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La littératie numérique ou des littératies numériques?

par Sonia Morin

The digital age is throwing many of our educational practices and emphases and their underlying epistemological assumptions, beliefs, concepts and substantive theories into doubt. The relationship between what students learn in school and the ways in which they learn it and what people actually do and how they do it in the world beyond school in contexts increasingly mediated by new ICTs has become increasingly tenuous.  (Lankshear, Peters, Knobel, 2000)

Littératie ou compétence numérique ?

Avec l’avènement du numérique sont apparues les notions de littératie numérique et de compétence numérique.   Qu’est-ce que la littératie numérique?  En quoi se distingue-t-elle de la compétence numérique?  Quelles réalités chacune de ces notions recouvre-t-elle?

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que plusieurs ouvrages de référence utilisent soit l’une, soit l’autre des deux expressions et qu’il est parfois difficile de s’y retrouver.

Selon Jean-Marie Gilliot, rapportant les conclusions d’un article de 2018 qui a fait une récension des écrits sur la question, « [i]l s’avère que la définition de la littératie numérique s’appuie plutôt sur d’autres travaux de recherche, et que la notion de compétence numérique est plus systématiquement adossée aux documents politiques. »  Un peu comme si la littératie était un objet de recherche alors que la compétence en est la manifestation concrète.

Compétence numérique

La publication en 2019 du Cadre de référence de la compétence numérique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur semble bien confirmer ce que Gilliot rapporte, car on y définit la compétence numérique comme

« un ensemble d’aptitudes relatives à une utilisation confiante, critique et créative du numérique pour atteindre des objectifs liés à l’apprentissage, au travail, aux loisirs, à l’inclusion dans la société ou à la participation à celle-ci. Les dimensions qu’il présente et leurs éléments respectifs ont été conçus pour que l’individu puisse développer son autonomie lorsqu’il utilise le numérique dans un contexte pédagogique ou professionnel ou encore dans la vie de tous les jours. […]  La maîtrise de la compétence numérique doit aussi permettre à l’individu de faire face aux innovations technologiques qui se concrétiseront dans les années à venir, notamment les avancées en matière d’intelligence artificielle. Il saura poser un regard critique sur ces innovations et sera pleinement capable de se les approprier et d’y recourir s’il juge qu’elles peuvent lui être utiles. »

La définition de la compétence numérique du Cadre de référence ressemble aux définitions de la littératie numérique.  Il faut reconnaître que le terme compétence n’est pas facile à circonscrire et qu’il est possible qu’il faille pour un temps continuer à tolérer une certaine ambiguïté. 

Littératie numérique

Quant à la littératie numérique, l’OCDE (2000) la décrit comme une « [a]ptitude à comprendre et à utiliser les TIC dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d'étendre ses connaissances et ses capacités.  Pour Michael Hoechsmann et Helen DeWaard du Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique Habilo Médias,

« [l]a littératie numérique n’est pas une catégorie technique qui décrit un niveau fonctionnel minimal de compétences technologiques, mais plutôt une vaste capacité de participer à une société qui utilise la technologie des communications numériques dans les milieux de travail, au gouvernement, en éducation, dans les domaines culturels, dans les espaces civiques, dans les foyers et dans les loisirs ».  Elle comprend trois compétences :

  • « utiliser, fait référence aux connaissances techniques permettant d’utiliser aisément l’ordinateur ou l’Internet. Ce sont les savoirs savoir-faire essentiels.
  • comprendre, c’est acquérir un ensemble de compétences pour analyser, évaluer et utiliser à bon escient l’information disponible sur le web. Ces compétences participent au développement de l’esprit critique.
  • créer, c’est savoir produire des contenus et communiquer efficacement en utilisant divers outils et médias numériques. »

Des littératies numériques (ou translittératie)

Pour Divina Frau-Meigs (2019), professeure des sciences de l'information et de la communication à l’Université Sorbonne Nouvelle,

« [l]e numérique est en outre lié aux affects et intrinsèquement médiatique. Il constitue à la fois une révolution de la communication par l’interactivité qui se manifeste sur les médias sociaux (Info-média) et une révolution de l’information qui se manifeste par la re-documentarisation du monde (Info-doc) et l’exploitation des données massives (Info-Data). Il envahit désormais l’école en joignant deux espaces traditionnellement disjoints, l’espace médiatique et l’espace scolaire, faisant de chaque apprenant un média potentiel, capable de créer ses contenus, de les diffuser et de réagir à ceux produits et diffusés par d’autres. Il met donc différentes « éducations à » en mouvement, notamment l’éducation aux médias, à l’information et à l’informatique. »   

Il est question ici de la convergence trois cultures de l’information, qui sont liées aux trois acceptions épistémologiques de la notion d’information, transversale par essence :

  • l’information en tant qu’élément de connaissance (info-doc), qui correspond à la littératie informationnelle;
  • l’information en tant que nouveauté et actualité (info-dispositif/média), qui correspond à la littératie numérique et que nous choisissons, par souci de lever la confusion qu’entraîne le vocable numérique, de nommer littératie médiatique;
  • l’information en tant que donnée (info-data/données), qui correspond à la littératie informatique.

Ces trois littératies font partie de la translittératie, un concept apparu en 2005 pour lequel on trouve essentiellement deux définitions :

l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux » (Sue Thomas, États-Unis)

être capable de lire, écrire et compter avec tous les outils à disposition (de l’écrit à l’image, du livre au wiki) » (…) « être capable de chercher, évaluer, valider et modifier l’information selon ses contextes d’usage (le code, l’actualité, le document).   (Divina Frau-Meigs, France)

Attention! Avec le numérique, nous sommes dans une mouvance conceptuelle : la translittératie, les différentes littératies et les compétences afférentes sont encore à la recherche d’une stabilisation. L’exercice d’appréhension de ces concepts du présent dossier doit être perçu comme tel : un exercice avec ses imperfections et ses limites. Il reste tant à explorer…


Sources

BOUSQUET, A. De l’EMI à la translittératie : sortir de notre littératie. Pratiques collaboratives - Docs pour doc. 18 juin 2015. consulté le 29 novembre 2019

DELAMOTTE, É., LIQUÈTE,V. et FRAU-MEIGS, D. La translittératie ou la convergence des culturesde l’information: supports, contextes et modalités. Spirale - Revue de Recherches en Éducation, Association pour la Recherche en Education (ARED), 2014, pp.145-156. hal-00927529.  Consulté le 1er décembre 2019.

FRAU-MEIGS, D. Créativité, éducation aux médias et à l’information, translittératie : vers des humanités numériques,  Quaderni [En ligne], 98 | Hiver 2018-2019, mis en ligne le 05 février 2021, consulté le 29 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/quaderni/1482 ; DOI : 10.4000/ quaderni.1482)

GILLIOT, J.M.  Êtes-vous plutôt littératie numérique ou compétences numériques ?  Innovation pédagogique.  22 septembre 2019.

Gouvernement du Québec (2019). Cadre de référence de la compétence numérique. Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, 34 p.

LANKSHEAR, C., PETERS, M. and KNOBEL, M., 2000. «Information, Knowledge and Learning : Some Issues Facing Epistemology and Education in a Digital Age».Journal of Philosophy of Education,vol. 34, no 1.  http://www.michaelbatie.com/papers/information_and_knowledge.pdf

THOMAS, S.  Transliteracy.  Sue Thomas (blogue éponyme).  Consulté le 1er décembre 2019.