« Ne touchez pas à mon examen ! »

(Récit d’incubée : professeure Marie-Michelle Gouin)

par Nathalie Lefebvre, Constance Denis et Marilou Bélisle, professeure 

Le récit présenté dans cette rubrique témoigne du parcours d’innovation de la professeure Marie-Michelle Gouin, responsable du certificat en santé et sécurité au travail (SST) à l’École de gestion. Incubée depuis l’hiver 2019, elle bénéficie d’un accompagnement par l’équipe de l’i2P au regard du changement qu’elle souhaite apporter à l’activité pédagogique Stratégie d’intervention (SST 302). L’accompagnement repose sur une démarche de Scholarship of Teaching and Learning (SoTL) qui vise à soutenir Marie-Michelle dans le développement d’une expertise sur l’enseignement et l’apprentissage par l’adoption d’une posture de praticienne-chercheure. Déclinée en six phases itératives, la démarche SoTL s’apparente à la démarche scientifique en ce sens qu’elle permet d’exposer un problème ou de formuler un besoin relatif à sa pratique d’enseignement, de concevoir et d’implanter une innovation (du point de vue de la personne qui innove) en s’appuyant sur des écrits et des pratiques documentées en enseignement supérieur et, finalement, d’en évaluer les retombées sur l’apprentissage. En plus de mettre l’apprentissage des étudiants au cœur de cette démarche, l’approche privilégiée par l’équipe de l’i2P a la particularité d’être à la fois collaborative, créative et inclusive.

Initialement, les questionnements de Marie-Michelle se concentraient autour de l’approche inclusive et de la prise en considération de la diversité des étudiants. D’entrée de jeu, son projet d’innovation a fait l’objet d’une analyse approfondie du contexte de formation. Outre des étudiants qui sont issus de disciplines et de cultures diverses et qui présentent un bagage académique et une expérience professionnelle à géométrie variable, ce cours de trois crédits se donne en formule intensive (sept semaines) et hybride (en ligne et en présence) et ce, à Longueuil ou à Sherbrooke, selon la session. La cible d’apprentissage au cœur de ce cours, et par le fait même de l’innovation pédagogique, est de « concevoir et d’établir un plan d’intervention efficace en milieu de travail en vue de modifications environnementales et de mesures de prévention ou de surveillance ».

Son projet en est présentement aux phases de conception du changement souhaité et d’appropriation de connaissances en lien avec les thèmes de l’apprentissage par projet et de l’évaluation authentique.

Dans le passé, Marie-Michelle a développé un examen final sous la forme d’une étude de cas dont elle était très fière. Les discussions avec d’autres enseignants dans le cadre de la communauté de pratique (CoP), de même que les rencontres d’accompagnement avec l’équipe de l’i2P, l’ont poussée à repenser ses modalités d’enseignement et d’évaluation.  

Les communautés de pratique sont riches. De voir d’autres profs qui vivent les mêmes enjeux, c’est aidant. Je ressors toujours la tête pleine de nouvelles idées, c’est vraiment inspirant. J’ai été amenée à voir mon cours d’une nouvelle manière et je suis sortie de mes cadres de référence habituels. Ça, c’était intéressant ! Tant la démarche d’accompagnement que l’avis des autres ont confirmé certains choix… Je suis certaine que c’est les bons choix que j’ai faits… et ça m’a rassurée aussi d’en parler avec les autres…

Au fil des rencontres d’accompagnement et des discussions, Marie-Michelle a précisé le design pédagogique de son cours. D’une part, elle voulait que le projet d’élaboration d’un plan d’intervention par les étudiants soit central et intégrateur. D’autre part, elle proposait des exposés magistraux, des études de cas, des exemples, un cahier d’apprentissage similaire à un journal de bord et un examen ! Des modalités d’apprentissage variées, certes, mais qui posaient certaines questions de cohérence du point de vue de l’alignement pédagogique…

Parmi les questions soulevées : si le projet se veut le plus intégrateur possible et qu’il constitue le fil conducteur des apprentissages réalisés dans ce cours, quels liens y a-t-il entre l’examen et le projet? En quoi l’examen témoigne-t-il des apprentissages réalisés dans le projet? Comment l’examen permet-il de vérifier l’atteinte des cibles d’apprentissage et de formation ? L’examen est-il le meilleur moyen d’évaluer les apprentissages des étudiants? La cohérence entre les cibles d’apprentissage visées, les modalités d’enseignement et les modalités d’évaluation étaient alors remise en cause.

