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Le doctorat professionnel : une tendance lourde?

Un peu d'histoire

D’emblée, il faut savoir que les premiers doctorats remontent au 12e siècle. Ils portaient à l’époque simplement le titre de doctorat universitaire et ils étaient décernés à des professionnels de médecine, de théologie, de droit. Ce n’est qu’au 19e siècle qu’est apparu le titre de Ph. D. et on lie son apparition à l’avènement des universités de recherche, dont les travaux contribuaient au développement des connaissances.

Dès le départ, il y a eu des tensions entre ces universités «modernes» (de recherche) et les universités «anciennes» (plus professionnelles). Déjà la question de la visée de formation au niveau doctoral soulevait une controverse : l’université devait-elle former des chercheurs ou des professionnels de haut niveau? La question est toujours d’actualité, 150 ans plus tard!

Si le Ph. D s’est répandu dans les universités à travers le monde, il n’a jamais, toutefois, éliminé totalement le doctorat professionnel. En fait, depuis le début des années 1990, le doctorat professionnel connaît une poussée notable, surtout dans les pays anglophones (États-Unis, Royaume-Uni et Australie).

Au Canada, on reconnaît son existence et on note qu’il est en croissance. Au Québec, le Conseil supérieur de l’éducation reconnaît, dans son avis d’octobre 2010, que le doctorat professionnel est en émergence dans la province. Bien qu’on n’en dénombre peu pour le moment, le Conseil écrit que plusieurs acteurs lui ont exprimé qu’il fallait s’attendre à une arrivée imminente de plusieurs projets de création de doctorats professionnels.

Nature et structure du doctorat professionnel

Selon le Conseil des ministres de l’éducation du Canada, le CMEC :

«Les programmes de doctorat axés sur l’orientation professionnelle sont d’ordre plutôt appliqué; ils sont liés à une activité professionnelle ou créatrice et, s’ils comportent un stage ou une démonstration, ils peuvent aussi exiger la rédaction d’une dissertation. Les programmes de doctorat professionnel comportent en général plus de cours que les programmes de doctorat plus axés sur la théorie ou sur la discipline. Ils mènent à l’attribution d’un grade précisant le champ d’études ou la discipline [p. ex. : D. Éd. (éducation), D. Mus. (musique), D. Psy. (psychologie)].»
(CMEC, 2007b, p. 3-4.)

Le Conseil supérieur de l’éducation publiait en octobre 2010 un avis qui s’intitule Pour une vision actualisée des formations universitaires aux cycles supérieurs. On peut y lire à la page 67 :

«Le portrait dressé de la formation doctorale révèle que les programmes menant à un grade de Ph. D. côtoient depuis récemment une minorité de doctorats professionnels menant à des grades de docteur, comme docteur en psychologie (D. Psy.) ou docteur en éducation (D. Éd.). Les premiers impliquent la rédaction et la défense d’une thèse qui fournit une contribution originale importante au savoir. Les seconds, dont l’apparition est liée notamment aux besoins de spécialisation inhérents à la société du savoir, se distinguent généralement par un plus grand nombre de cours et par un lien plus étroit avec des activités professionnelles. […]

«La systématisation du développement des compétences en recherche et l’avènement de doctorats professionnels ne sont pas sans soulever un questionnement sur la finalité du doctorat, définie traditionnellement comme la qualification au métier de chercheur (CSE, 1998). En particulier, des questions perdurent dans le milieu universitaire sur les ressemblances et les différences des programmes de doctorat, selon qu’ils mènent à un grade de Ph. D. ou à un grade de docteur. Par exemple, le doctorat professionnel doit-il mener à la défense d’une thèse? Aux yeux du Conseil, l’enjeu consiste à préserver les acquis du doctorat menant à un grade de Ph. D. tout en permettant à la formation doctorale d’évoluer pour qu’elle puisse répondre adéquatement aux besoins de la société québécoise.»

Deux éléments de la citation précédente méritent qu’on s’y arrête plus longuement :

  • les ressemblances et les différences entre un doctorat professionnel et un Ph. D.;
  • une formation doctorale répondant aux besoins de la société.

Le tableau suivant, issu d’une compilation de plusieurs documents provenant de divers pays, permet de mieux cerner les ressemblances et les différences entre les deux types de programme de doctorat.

