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Ces biais cognitifs qui nous jouent des tours… jusque dans l’évaluation des apprentissages

par Sonia Morin

Nous sommes toutes et tous sous l’influence de biais cognitifs, la plupart inconscients, qui font en sorte que notre cerveau prend des raccourcis qui peuvent conduire à des​ raisonnements incorrects, à des erreurs de jugement ou de perception dans l’interprétation et la gestion des informations du monde qui nous entoure.

  • Visionnez la courte vidéo de Louis T. pour comprendre comment les biais cognitifs sont en fait des raccourcis mentaux.

Le  présent article se concentre sur certains biais cognitifs : d’abord il présentera les plus courants qui sont à l’œuvre dans notre vie de tous les jours, puis il fera état de ceux qui peuvent être agissants bien malgré nous au moment de l’évaluation des apprentissages.  Volontairement, parce qu’ils mériteraient à eux seul tout un article, il ne sera pas question ici des biais culturels. Voici tout de même comment Wikipédia définit un biais culturel : un biais cognitif qui conduit une personne à juger et interpréter les choses, les phénomènes, les évènements, les problèmes ou opportunités, les prises de position ou de décision de telle(s) ou telle(s) autre personne(s), etc. à partir uniquement de ses propres références culturelles. […] Un biais culturel peut aboutir à des aveuglements dans la perception de l’environnement, et donc à des prises de décision inadaptées dans des domaines où un autre type, ou niveau, de culture règne ou est impliqué.

  • Ainsi, le biais d’essentialisme est associé à des préjugés et des stéréotypes envers les membres de groupes sociaux dont les caractéristiques sont perçues comme immuables qui les prédisposent à des comportements négatifs : ce biais mène directement à des comportements discriminatoires. 

Les biais cognitifs les plus courants dans la vie de tous les jours

Combien existe-t-il de biais cognitifs? La réponse varie grandement selon les domaines, comme en fait foi cette courte vérification de résultats obtenus sur Google :

Si on se fie à Chloé Gratton, cofondatrice de Raccourcis, les recherches en neurosciences auraient répertorié entre 200 et 300 biais cognitifs… C’est tout dire!

En attendant, voici les biais cognitifs les plus fréquents, du moins si on se fie au fait qu’ils se retrouvent dans la majorité des listes consultées.

  • Le biais de confirmation consiste à privilégier les informations qui confortent nos opinions, croyances ou valeurs et à ignorer ou à discréditer celles qui les contredisent« Beaucoup de gens ne lisent dans les journaux que les textes des chroniqueurs dont ils partagent la vision du monde, indique Chloé Gratton. Sur les réseaux sociaux, des individus ont tendance à préférer les échanges avec des personnes qui s’intéressent aux mêmes sujets qu’eux et qui partagent des opinions proches des leurs. »  (Gauvreau, 2021)

  • L’effet de halo (effet de notoriété ou effet de contamination) quand l’opinion que l’on a d’une personne influence la valeur qu’on donne à l’information qu’elle partage et nous conduit à ne pas nous en tenir aux faits.  

  • L’effet de répétition consiste à croire à des affirmations ou des énoncés, même faux, parce qu’ils sont sans cesse répétés.  « Je juge qu’une information répétée est probablement plus vraie qu’une information nouvelle. »  Les allégations de Trump sur le trucage des dernières élections américaines en sont un exemple éloquent.

  • Le biais d’ancrage consiste à rester attaché à sa première impression ou au premier élément d’Information acquis sur un sujet et à l’utiliser indument comme référence.

Nous n’avons aucune difficulté à reconnaître ces biais cognitifs en action dans nos vies, n’est-ce pas? Mais qu’en est-il dans nos vies professionnelles dans le monde de l’éducation quand vient le temps de l’évaluation des apprentissages?

Des biais cognitifs à l’œuvre dans l’évaluation des apprentissages

Selon Julie Lyne Leroux, de l’Université de Sherbrooke, et Marilyne Chaumont, du Collège Montmorency, les biais cognitifs, tout comme la subjectivité, constituent des écueils inévitables à l’exercice d’un jugement juste et valide. […] La validité du jugement est aussi marquée par la présence de plusieurs biais cognitifs chez celui qui évalue, [… qui] renvoient « au système de croyances et de valeurs propres à chaque professeur, qui teinte ses réflexions et ses décisions » (Savoie-Zajc, 2013, p. 110, citée dans Chaumont et Leroux, 2018)Mais à quoi ressemblent ces biais cognitifs? C’est pour répondre à cette question que les professeures Leroux et Chaumont ont mené une recherche qualitative interprétative impliquant des études de cas auprès de quatre professeurs, dans le cadre de la maîtrise en enseignement au collégial.  Cette recherche leur a permis d’identifier les trois biais suivants à l’œuvre au moment de l’évaluation.  

