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La littératie médiatique : consommer et produire de l’information intelligemment

par Sonia Morin

Lorsqu’on cherche à cerner ce qu’est la littératie médiatique, on s’aperçoit assez rapidement qu’elle est étroitement liée à  l’éducation aux médias (ou EMI), qu’HabiloMédias définit comme « le processus qui permet à des individus d’acquérir une vision critique des médias et de comprendre la nature, les techniques de production et l’influence de leurs produits et messages. »   Le tout pour que les gens deviennent des consommateurs avisés.  Mais les gens ne sont pas que des consommateurs de médias; ils utilisent de plus en plus les médias pour créer et diffuser du matériel.       

De quoi parle-t-on?

Selon Divina Frau-Meigs, une des trois cultures de l’information est celle de l’information en tant que nouveauté et actualité (info-dispositif/média) et que nous nommons ici littératie médiatique plutôt que numérique comme elle le fait et ce, afin d’éviter l’ambiguïté du vocable numérique.  Plusieurs compétences contribuent à la littératie médiatique :

  • savoir donner du sens, interpréter, construire son identité numérique, communiquer avec les autres par les médias de masse et les médias personnels, que sont les blogs, portfolio, tweets…  (Bousquet, 2019)

On qualifie ces compétences d’éditoriales, car si elles incluent les compétences traditionnellement associées à la rédaction (s’approprier, créer, polir, réviser, référencer), elles impliquent désormais des compétences reflétant des choix de publication et de diffusion (choix du contenu (texte, images…), choix du média en fonction des destinataires, choix de l’accessibilité…). 

Pour Habilo-Médias, du Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique :

« [l]es médias jouent un rôle marquant dans la vie des jeunes. La musique, la télévision, les jeux vidéo, les magazines et autres médias ont une prodigieuse influence sur notre perception du monde, une influence qui de surcroît s’installe dès notre plus jeune âge. Les enfants doivent développer leurs habiletés et compétences en littératie médiatique pour devenir des consommateurs de médias à la fois avisés et participatifs. Parmi ces compétences, notons une accessibilité minimale aux médias, la capacité d’analyser les médias par la pensée critique faisant appel à des concepts clés, de les évaluer après analyse et, pour finir, de créer soi-même un produit média. On parle d’éducation aux médias lorsqu’on fait référence à tout ce processus d’apprentissage des compétences en littératie médiatique. » 

Le Cadre de référence de la compétence numérique du Québec fait état d’une compétence numérique, qui compte cependant douze dimensions.  Parmi celles-ci, les dimensions 6 (Communiquer à l'aide du numérique), 7 (Produire du contenu avec le numérique) et 11 (Développer sa pensée critique envers le numérique) se rattachent aisément à la littératie médiatique.

6. COMMUNIQUER À L’AIDE DU NUMÉRIQUE

Éléments de la dimension

1.      Communiquer adéquatement avec autrui, en adaptant ses messages au contexte et en tenant compte des règles et des conventions liées à la communication numérique

2.      Sélectionner et utiliser les outils numériques de communication appropriés en fonction de ses besoins

3.      Mobiliser une diversité de stratégies et d’outils numériques de communication et les utiliser dans le cadre d’activités pédagogiques, professionnelles ou de la vie courante

4.     Reconnaître ou définir les balises nécessaires pour préserver la confidentialité de ses échanges et de ceux des autres
7. PRODUIRE DU CONTENU AVEC LE NUMÉRIQUE

Éléments de la dimension

1.      Produire ou coproduire une diversité de contenus (numériques ou non) avec le numérique et dans le cadre d’activités pédagogiques, professionnelles ou de la vie courante

2.      Sélectionner et utiliser les outils numériques de production appropriés en fonction de ses besoins

3.      Utiliser différents supports médiatiques tels que du texte, du son ou des images pour manipuler des données numériques

4.     Consulter et utiliser les contenus disponibles dans son environnement immédiat ou virtuel pour s’inspirer et pour nourrir ses productions, dans le respect des autres productrices et producteurs, tant d’un point de vue éthique que d’un point de vue légal
11. DÉVELOPPER SA PENSÉE CRITIQUE ENVERS LE NUMÉRIQUE

Éléments de la dimension

1.      Aborder le contenu numérique en faisant preuve de pensée critique de façon à l’évaluer avant de l’utiliser

2.      Élaborer son jugement envers le numérique de façon intentionnelle en se basant sur des critères d’analyse rigoureux, en exploitant des ressources numériques et en les comparant entre elles

3.      Poser un jugement réflexif sur son utilisation du numérique en faisant preuve d’autocritique

4.     Prendre conscience des enjeux liés aux médias, aux avancées scientifiques, à l’évolution de la technologie et à l’usage que l’on en fait pour poser un jugement critique, notamment en ce qui concerne les bénéfices et les limites du numérique.

