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Au pays de la formation doctorale, la production de fin d’études se cherche!

par Sonia Morin

L’évaluation de l’atteinte des cibles de formation doctorale se fait par une production de fin d’études qui jusqu’à maintenant ne connaissait qu’un modèle : une thèse.  Mais la thèse est-elle la seule forme de production de fin d’études qui permette d’évaluer l’atteinte des cibles de formation doctorale?

La question a suffisamment préoccupé l’Association canadienne pour les études supérieures (ACÉS) qui a choisi de créer un groupe de travail pour l’étudier.  L’ACÉS a publié en septembre 2018 un rapport sur la thèse, lequel associe le questionnement sur la thèse aux incessantes demandes de réformes des études de 3e cycle depuis près de 3 décennies :  « accroître les possibilités de formation et de recherche interdisciplinaires; offrir des programmes de doctorat professionnels; s’ouvrir à l’apprentissage par l’expérience, à la recherche participative et au recrutement hors du monde universitaire; admettre les carrières hors université et les faire mieux connaître; accroître les occasions de travailler en équipe; diversifier les formes de la recherche doctorale et de la thèse; s’ouvrir à d’autres modèles que celui du maître et de l’apprenti ».  Selon les auteurs du rapport, plusieurs arguments militent en faveur de ce qu’ils appellent une thèse plus ouverte :

  1. évolution des problèmes, qui sont de plus en plus complexes;
  2. évolution des modes de recherche et de production du savoir, qui font appel à de la trans-, multi-, interdisciplinarité et ce, pour un savoir plus pertinent…
  3. évolution des modes d’innovation, qui sont passés de linéaires à interactifs, collaboratifs;
  4. évolution des formes de communication savante avec une diminution des monographies au profit de revues, de la publication directe sur le web… et de formes non textuelles;
  5. recadrage des études supérieures : les étudiants sont maintenant des apprenants avant d’être des agents contributeurs à des projets de recherche;
  6. en quête d’une incidence positive : le projet de recherche doit avoir une portée sociétale;
  7. les titulaires de doctorat ne sont pas toujours prêts à faire de la recherche ou à exercer une carrière hors de l’université;
  8. évolution de la thèse : « [p]endant que s’élargit la vision intellectuelle et que s’animent les discussions sur la thèse, les étudiants repoussent les limites qui en figent la forme et le contenu. Beaucoup enrichissent la thèse même et, plus généralement, l’expression théorique du travail de mobilisation des connaissances et d’artéfacts connexes au moyen de produits innovants. Certains lui font adopter intégralement ou partiellement des formes non traditionnelles : site Web, roman illustré ou tradition orale autochtone. On voit apparaître des thèses interdisciplinaires et collaboratives (comportant un noyau commun à de multiples étudiants). ».

Le rapport de l’ACÉS répertorie les différents formats de thèse suivantes :

  • la monographie,
  • la thèse par articles,
  • la thèse dans un programme de création : œuvre et accompagnée d’un document académique sur le processus de création,
  • la thèse graphique (comme un « photo-roman »), voir This Dissertation will be comic, une thèse par Nick DeSantis en éducation.
  • la thèse-dossier ou portfolio, qui  émane des doctorats professionnels.

On ne saurait se questionner sur la thèse sans la situer dans la finalité d’un doctorat.  Le rapport de l’ACÉS rapporte que les participants aux divers groupes de discussion considèrent que le rôle de la thèse consiste à:

  • « témoigner d’une connaissance approfondie d’un champ d’études
  • faire preuve de rigueur et choisir une méthode appropriée
  • démontrer sa capacité de faire une recherche indépendante
  • apporter une contribution originale à un champ de connaissance
  • fournir un contenu convenant à sa publication après examen par un comité de lecture »

La popularité croissante des doctorats autres que le Ph.D.* soulève une question qui taraude de plus en plus le monde universitaire : la rigueur de la formation doctorale.  On préfère encore parler de recherche appliquée, de recherche-action ou de recherche plus concrète.   Mais la question du format de la production finale d’un doctorat professionnel fondé sur des interventions, comme le doctorat professionnel en éducation de l’Université de Sherbrooke, demeure délicate.

Il est fort intéressant de noter que pour l’Université de Sherbrooke l’intervention fait partie de la formation doctorale, au même titre que la recherche et la création, comme en témoigne cet extrait des deux premières finalités de formation institutionnelles de notre université pour le doctorat :

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Il y a 8 ans, en avril 2011 plus précisément, le Perspectives SSF publiait un article intitulé Le doctorat professionnel : une tendance lourde? On pouvait y lire que le doctorat professionnel connaissait plusieurs variantes : « [d] nouvelles appellations émergent à la lumière d’analyses approfondies des besoins des clientèles, comme le work-based doctorate en Angleterre et les work-based learning programmes, dont le doctorat professionnel, en Australie. Il existe même en France un Ph. D. professionnel en sciences sociales de l’Université Paris Descartes. » Un article de University World News, The rise of industrial PhDs, faisait état en 2013 de Ph.D. industriels, particulièrement bien connus dans les pays nordiques : Danemark, Suède, Royaume-Uni, France, Allemagne... 