J’ai réalisé que ce qui était au cœur de mon cours c’était la conception du plan d’intervention en SST… Ça m’a aidée à comprendre que l’examen n’était pas un bon moyen, dans ce contexte-là… Ce cours se prête mieux à la réalisation d’un projet. C’est ce que je visais… Donc l’évaluation, les livrables du projet et le cahier d’apprentissage, tout cela doit être cohérent avec le fait de garder le projet comme trame de fond pour mon enseignement… Je ne pense pas que c’est nécessairement pertinent pour tous les cours, mais pour mon cours, ça l’était !

En laissant de côté l’examen pour ne retenir que le projet, la démarche d’intervention en SST est (re)placée au cœur de l’activité pédagogique. Le projet se veut réaliste, signifiant et adapté au contexte de pratique (actuelle ou souhaitée) des étudiants. Il correspond aux attentes de la réalité professionnelle par la mise en œuvre d’une démarche d’intervention en SST pour une organisation au sein de laquelle l’étudiant exerce ou joue un rôle de l’externe.

Un des intérêts du projet repose sur le fait qu’il se réalise en équipe. En plus de réaliser une tâche globale, complexe et authentique, les étudiants sont appelés à mobiliser et à appliquer des connaissances tout en faisant appel à leurs habiletés de collaboration et de communication. En sollicitant des habiletés cognitives de haut niveau, le projet offre des conditions permettant aux étudiants de réaliser des apprentissages plus en profondeur et plus aisément transférables dans leur pratique.

Au départ, le choix d’un examen était facile. Ça allait de soi pour moi parce que je connaissais ça, je suis habituée à ça… L’accompagnement avec l’équipe de l’i2P et les échanges avec les collègues de la communauté de pratique m’ont amenée à voir ça différemment et je suis convaincue d’avoir fait le bon choix. Même si j’avais mis du temps à bâtir mon examen. Mais là, avec le projet, j’ai le sentiment qu’ils vont apprendre davantage. Et je vais le réutiliser de toute façon, mais autrement !

Les rencontres d’accompagnement dans l’i2p et les discussions avec les membres de la CoP ont été des éléments déclencheurs du changement de posture illustré dans ce récit. L’approche bienveillante dans l’accompagnement au changement a permis de légitimer la réflexion, les allers-retours, les questionnements et les doutes. Cela a demandé de repositionner constamment la perspective de l’étudiant comme élément central à la planification de l’innovation pédagogique.

Marie-Michelle entrera dans la phase d’implantation de son innovation pédagogique à la session d’hiver 2020. D’autres questionnements se pointent à l’horizon : de quelle préparation les étudiants auront-ils besoin pour mener à bien la réalisation en équipe de leur projet?  

L’accompagnement par l’équipe de l’i2P et les échanges avec les enseignants qui vivent des réalités semblables ont inspiré Marie-Michelle et ont permis la conception du changement dans un contexte sécuritaire et bienveillant. Innover seul, c’est bien ; mais accompagné, c’est mieux ! 

Et vous, qu’en pensez-vous ? Votre modalité d’évaluation cible-t-elle réellement les apprentissages visés ? Partagez-vous ces questionnements sur l’évaluation des apprentissages de vos étudiants ? 


Référence bibliographique  

Bélisle, M., Lison, C. et Bédard, D. (2016). « Accompagner le Scholarship of Teaching and Learning ». Dans A. Daele et E. Sylvestre (dir.), Comment développer le conseil pédagogique dans l’enseignement supérieur ? (p. 75-108). Bruxelles, Belgique : De Boeck supérieur.