  • L’effet de contamination, qui consiste à sélectionner les travaux selon la performance connue de leurs auteurs ou auteures. Ce biais en engendre un autre, à savoir celui de l’effet de contraste entre les copies ou entre les personnes étudiantes. Certains participants ont mentionné qu’ils ciblaient les copies d'étudiantes et d’étudiants forts pour les guider au moment de porter un jugement évaluatif sur l’ensemble des travaux du groupe. En les orientant dans une visée de comparaison, ce biais empêche pourtant les professeurs et professeures d’évaluer correctement chacune des personnes étudiantes dans une perspective d’approche par compétences, laquelle devrait plutôt reposer sur des critères et des indicateurs découlant des compétences.
  • L’effet de halo, qui  consiste à tenir compte des performances antérieures et à accorder une note plus forte en excusant une performance plus faible pour des raisons autres, comme le stress, la fatigue…

Une recherche antérieure (Leroux et Bélair, 2015) avait permis de révéler d’autres biais  :

  • L’effet de l’ordre : le degré de sévérité augmente au fur et à mesure que la correction avance;
  • Les attentes et les critères émergents : les critères fluctuent en cours de correction : ajout, retrait, reformulation;
  • La fatigue et l’humeur de la correctrice, du correcteur : l’attention et la précision diminuent avec le temps.

Chaumont et Leroux se sont attardées au biais de posture de la correctrice, du correcteur, ce biais ancré dans la perception de son rôle dans l’évaluation des apprentissages et elles ont pris appui sur les travaux de Jorro (2000) pour analyser la posture des quatre professeurs de leur étude. Anne Jorro propose de regrouper les gestes évaluatifs des professeurs selon quatre postures pouvant être adoptées, seules ou en combinaison, à différents moments de l’évaluation : le contrôleur, le pisteur-talonneur, le conseiller et le consultant. Chaque posture traduit la conception de l’apprentissage de l’enseignante, l’enseignant et colore la nature de ses interactions avec les étudiantes et étudiants dans l’alliance pédagogique. Le tableau suivant, une adaptation réalisée par Chaumont et Leroux, décrit les quatre postures de la professeure, du professeur en évaluation.

L’analyse des études de cas de la recherche a permis à Chaumont et Leroux de mettre en lumière que trois des quatre professeurs avaient adopté des pratiques de contrôleur, avec quelques particularités du pisteur-talonneur, et un seul avait manifesté une posture de conseiller, avec quelques particularités du consultant. Il est à noter que les postures de conseiller et de consultant sont les plus appropriées pour l’évaluation des compétences.  

Comment réduire l’influence des biais

Le propre d’un biais étant d’être inconscient, il importe donc de prendre du recul et s’accorder un temps de réflexion. Pour les biais cognitifs, Magalit Cohen-Emerique, psychologue, experte en relations et communications interculturelles, recommande la décentration qu’elle définit ainsi : c’est prendre distance de soi, en réfléchissant sur soi-même, en étant un sujet qui se perçoit en tant qu’objet, porteur d’une culture et de sous-cultures auxquelles s’Intègrent des modèles professionnels et des normes institutionnelles, replacées à chaque fois dans une trajectoire personnelle. C’est seulement par une meilleure connaissance de soi, de son identité sociale et culturelle, qu’on pourra faire émerger la relativité des points de vue. Tout en sachant, sans se culpabiliser, que l’ethnocentrisme comme les préjugés et les stéréotypes sont le propre de l’homme, processus normaux inhérents à son appartenance à une société et à des groupes. L’important de de mieux cerner et surtout de lutter contre la « bête immonde » qu’est le racisme et qui menace tout un chacun dans certains contextes. [notre emphase]

Chaumont et Leroux, quant à elles, recommandent à chaque enseignante et à chaque enseignant d’adopter une posture de praticien réflexif qui l’amènerait à analyser son rôle, à repérer ses postures dominantes, à prendre conscience de sa subjectivité et de ses biais cognitifs, et ce, en vue de mettre en place des précautions pour contourner ces écueils et pour inscrire sa pratique évaluative réellement dans la visée d’une approche par compétences. [notre emphase]

Conclusion

Les biais cognitifs sont à l’œuvre partout : nous avons pris un peu de temps pour les voir en action dans le processus d’évaluation des apprentissages, mais ils sont également présents dans les processus d’embauche, dans la conception d’algorithmes (voir à ce sujet deux dépêches de mon collègue Marc Couture ici et ici), etc.

Les biais étant inhérents à la nature humaine, toute tentative de les éradiquer semble vouée à l’échec. Visons plutôt à les mettre à jour, avec clémence mais sans complaisance, et à les encadrer, avec humour, voire avec une petite dose d’autodérision. La vidéo Unconscious Bias @ Work | Google Ventures est très instructive, notamment la section sur les disciplines et le genre (6:43 à 10:42) qui agit comme un bon révélateur pour notre monde universitaire.


Sources

T. Louis. Les raccourcis mentauxYouTube. 7 septembre 2020.

T. Louis. Le biais de confirmationYouTube. 7 septembre 2020.

T. Louis. Le biais de haloYouTube. 7 septembre 2020.

T. Louis. Le biais de popularité. YouTube. 7 septembre 2020.

Gauvreau, Claude. Reconnaître les biais cognitifsActualités UQAM. 11 janvier 2021.
Chaumont, Marilyne et Leroux, Julie Lyne. Le jugement évaluatif : subjectivité, biais cognitifs et postures du professeurPédagogie collégiale. Vol. 31, no 3, printemps 2018,

Cohen-Emerique, Magalit. L’approche interculturelle dans le processus d’aideSanté mentale, vol. 18-1, printemps 1993. Publication mise en ligne le 11 septembre 2017.

Welle, Brian. Unconscious Bias @ Work | Google VenturesYouTube. 25 septembre 2014.