Ça se passe chez nous

Les MOOC vus de l’Université de Sherbrooke

Perspectives SSF a demandé à des enseignants de l’Université de Sherbrooke ce qu’ils pensaient des MOOC.


Benoît Fraikin, chargé de cours à forfait
Département d’informatique, Faculté des sciences

Perspectives SSF : Quel intérêt présentent les MOOC, selon vous?

Benoît Fraikin : Je crois vraiment au potentiel des MOOC. Je suis convaincu qu’ils peuvent apporter quelque chose à des gens disposant déjà d’un certain bagage de connaissances et qui ont de la difficulté à se libérer pour suivre une formation traditionnelle en présentiel. Curieux, je me suis personnellement inscrit à plusieurs de ces formations et j’ai été agréablement surpris par le niveau offert. Je ne les ai pas toutes complétées, mais j’ai appris chaque fois. J’ai été particulièrement impressionné par la qualité des interactions sur les forums, possiblement à cause de l’apport de praticiens aux discussions.

D’autre part, je crois que ça peut correspondre à la façon qu’ont les étudiants actuels d’apprendre «en réseau», de manière non linéaire : ils commencent une vidéo explicative, l’interrompent pour aller consulter un acétate ou un texte qui précise une notion, reprennent la vidéo, vont se chercher un café, consultent Internet pour trouver de l’aide au sein de leur réseau quant à un problème précis, etc.

Comment pourrait-on les utiliser à l’UdeS?

B. Fraikin :
Je ne crois pas que ce soit approprié pour tous les cours. Mon idéal de formation demeure la maïeutique. Je suis assez au fait des avancées en intelligence artificielle pour savoir qu’on ne remplacera pas de sitôt un mentor qui offre un minimum d’encadrement, qui regarde «au-dessus» de la discussion entre étudiants (dans un forum, par exemple) et qui peut préciser une notion, relever une erreur de raisonnement. Par définition, les gens qui s’inscrivent à une formation sont là parce qu’ils ne savent pas tout.

En informatique, je vois deux utilisations possibles pour les MOOC : d’une part des cours préparatoires comme Introduction à la programmation (IFT 099) qui servent surtout à réviser des notions de base et permettent à de futurs étudiants du bac de reprendre confiance avant de se lancer dans les études. D’autre part, pour certains cours du bac, plus appliqués, les MOOC deviennent intéressants dans un contexte de formation hybride sur le mode «classe inversée». Il s’agit essentiellement de réunir en ligne des vidéos explicatives, du matériel de grande qualité et des références externes pour permettre aux étudiants d’effectuer les apprentissages de base hors cours. Le temps de classe ainsi libéré permet d’augmenter la motivation grâce à des approches par projet et davantage de contextualisation.

Quels défis apportent les MOOC?

B. Fraikin : La réelle difficulté qui demeure, pour moi, c’est la question de l’évaluation. Les MOOC comptent de nombreuses évaluations formatives très utiles, soit, mais qu’en est-il de l’évaluation sommative? Comment valider si le dispositif d’apprentissage s’est avéré efficace?


Céline Garant, professeure
Département d’enseignement au préscolaire et au primaire, Faculté d’éducation
Responsable de la formation continue de 2e cycle en présentiel et en ligne

Perspectives SSF : Quel intérêt présentent les MOOC, selon vous?

Céline Garant :
Un intérêt pour le moins mitigé. Cela dépend toujours du point de vue que l’on adopte. D’un point de vue de prof, un MOOC permet peut-être l’apprentissage de connaissances «relativement» stables et circonscrites. Par contre, lorsqu’il s’agit de savoir-faire et de savoir-être, les questions de la pertinence et de la qualité se posent avec acuité. D’un point de vue de gestionnaire universitaire − point de vue que j’ai adopté comme doyenne durant huit ans − je me demande toutefois les raisons qui motivent les institutions à offrir gratuitement des cours sur le Web : visibilité, rayonnement, publicité? D’autant que, pour préparer un «bon» MOOC, cela peut exiger des investissements majeurs.

S’agit-il pour vous de formation à distance de qualité? Pourquoi?

C. Garant : Le fait d’enseigner en ligne exige, de la part des formateurs, une transposition obligée et médiée des activités pédagogiques habituellement données en présentiel. Une formation à distance de qualité va au-delà de cours donnés par capsules vidéo, ce que les MOOC semblent préconiser.

Apprendre, selon moi, c’est plus qu’avoir accès à des connaissances. Les connaissances acquises doivent être réutilisées, réinvesties. Une formation universitaire, surtout «professionnalisante», suppose un approfondissement, des échanges soutenus, de même qu’une rétroaction de la part du formateur. Or, on peut se demander si une telle dynamique est possible dans un MOOC.

Selon vous, qu’est-ce qui constitue de la formation à distance de qualité?

C. Garant :
Quand il enseigne en ligne, le formateur n’est plus le seul détenteur du savoir puisque l’information se retrouve partout sur le Web. Le formateur doit donc amener les étudiantes et étudiants à être critiques, à confronter leurs points de vue. Il guide les étudiants dans leurs apprentissages et peut à son tour apprendre de ces derniers. Dans le cadre d’activités d’échanges, telles que des forums, les étudiants peuvent alors partager entre eux les savoirs développés. Le rôle du formateur, dans ce contexte, est alors de mettre en place une dynamique de partage pouvant servir à la communauté d’apprentissage ainsi formée.

Pour moi, la qualité d’une formation en ligne repose surtout sur trois éléments importants : une bonne planification du contenu du cours (apprentissages bien ciblés, activités pédagogiques cohérentes et stimulantes), une bonne dose d’autonomie de la part des étudiants et un encadrement de qualité, qui exige une disponibilité différente de la part du formateur. L’encadrement est, selon moi, la clef de voûte pour maintenir la motivation des étudiants et leur persévérance dans les études. Avec des milliers d’étudiants qui n’ont pour encadrement que des «tests» ou des forums pour les soutenir (en caricaturant un peu), il n’est peut-être pas si étonnant de constater que le taux d’abandon soit de 90 % dans certains MOOC.

Quels défis apportent les MOOC? À quoi faudra-t-il faire attention?
 
C. Garant :
La question à se poser : quels sont les apprentissages visés et réalisés dans les MOOC? Quelle sera notre assurance-qualité? Cette formation diffusée largement, avec peu d’interaction, conduira-t-elle aux apprentissages souhaités? Est-ce que son éventuelle adoption, puis la promotion qui s’ensuivrait pourrait, à la limite, nuire à notre institution? Ce qui fait la force de l’Université de Sherbrooke, ce sont justement les relations que l’on peut tisser dans une institution à taille humaine, en présentiel ou en ligne. Comment pourrait-on imaginer un MOOC avec une couleur qui serait la nôtre?