Composantes d’un Ph. D. régulier et d’un doctorat professionnel
TypePh. D. régulierDoctorat professionnel
CoursTrès peu
Surtout méthode recherche et ce, dès la 1re année
En général, 2 ans de cours
Un sujet précisAbordé dans la thèseAbordé dans les cours, dont les cours de méthodologie de recherche
Examen de synthèseOuiParfois
StagePossible, selon le type de soutien financier (bourse en milieu de pratique, par exemple)Souvent, pour cerner la pertinence du projet de recherche
Type de rechercheThéorique ou appliquéeRecherche appliquée au milieu de pratique
Pièce maîtresseUne thèse (modèle traditionnel ou par articles)Une thèse, parfois plus courte qu’au Ph. D., un peu comme l’essai de la maîtrise de type cours
Parfois un portfolio
EncadrementDirecteur de recherche universitaire, parfois équipe de direction de rechercheEn général, codirection (directeur de recherche et professionnel du milieu)
Mode d'évaluation de la thèseA la fin, par un jury, comprenant un examinateur externe
Soutenance devant jury
A la fin, par un jury, comprenant un examinateur externe et un examinateur issu du milieu de pratique
Soutenance devant jury
Durée prévue3-4 ans temps complet4-6 ans à temps partiel, parfois plus

Si la recherche au doctorat professionnel doit être appliquée au milieu de pratique, la recherche au Ph. D. peut également être appliquée (notamment avec les bourses de recherche en milieu de pratique et, ici à la Faculté de génie de l'Université de Sherbrooke, le régime d’études en partenariat), ce qui occasionne, à juste titre, de la confusion entre les deux types de doctorat. On comprend mal pourquoi un étudiant choisirait de faire un doctorat professionnel s’il peut obtenir, pour la même recherche, un Ph. D.

Le Conseil supérieur de l’éducation traduit très bien cette préoccupation à la page 81 de son avis :

«Le Conseil s’interroge sur les conditions qui sont mises en œuvre pour s’assurer que ces programmes rejoignent les finalités du doctorat, celui-ci consistant historiquement en une formation à et par la recherche et ayant comme objectif la formation d’un chercheur. Il note que seule l’appellation des grades semble permettre de distinguer le doctorat professionnel. Ses observations le conduisent à souhaiter une différenciation claire des deux types de doctorat en vue de préserver la spécificité des uns et des autres, d’encadrer une éventuelle croissance des programmes de doctorat professionnel et de permettre un suivi différencié des cohortes concernées.»

Cette différenciation est nécessaire, car présentement, et faute de mieux, le Ph. D. constitue l’étalon par lequel sont évalués tous les projets de doctorat, qu’il s’agisse d’un Ph. D. ou d’un doctorat professionnel, ce qui dessert les projets de doctorat professionnel, comme en fait foi le fait que la Commission d’évaluation des projets de programmes de la CREPUQ a refusé ces dernières années deux projets de doctorat professionnel en éducation.

En ce qui a trait à la formation doctorale répondant au besoin de la société, il est bon de rappeler que les programmes de doctorat professionnel sont réclamés par des professionnels en exercice qui désirent poursuivre leur formation, en général, dans un but de développement professionnel. Ces derniers ne souhaitant pas devenir chercheurs et n’ayant aucun désir de réaliser un projet de recherche de longue haleine, ils ne sont pas attirés par un Ph. D.

En fait, ces professionnels s’inscrivent dans une logique de formation continue, comme l’exprime très bien Ficher (2006) :

«It could be argued that professional doctorates, such as the Doctor of Business Administration (DBA), represent the demands of and response to the lifelong learning agenda. These demands emanate from various sources, for example the state, employers, professional bodies, and individual students.

«The massification of higher education has led to graduates of higher education undertaking higher degrees in order to ‘regain positional advance in an overcrowded labour market, to secure enhanced status in an increasingly volatile society or to satisfy cravings for self-realisation in an anomic post-modern world (Scott 2000: 195). In order to facilitate students undertaking doctoral studies the academy has developed programmes such as the DBA that are structured in such a way as to appeal to professionals based outside the academy.»
(p. 11)

Une réflexion au sujet du doctorat professionnel est devenue urgente.

