Le SSF veille

Données probantes en éducation : pourquoi les récits favorisent-ils l’apprentissage? (Partie 1/2)

par Jean-Sébastien Dubé 

Selon un truisme répandu, l’être humain serait « connecté pour les histoires » (hardwired for stories).  À quel point est-ce vrai?  Le cas échéant, pourquoi et comment prendre avantage de ce fait pour améliorer l’enseignement?  Les récits dont il est question dans le présent article peuvent aussi bien être véridiques (une anecdote, un cas réel) que fictifs (une analogie, un mythe), être partagés aussi bien par l’enseignant que par les apprenants.  Quant aux supports, les récits en soutien à l’enseignement peuvent être illustrés, filmés, écrits ou racontés oralement. Comme une bonne partie de l’enseignement se fait encore en présentiel de manière magistrale, nous prendrons le parti d’en parler dans un contexte de partage oral où une enseignante narratrice, un enseignant narrateur s’adresse à un auditoire d’étudiantes et d’étudiants. 

Pourquoi intégrer les récits à son enseignement?

Les sciences cognitives tendent à démontrer que l’organisation de l’information sous forme de récits suscite l’intérêt (signification), la rend plus facile à organiser et à assimiler (cohérence), favorise les apprentissages durables (mémorisation), etc.  Plusieurs caractéristiques des récits sont à considérer d’un point de vue pédagogique.  Selon l’enseignant et spécialiste du e-marketing Régis Vansnick (2018), les histoires donnent du sens, transmettent des émotions, retiennent l’attention et sont plus faciles à partager…

1. Les histoires donnent du sens.

Face à des étudiantes et étudiants qui demandent de savoir pourquoi ils doivent apprendre tel ou tel élément de contenu, un souvenir, une anecdote, une histoire aident à rendre certains éléments abstraits plus concrets et plus proches du quotidien.

…[W]hen narrative and statistical information are both present within a single message, such as in a news story that describes an overall phenomenon but then also provides specific cases as examples, perceptions skew toward the experiences of the specific cases regardless of whether the overall evaluations align or not. (Martinez-Conde et Macknik, 2017)

Par sa structure, un récit hiérarchise l’information et permet aux apprenants de la contextualiser en débutant par les premières informations dont il a besoin pour comprendre la situation et se situer dans un ensemble plus large.  L’auteur et chargé de cours torontois Robert Grant Price considère que « [s]equencing demands that we find the story’s opening and know where it fits within a broader context. » (Price, 2019) La suite de l’histoire doit également se dérouler logiquement:

…[W]e can make sense of data only if we put it in a logical order so that it shows a picture of reality. When the sequence is out of whack, our understanding crumbles, just like a story torques when the sequence is scrambled.” (Price, 2019)

Price suggère de faire écrire des histoires aux étudiants (des exemples où la théorie s’applique dans la vie quotidienne), afin qu’ils développent cette habileté à organiser l’information. 

De même, le récit efficace requiert un bon dosage d’information: juste assez pour comprendre de quoi il est question, mais pas trop afin de ne pas encombrer l’esprit des auditeurs.  « Stories don’t diminish course content. Rather, they’re spotlights teachers can use to illuminate it. » (Weimer, 2019)

2. Les histoires transmettent des émotions.

Puisque les histoires mettent en scène des personnages auxquels les auditeurs s’identifient, ils donnent l’occasion de vivre les faits racontés par procuration.  Cela se produit notamment grâce à deux phénomènes appelés parfois « intersubjectivité » (dans la compréhension psychologique du terme) et « transport narratif » (narrative transportation).

L’intersubjectivité permet d’entrer dans la peau des protagonistes, de ressentir ce qu’ils ressentent et de prendre leur parti:

« Intersubjectivity allows us to understand and empathize with characters and to fill in the unwritten gaps about their perspectives. […] The human capacity for intersubjectivity allows the audience of a story to build shared meaning even from distal events and others’ experiences. In other words, we learn from stories without ever leaving where we are or experiencing the perils and pitfalls that engage the protagonists.» (in Landrum et al., 2019)

Le transport narratif est ce que vit l’auditeur lorsqu’il se sent immergé, captivé par le monde factice créé par le narrateur au point de s’y croire vraiment.  Nous verrons plus loin que cela n’est pas seulement dû à la suspension volontaire de l’incrédulité (willing suspension of disbelief) des auditeurs mais également au fait que le cerveau se fait duper :  « Our experience of narrative transportation is tangible; as far as many areas of our brains are concerned, we do indeed enter that other world of the story.» (in Landrum et al., 2019)..

3. Les histoires retiennent l’attention [pourvu qu’elles aient une intrigue].

Martinez-Conde et Macknik (2017) présentent la différence fondamentale entre une intrigue (plot) et une histoire (story). Reprenant un exemple tiré de la littérature anglophone, ils expliquent que la phrase « le roi est mort, puis la reine est morte » est une histoire puisqu’elle présente une succession de faits.  Toutefois, « le roi est mort, puis la reine est morte de chagrin » devient une intrigue puisque l’on s’intéresse à la raison derrière les faits… L’intrigue d’un bon récit accroche les auditeurs : ils veulent en connaître la résolution.  C’est pour cela qu’ils sont souvent « pendus aux lèvres » du narrateur.  C’est certainement un puissant facteur de motivation à en apprendre davantage.  D’après Denis Cristol (2018) directeur de l’ingénierie de formation et de l’innovation au Centre national de la fonction publique territoriale, le fait d’être « [tenu] en haleine » par un récit peut « [maintenir] la persévérance dans l’apprentissage ».