Selon le Conference Board of Canada (2017), « [l]a formation doctorale est en pleine évolution au Canada. Pour répondre aux réalités changeantes du marché du travail et aux demandes d’une population étudiante toujours plus diversifiée, les universités intègrent le perfectionnement professionnel aux programmes de doctorat et offrent carrément de nouveaux types de doctorats. L’une des solutions émergentes est le doctorat professionnel. Il s’agit d’un diplôme de recherche correspondant au doctorat, mais axé sur la recherche appliquée, qui intéresse habituellement les professionnels actifs. Ces derniers mettront leur formation doctorale en pratique dans leur milieu de travail. » Mais, rappelons que le Conseil supérieur de l’éducation disait en 2010 :

[p]ar-delà le grade décerné, le doctorat tend à emprunter des formes variées. Pour Nicolas et Bourque-Viens (2008), l’hétérogénéité de la formation doctorale est même en croissance. Ces auteurs relèvent, par exemple, que la formation doctorale peut comporter des cours obligatoires ou aucun cours, être disciplinaire ou interdisciplinaire, avoir une durée variant de trois à sept ans, et être encadrée par un seul professeur ou par un collectif de superviseurs. En dépit de cette hétérogénéité, un consensus se dégage voulant que le doctorat vise une contribution originale et importante au savoir.

Sera-t-il tout de même possible un jour de distinguer le doctorat professionnel du Ph.D.? N’y comptons pas trop, parce que la formation doctorale forme un continuum qui commence avec la recherche fondamentale (pure, théorique), suivie de la recherche appliquée, puis de l’intervention? Le hic, c’est que parfois la recherche appliquée conduit à un Ph.D. et, d’autres fois, elle conduit à un doctorat professionnel. C’est embêtant.

Le tableau suivant (mis à jour le 26 juin 2019) constitue une TENTATIVE de caractérisation des trois types de doctorat …

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Le tableau précédent est imparfait : il serait dommage de le prendre à sa face même. Au contraire, il est ouvert à des nuances, des précisions, des modifications, le tout dans un esprit de coconstruction. Il est fort probable que la formation doctorale continuera d’évoluer et, avec elle, en parallèle, le format de la production de fins d’études. À cet effet, le rapport de l’ACÉS a noté les avantages suivants que l’évolution de la thèse apporte.

  • « Gain intellectuel. La diversification des modes de pensée et de communication dans le cadre de la thèse favorise la créativité, l’expertise interdisciplinaire, la polyvalence intellectuelle, l’adaptabilité et la compréhension chez les étudiants.
  • Incidence accrue sur les résultats de la recherche. Que ce soit parce qu’elle gagne en diffusion ou qu’elle mène à des applications concrètes plus immédiates, une thèse plus libre semble augmenter la probabilité que la recherche ait une incidence à l’université et au-delà. Pour certains, la capacité de faire connaître les résultats au public devrait être un objectif essentiel (et évalué) de tout programme de troisième cycle.
  • Préparation à des carrières plus diverses. Les changements croissants témoignent de la pertinence de la thèse en vue d’un emploi hors de l’université ainsi que de l’évolution du cadre et de la mission des universités de recherche d’aujourd’hui. Beaucoup ont constaté que ce cadre élargi donne aux étudiants les moyens de montrer leur capacité de collaborer, de communiquer avec les parties intéressées, de valider et de mobiliser les connaissances qu’ils ont acquises, et aux examinateurs, d’évaluer ces aptitudes.
  • Capacité accrue d’aborder des problèmes complexes. Tous ces gains potentiels améliorent la capacité des diplômés de s’attaquer à des problèmes complexes, de toute envergure.
  • Adéquation aux motivations des étudiants. Les étudiants ont été nombreux à invoquer leur profond désir de voir une application utile à leur recherche. Nous savons du reste que les paramètres souvent étroits des questions et des méthodes de la recherche du savoir tendent à décourager de brillants étudiants d’entreprendre ou d’achever un doctorat. Il semble qu’une conception élargie de la thèse permettrait aux doctorants de satisfaire leurs aspirations et d’enrichir leur identité d’universitaires. »

En guise de conclusion, il appert important que l’institution universitaire s’assure d’exiger que la production de fin d’études, quel que soit son format, apporte une contribution à l’avancement des connaissances, fussent-elles scientifiques ou professionnelles.


Sources

Association canadienne pour les études supérieures (ACÉS). Rapport du groupe de travail sur les thèses. 2018.

Conseil des ministres de l’éducation du Canada. Déclaration ministérielle sur l’assurance de la qualité des programmes d’enseignement menant à des grades au Canada. 2007

Conseil supérieur de l’éducation. Pour une vision actualisée des formations universitaires aux cycles supérieurs. Octobre 2010.

Costley, Carol et Lester, Stan. Work-based doctorates: professional extension at the highest levelsStudies in Higher Education, 37 (3), pp257-269 (2012).

Dufour, Christine. Caractéristique de la recherche scientifique > Recherche fondamentale et Recherche appliquée.  Notes de cours SCI6060.  École de bibliothéoconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal. (site : http://reseauconceptuel.umontreal.ca/rid=1HZKGLHZ9-1P16PYT-82P/blt6060_c1_rfondamentale_rappliquee.cmap)

Kachulis, Eleni. Formation des chercheurs-praticiensConference Board of Canada. Résumé. Juin 2017. 

Ori, Martina. The rise of industrial PhDs. University World News 13 décembre 2013.