À l’horizon…

Les traits distinctifs du doctorat professionnel ne sont pas bien cernés. C’est aussi le constat du Conseil supérieur de l’éducation qui formule, dans son avis d’octobre 2010, la recommandation suivante :

«BALISER LA CRÉATION DE DOCTORATS PROFESSIONNELS ET DOCUMENTER LE PARCOURS DES DOCTORANTS

Considérant l’apparition de doctorats professionnels au sein des universités québécoises et leur expansion ailleurs au Canada, aux États-Unis et dans d’autres régions du monde;

Considérant le fait que les doctorats professionnels peuvent constituer des réponses pertinentes à certains besoins de professionnels hautement qualifiés;

Considérant le fait que des questions persistent dans le milieu universitaire au regard de différences et des ressemblances entre les programmes de doctorat selon qu’ils mènent à un grade de Ph. D. ou de docteur;

le Conseil recommande aux universités :

  • de convenir de balises relatives à la création de programmes de doctorat professionnel.»

Les questionnements sont nombreux et mondiaux. On voit des initiatives de valorisation des doctorats professionnels (The Carnegie Project on the Education Doctorate).

De nouvelles appellations émergent à la lumière d’analyses approfondies des besoins des clientèles, comme le work-based doctorate  en Angleterre et les work-based learning programmes, dont le doctorat professionnel, en Australie. Il existe même en France un Ph. D. professionnel en sciences sociales de l’Université Paris Descartes.

Dans tous les cas, il semble que le monde universitaire soit en train de répéter l’histoire de la maîtrise : il y a la maîtrise recherche avec mémoire et la maîtrise cours avec essai, où parfois l’effort de contribution à la recherche est aussi grand que dans une maîtrise recherche.

Ainsi, en schématisant grossièrement, on peut visualiser la situation actuelle du doctorat professionnel et du Ph. D. comme suit :

Est-il possible d’imaginer un doctorat professionnel complètement différent qui mettrait fin aux comparaisons avec le Ph. D. qui le desservent? Un doctorat professionnel véritablement… professionnel. Une formation qui offrirait, au-delà d’un enrichissement professionnel personnel et du développement d’une réflexion sur sa pratique, une contribution originale non pas au champ de connaissances académiques, comme c’est le cas pour le Ph. D., mais aux milieux de pratiques professionnelles. Cela parce qu’elle aura formé les étudiants à la mobilisation et à la traduction des travaux de recherche universitaire pour qu’ils enrichissent les pratiques professionnelles. Un doctorat professionnel qui assurerait le transfert des connaissances…

Imaginons…

Sources

Brown, Kathryn and Cooke, Carlto, Professional Doctorate Awards in the UK, UK Council for Graduate Education, juillet 2010.

Conseil des ministres de l’Éducation du Canada, Déclaration ministérielle sur l’assurance de la qualité des programmes d’enseignement menant à des grades au Canada, Toronto, 2007, 13 p.

Conseil supérieur de l’éducation, Pour une vision actualisée des formations universitaires aux cycles supérieurs, Avis au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, octobre 2010, 140 p.

Costley, Carol et Lester Stan, Work-Based Doctorates: professional extension at the highest levels, février 2011, 14 p.

Fisher, Sandra, What light do professional doctorates throw on the question of what counts as knowledge in the academy at the start of the twenty-first century?  (Bourner et al. 2001: 81), Dublin Institute of Technology, Directorate of Academic Affairs, 8-1-2006, 18 p.

Jeroen Huisman et Rajani Naidoo, University of Bath, Royaume-Uni, «Le doctorat professionnel : quand les défis anglo-saxons deviennent des défis européens», dans Politiques et gestion de l’enseignement supérieur, vol. 18, n° 2, OCDE, 2006.

Lundt, Ingrid, Professional Doctorates and their Contribution to Professional Development and Careers, Rapport de recherche, Esrc|societytoday (Economic & Social Research Council), Royaume-Uni, 2005, 20 p.

University College Dublin, Academic Secretariat, UCD Registry, Guidelines on Professional Doctorates  (v2.5), Dublin, approuvé par l’Academic Council le 18 février 2010.

University of Technology Sidney, University Graduate School, «The professional doctorate at UTS : a discussion paper», Sidney, 16 août 2010.