Alors qu’ils pourraient sembler passifs, les auditeurs sont mentalement très actifs. Ils sont continuellement en train d’émettre de nouvelles hypothèses sur la direction que prendra l’histoire et sur ce que les nouvelles informations qui s’ajoutent changent à leur compréhension du récit : « We engage in active comprehension as we fill in details and update our representation model of the story’s context in memory, as well as imagine possible worlds through our capacity for hypothetical thinking » (in Landrum et al., 2019).  C’est pourquoi il importe de ne pas surcharger un récit de détails, de laisser des “blancs” qui seront remplis par les auditeurs:

«[P]roblems (such as crosswords) are interesting if they are neither too difficult nor too easy. Stories demand these medium-difficulty inferences […]. Formal work in laboratory settings has shown that people rate stories as less interesting if they include too much information, thus leaving no inferences for the listener to make. » (Willingham, 2009)

4. Une histoire est plus facile à partager. 

Toujours selon Cristol (2018), un récit « offr[e] une trame de mémorisation facilitante » et permet de « simplifier le message, [de] le réduire à l’essentiel ». C’est que notre mémoire fonctionne selon une logique séquentielle très proche de celle des récits : « [H]uman brains have evolved to process lived experiences sequentially in scripts, much like the narrative of a story (Hazel, 2008). Story gives us a way to organize and make sense of our memories that fits this sequential structure. […] Memory is memory for stories, and the major processes of memory are the creation, storage, and retrieval of stories. » (Schank & Abelson, 1995) [cités in Landrum et al., 2019]

Les étudiantes et étudiants sont donc plus facilement en mesure d’appliquer à de nouveaux contextes un concept présenté sous forme de récit. Cette recontextualisation permet de réintroduire de la complexité lorsqu’un concept a été simplifié pour le rendre plus accessible :

« Storytelling is an approach that allows for the purposeful introduction of complexity. […] Place [a new] concept in the context of a real-world story, such as an open-ended essay question, and the students now have the opportunity to demonstrate actual comprehension by communicating the concept in their own words, applying the concept to the context of the story as well as other contexts (including their own), and addressing nuances introduced within the narrative they encounter.» (Landrum et al., 2019)

Ce que les neurosciences nous apprennent quant à l’efficacité des récits

Figure 1 Source : OneSpot, 2015 - détail

Ce détail d’une infographie de la compagnie OneSpot (2015) résume bien quatre grandes découvertes récentes en sciences cognitives, quatre découvertes qui sont régulièrement mises de l’avant pour expliquer la puissance des récits.

Couplage neuronal

Ce concept explique comment l’écoute d’un récit active des parties du cerveau qui permettent aux auditeurs de comprendre l'histoire d’après leurs propres idées et expériences.[1]

Dans une conférence TED, le professeur Uri Hasson, psychologue à l’Institut des neurosciences de Princeton, démontre que l’activité cérébrale des personnes qui entendent la même histoire tend à s’harmoniser et ce, jusque dans les zones qui abritent les fonctions cognitives les plus évoluées. 

Dopamine

Le cerveau libère de la dopamine dans le système lorsqu'il croit avoir rencontré des événements chargés en émotions, ce qui facilite la mémorisation des concepts et augmente la précision.

Par ailleurs, dans une vidéo du groupe Future of Storytelling, le « neuroéconomiste » Paul Zak explique que la présentation d’une courte histoire à des sujets en laboratoire libère de l’ocytocine (hormone associée aux sentiments de sollicitude et d’empathie) et du cortisol (hormone associée aux sentiments d’urgence et d’inquiétude).  Si la première molécule favorise la communication, la seconde amène à se concentrer pour être plus attentif… Il semble donc que les récits ont le pouvoir de modifier la chimie de notre cerveau.

Reflet (mirroring)

Lors de l’écoute d’une histoire, un auditeur n'éprouvera pas seulement la même activité cérébrale que les autres auditeurs d’une assemblée mais partagera également cette même activité cérébrale avec l'orateur.

Uri Hasson et son équipe ont également démontré que l’activité cérébrale du conteur (conférencier, orateur) s’harmonise aussi avec celle des auditeurs.  C’est d’autant plus étonnant lorsque l’on sait que les processus mentaux pour raconter et écouter une histoire sont fort différents.  Le chercheur attribue ce phénomène à notre important besoin de connexion humaine.

Activité du cortex

Lors du traitement de faits présentés dans le cadre d’un cours ou d’une conférence, deux zones du cerveau sont activées (l’aire de Broca – production des mots – et  l’aire de Wernicke – compréhension des mots). Cependant, une histoire bien racontée peut toucher de nombreuses autres zones, y compris le cortex moteur, le cortex sensoriel et le cortex frontal.

En 2006, des chercheurs espagnols ont démontré que le cortex olfactif primaire de sujets était stimulé par la simple lecture de mots comme « parfum » ou « café ». Des travaux de la  neuropsychologue Véronique Boulenger, du Laboratoire dynamique du langage à Lyon 2, ont révélé une activité dans le cortex moteur de participants qui lisaient des phrases comme "Jean a saisi l'objet" et "Pablo a frappé la balle".  La simple évocation de stimuli suffit à « tromper » notre cerveau. C’est ce qui fait dire à Oatley (2008) que les histoires fictives sont les « simulateurs de vol » de l’esprit humain, qui nous permettent d’interpréter et de prédire le monde qui nous entoure [dans Landrum et al., 2019].

Dans une prochaine parution, nous nous demanderons comment intégrer plus concrètement les récits à l’enseignement et évoquerons certains risques à le faire, en plus d’examiner ce qui distingue les discours scientifiques et narratifs.


[1] Les explications sommaires de ces différentes découvertes ont été traduites avec www.DeepL.com/Translator, puis ajustées.