Comprendre les médias pour les utiliser avec discernement

L’éducation aux médias, ou EMI, est définie par HabiloMédias comme « le processus qui permet à des individus d’acquérir une vision critique des médias et de comprendre la nature, les techniques de production et l’influence de leurs produits et messages. »   Cinq concepts clés fondent ce processus éducatif à la consommation de médias.

1.      Les médias sont des constructions qui re-présentent la réalité. Un produit médiatique est créé par un individu qui prend, consciemment ou non, des décisions à propos de ce qu’il convient d’inclure ou d’exclure et qui décide comment présenter ce qui sera inclus. Ces décisions reposent sur le point de vue du créateur, lequel a été façonné par ses opinions, hypothèses et partis pris – de même que par les médias auxquels il ou elle a eu accès.

2.      Le public décode ou interprète le sens d’un message.  Le sens donné à un produit médiatique n’est pas déterminé uniquement par les créateurs du produit, mais résulte plutôt d’une collaboration entre les créateurs et le public – ce qui signifie que différents publics peuvent attribuer un sens différent au même produit.

3.      Les médias répondent à des impératifs commerciaux.  Les produits médias poursuivent, en général, un objectif commercial et doivent engendrer des profits. Par ailleurs, l’industrie des médias appartient à un puissant réseau d’entreprises qui exercent une influence sur le contenu et la distribution de ces médias. Les questions de contrôle et d’appartenance sont capitales – en effet, un tout petit groupe d’individus contrôle tout ce que nous voyons, lisons et entendons dans les médias. Et même lorsque le contenu d’un média n’a aucun impératif commercial – comme les vidéos de YouTube et les murs de Facebook – la distribution de ce contenu est presque toujours conçue de manière à générer des profits.

4.     Les médias ont des implications sociales et politiques.  Les médias véhiculent des messages idéologiques portant sur les valeurs, le pouvoir et l’autorité. En littératie médiatique, on accorde autant d’importance aux éléments absents d’un produit média qu’à ceux qui y figurent. Ces messages peuvent être le résultat de décisions conscientes, mais plus souvent, il s’agit de partis pris inconscients et d’hypothèses jamais remises en question – et ces décisions peuvent avoir une influence considérable sur ce que nous pensons et ce que nous croyons.  Par conséquent, les médias exercent une grande influence sur la vie politique et sur les changements sociaux émergeants.

5.      Chaque média possède une forme esthétique distincte.  « Le contenu médiatique repose, en partie, sur la nature même du média. » Ce principe signifie que chaque média répond à des exigences techniques et commerciales et à des formes de récit qui lui sont propres. Par exemple, la nature interactive des jeux vidéo incite à adopter différentes formes de récit – et diverses approches de la part des créateurs de médias – c’est le cas, par exemple, en télévision et en cinéma.

À l’heure où les étudiants demandent à produire des travaux significatifs dans le cadre de leur programme d’études et où l’Université souhaite que les étudiants fassent des apprentissages expérientiels qui les préparent à une insertion professionnelle réussie, est-il possible d’appliquer ces concepts clés ou de les bonifier pour qu’ils s’appliquent dans un processus d’éducation à l’utilisation des médias pour créer et diffuser son propre matériel?  Pensons notamment à toutes les possibilités que le numérique offre aujourd’hui pour médiatiser des contenus (images, vidéos, balados, outils d’Interactivité…) et aux différentes compétences à développer pour les produire… Apprendre à rédiger ne suffit plus : il faut désormais savoir éditer.


Sources

BOUSQUET, A. De l’EMI à la translittératie : sortir de notre littératie. Pratiques collaboratives - Docs pour doc. 18 juin 2015. consulté le 29 novembre 2019

FRAU-MEIGS, D. Créativité, éducation aux médias et à l’information, translittératie : vers des humanités numériques,  Quaderni [En ligne], 98 | Hiver 2018-2019, mis en ligne le 5 février 2021, consulté le 29 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/quaderni/1482 ; DOI : 10.4000/ quaderni.1482)

FRAU-MEIGS D.,LOICQ M. et BOUTIN P. Politiques d’éducation aux médias et à l’information en France. Rapport de recherche.  Paris: ANR TRANSLIT et COST. 2014.

GOUVERNEMENT DU QUÉBEC. Cadre de référence de la compétence numérique. Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.  2019.  34 p.

HABILO-MÉDIAS.  Les fondements de la littératie médiatique.  Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique.   Consulté le 1er décembre 2019.

HABILO-MÉDIAS.  Les points de jonction entre littératie numérique et littératie médiatique.  Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique.  Consulté le 1er décembre 2019.