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Développement de programmes aux études supérieures : l’émergence de nouveaux modèles plus près de la pratique

Longtemps axés exclusivement vers la recherche, les programmes d’études supérieures ont développé ces dernières années une préoccupation de plus en plus marquée pour l’insertion professionnelle de leurs diplômés.

Nous avions déjà parlé  du rapport d’un groupe de travail de l’ADESAQ  et de sa recommandation quant à la maîtrise recherche à l’intention des établissements universitaires. À la suite de l’analyse de la durée des programmes, on recommandait de distinguer clairement deux parcours à la maîtrise recherche qui conduiraient tous deux à un diplôme de maîtrise, mais ayant chacun une finalité propre :

  • d’une part, un parcours de formation de professionnels hautement qualifiés avec pour finalité principale de former par la recherche des professionnels pouvant œuvrer en recherche;
  • d’autre part, un parcours transitoire vers les études doctorales avec pour finalité de préparer adéquatement aux études doctorales.

Au rang des nouvelles tendances qui se dessinent dans le développement de programmes de maîtrise et de doctorat, on ne sera donc pas surpris de constater une préoccupation croissante quant au développement de compétences professionnelles chez les étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs.

De nouveaux programmes ancrés dans la pratique

Parmi les programmes récemment créés dans les universités canadiennes, l’Université de Toronto a annoncé cet automne le lancement de deux nouveaux programmes de maîtrise; l’un en informatique et l’autre en mondialisation des échanges commerciaux (global affairs). Pour se démarquer des programmes existants, ils misent tous deux sur l’intégration professionnelle des étudiants.

Ainsi, la moitié du programme de maîtrise en informatique est consacrée à un stage de huit mois en entreprise afin de favoriser le transfert technologique avec l’industrie en permettant l’application concrète des résultats de la recherche. Quant à la maîtrise en mondialisation des échanges commerciaux, elle offre à ses étudiantes et étudiants des stages dans des organisations, entreprises et ONG internationales, de même que la possibilité d‘étudier à l’étranger. Dans un cas comme dans l’autre, le caractère appliqué de la formation est mis de l’avant afin d’attirer d’éventuels étudiants.

Le phénomène des professionnal science master’s américains

Cet attrait que représente la professionnalisation de l’enseignement supérieur reflète une tendance bien présente aux États-Unis, où l’on observe notamment la multiplication des maîtrises professionnelles en sciences. Désignées sous l’appellation professional science master’s (PSM), ces formations ont récemment franchi le cap des 200 programmes offerts  dans plus d’une centaine d’institutions. De tels programmes se distinguent en combinant une formation de pointe en sciences, le développement de compétences en administration, gestion de projets et communication ainsi qu’un stage ou un projet en partenariat avec un tiers.

Souvent comparées aux programmes MBA, ces maîtrises professionnelles sont généralement complétées en deux ans et ne comportent pas d’activités de recherche formelle. Elles s’adressent à des étudiantes et étudiants peu intéressés à œuvrer comme chercheurs, mais désireux d’acquérir une formation de haut niveau les préparant à une carrière scientifique en entreprise, au gouvernement ou dans les organisations à but non lucratif.

Ce type de programme a reçu des appuis de taille : outre la Fondation Alfred P. Sloan  qui a financé le développement d’une douzaine de ces programmes depuis 1997, le gouvernement américain a récemment commencé à faire de même par le biais de la National Science Foundation  qui, depuis 2009, a octroyé plus de 15 M$ à cette fin. Par ailleurs, le National Research Council  a également souligné la pertinence de ces programmes dans le cadre de ses travaux visant l’amélioration des programmes de maîtrise en sciences. Signe de leur succès, on note également que des programmes similaires  ont fait leur apparition ces dernières années dans des domaines liés aux sciences humaines et sociales.

Par contre, le développement de ces programmes rencontre également de la résistance. À ce jour, aucune institution réputée membre de la Ivy League n’en offre et le développement de programmes s’affichant sous cette appellation reste marginal à l’extérieur des États-Unis.

À l’Université Duke : une maîtrise novatrice pour s’adapter au changement

Pour se rapprocher de la pratique, plusieurs institutions ont opté pour la modification des programmes existants. L’Université Duke est allée plus loin en confiant à Cathy Davidson et à son équipe de chercheurs (HASTAC) le mandat de concevoir une formation aux études supérieures qui se voudrait transversale aux formations disciplinaires. Ce nouveau programme viserait à former des professionnels de différents horizons pour développer leur habileté à s’adapter à un contexte en constante évolution, à gérer l’omniprésence – et la surabondance – d’informations et à tirer parti de la place grandissante des réseaux et des communautés de partage des connaissances.

Les travaux de cette équipe ont donc mené à la création d’un programme de maîtrise en gestion des connaissances et réseaux (MA in Knowledge and Networks) qui étonne par son audace. Le programme réserve une place de choix aux compétences informationnelles et remet en question la capacité des programmes d’études dits «traditionnels» de s’adapter à la réalité professionnelle de plus en plus changeante à laquelle les diplômés doivent faire face.

Au rang des thématiques abordées et des compétences visées par ce programme, on trouve :

  • la construction, la structure, le repérage, la critique de l’information;
  • la participation, la collaboration, la place des réseaux dans le développement et la circulation de l’information;
  • la responsabilisation personnelle, l’éthique professionnelle dans un environnement numérique;
  • la capacité d’apprendre, de désapprendre et de réapprendre (learning, unlearning and relearning).

Au chapitre des modalités pédagogiques retenues, le document de présentation  du nouveau programme évoque un plan individualisé de formation que devraient développer les nouveaux étudiants, des travaux pratiques en entreprise ou au sein d’organisations qui prendraient la forme de prototypes ouverts et publics (par opposition à des travaux de recherche écrits), de même qu’un atelier terminal visant à faciliter l’insertion professionnelle des finissants.

Il s’agit là d’un programme qui se positionne comme étant unique, novateur et complémentaire aux formations disciplinaires et professionnelles de base. Reste à voir dans quelle mesure ce modèle réussira à faire sa place dans un créneau aussi concurrentiel où l’étudiant désireux d’entreprendre des études supérieures se trouve sollicité de toute part.

À l’École polytechnique : des doctorats remaniés pour développer les compétences professionnelles des diplômés

Au Québec, si plusieurs programmes de maîtrise empruntent déjà la voie de la professionnalisation, on observe de plus en plus des programmes de doctorat s’intéresser à cette dimension. Ainsi, l’École polytechnique a récemment procédé à l’analyse de l’insertion professionnelle de ses diplômés. Cette enquête a révélé que près de la moitié des diplômés issus de programmes d’études supérieures de type recherche travaillent à l’extérieur du monde universitaire; l’ensemble des doctorats de l’institution ont donc été repensés afin de tenir compte de cette réalité.

Parmi les modifications apportées  à la suite de la révision, un comité-conseil a été mis en place pour suivre la progression de chaque doctorant, comité dont les modalités de composition prévoient qu’un des membres peut être issu de l’entreprise. Les programmes de doctorat se sont également vus doublés d’un microprogramme d’enrichissement visant le développement d’habiletés professionnelles alliant les connaissances, les stratégies et les méthodes en recherche et innovation, la communication, la gestion, le comportement et le professionnalisme. Ces dimensions ont été retenues parce que jugées essentielles pour l’ensemble des diplômés, peu importe qu’ils poursuivent leur carrière à l’université ou ailleurs.

De telles modifications ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les initiatives similaires à l’Université de Sherbrooke, qui ont notamment pris la forme d’un microprogramme en enrichissement des compétences en recherche  et qui ont mené au financement de projets d’innovation pédagogique en ce sens, par le biais du Programme d’innovation en formation  institutionnel.

Les boutiques de sciences (science shops) : la recherche appliquée aux besoins du milieu

Au-delà des modifications touchant directement la structure des programmes, des initiatives parallèles ont également pris forme pour rapprocher les diplômés de la réalité professionnelle qui les attend une fois leur diplôme en poche.

On en trouve un exemple avec le concept de boutique de sciences, une structure mise en place pour faire le pont entre les étudiants de 2e et 3e cycles et les besoins présents sur le terrain. Elles ont le mandat d’accueillir les demandes en provenance d’un milieu de pratique, de les «traduire» en questions de recherche ou en problématiques scientifiques pour ensuite recruter des étudiantes et étudiants de 2e ou 3e cycle qui pourraient être intéressés à mener à bien de tels projets de recherche.

Ces projets peuvent prendre différentes formes :

  • analyse scientifique d’un problème rencontré dans la pratique;
  • recherche documentaire, synthèse des connaissances sur un thème précis;
  • évaluation de l’impact d’un projet, étude de faisabilité, étude de marché;
  • développement de solutions à un problème complexe;
  • évaluation des services et des produits offerts par les organisations.

On trouve plusieurs exemples de boutiques de sciences en Europe, regroupées dans le réseau Living Knowledge. La formule est encore peu répandue ailleurs, bien que des organisations similaires aient été mises en place sous l’appellation Community-Based Research Center. Au Canada, on trouve un exemple de science shop à l’Université de Waterloo.

Au Québec, une boutique de sciences  a été créée et regroupe des représentants d’universités et d’institutions de l’est du Québec. Un premier projet de jumelage consacré à l’éthique  y a déjà pris forme et l’Université Laval vient tout juste d’élargir le projet en le renommant Accès savoirs  et en y incluant les étudiantes et étudiants du 1er cycle.

Tous s’accordent à voir dans cette forme de réseautage une piste intéressante pour augmenter le rayonnement d’une université dans sa communauté tout en favorisant l’insertion professionnelle de ses étudiants.

À l’Université de Sherbrooke, de nombreuses initiatives visent à arrimer la recherche et l’apprentissage aux problématiques concrètes des milieux de pratique (notamment, le Programme d’apprentissage expérientiel par l’intervention communautaire), cependant elles ne sont pas répertoriées et présentées de manière unifiée.

Sources

Boutique des sciences du Québec, La Boutique de sciences en éthique du Québec  (fiche d’information), 19 août 2009.

Centre de transfert pour la réussite éducative au Québec, «Les boutiques de sciences, un concept innovant», Nouvelles du CTREQ, 1er novembre 2010.

Centre universitaire d’enrichissement à la recherche de l’Université de Sherbrooke, Microprogramme de 3e cycle d’enrichissement des compétences en recherche.

Council of Graduate Schools, PMS – Professional Science Master’s.

Council of Graduate Schools, «Number of Universities Offering PSM Programs Surpasses 100», 7 septembre 2010.

Council of Graduate Schools, CGS Professional Master's in Social Sciences and Humanities Initiative.

Davidson, Cathy, «Towards a «Re-Professional» (sic) Education», Cat in the Stack – Cathy Davidson’s Blog, 2 octobre 2010.

Davidson, Cathy, «Master’s in Knowledge and Networks, Tomorrow at Tech Tuesdays», 29 novembre 2010.

HASTAC, HASTAC – Humanities, Arts, Science and Technology Advances Collaboratory  [site Web du groupe de Cathy Davidson].

HASTAC, Proposal – MA in Knowledge and Networks, Brouillon – version révisée du 28 septembre 2010.

Pion, Florence, «Les boutiques de sciences» – Extrait de la publication Aux sciences, citoyens! Expériences et méthodes de consultation sur des enjeux scientifiques de notre temps, Léonore Pion et Florence Piron (dir.), Montréal, PUM et Institut du Nouveau Monde, 2009, p. 58-63.

Rosenbloom, Joseph, «A Master’s for Science Professionals Sweeps U.S. Schools», New York Times, 26 décembre 2010.

Singh, Rajin, «Two New Degrees Offered at U of T», The Varsity, 24 août 2010.

Teitelbaum, Michael S. et Carol B. Lynch, «Needed: Support for Professional Science Master's Degrees», The Chronicle of Higher Education, 15 août 2010.

Université de Toronto, «U of T offers two new master’s degree programs», News@University of Toronto, 12 août 2010.

Vallée, Pierre, «De nouveaux doctorats – L’École polytechnique s’adapte aux nouvelles réalités», Le Devoir, 30 octobre 2010, p. G8.