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Les enjeux entourant les clientèles dites «émergentes»

par Lucie Gagnon

En mars 2014, la direction de l’Université de Sherbrooke a émis une Directive relative à l’intégration des étudiantes et des étudiants en situation de handicap qui apporte plusieurs précisions sur les modalités prévues pour accueillir les clientèles en situation de handicap. En 2014-2015, l’UdeS accueille «près de 750 étudiants en situation de handicap, dont 60 % avec des troubles neurocognitifs», alors qu’en 2007-2008 elle en accueillait 227. Beaucoup de moyens ont été mis en place pour aider les étudiants à s’intégrer à la vie académique. Toutefois, certaines solutions restent à trouver pour faciliter le travail de l’enseignant qui doit accompagner des étudiants issus de cette clientèle. Faisons tout d’abord un état de la situation.

Description de la clientèle

Lorsqu’on parle de clientèle en situation de handicap, on pense tout de suite aux handicaps sensoriels et physiques. Cependant, il faut maintenant inclure dans cette appellation les clientèles dites «émergentes», c’est-à-dire les étudiants ayant un handicap cognitif ou des troubles de santé mentale. Le Programme d’intégration des étudiantes et étudiants en situation de handicap de l’UdeS offre une description de ces différentes clientèles sur sa page Web.

Les responsabilités de chacun

  • Les étudiants diagnostiqués par un professionnel doivent déclarer leur situation de handicap au Programme d’intégration et assurer le suivi de leur dossier.
  • Le Programme d’intégration détermine les besoins de l’étudiant, présente une recommandation d’accommodement à la faculté et la soutient dans la mise en place de mesures d’accommodement.
  • Les facultés doivent informer l’étudiante ou l’étudiant des spécificités de son programme d’études et, après analyse, valider l’application des accommodements.
  • Le personnel enseignant doit collaborer à la mise en application des accommodements et contribuer à la formation et à l’évaluation des apprentissages de chaque étudiant en situation de handicap.

Quelques enjeux pour le personnel enseignant

Les accommodements visent en grande partie les activités d’évaluation des apprentissages. Certes, cela peut engendrer certaines frustrations chez le personnel enseignant en termes d’équité, mais la faculté offre un certain soutien pour l’application de ces accommodements.

La directive indique bien que le personnel enseignant est aussi responsable de la formation des étudiants en situation de handicap neurocognitif. C’est donc la gestion de classe qui peut se trouver modifiée par la présence d’étudiants avec des besoins plus grands sur le plan académique. Voir l’enseignement comme l’organisation d’un contenu, l’application de formules pédagogiques et l’évaluation des apprentissages est trop réducteur. Toutes ces techniques s’appuient sur quelque chose de beaucoup plus fondamental : les relations humaines qui sont au centre de l’activité pédagogique. L’enseignant doit gérer un ensemble de facteurs humains qui ne sont pas faciles à comptabiliser. Il peut s’agir d’accompagner l’intégration d’un étudiant à une équipe de travail, de gérer l’impatience de la classe lorsqu’un étudiant pose trop de questions dont les réponses sont jugées «évidentes» par les autres étudiants, de s’assurer que l’étudiant comprend même s’il ne participe pas en classe et bien entendu de gérer tout comportement perturbateur.

Voici donc certains enjeux qui auront une influence directe sur le travail de l’enseignant.

  • Est-ce qu’on tient compte de la taille du groupe lorsqu’on intègre cette clientèle à une classe?

Si un étudiant a besoin d’un local à distraction réduite pendant l’examen, on peut penser qu’il a aussi besoin d’un environnement «à distraction réduite» lorsqu’il apprend. Cet étudiant aura plus de chance de réussir dans un groupe de 30 étudiants que dans un groupe de 80 étudiants. Sans compter que le professeur aura peu de temps supplémentaire à lui accorder dans un grand groupe.

  • Comment traite-t-on une problématique de gestion de classe (retards répétitifs, comportement perturbant, etc.) lorsqu’il s’agit d’un étudiant diagnostiqué comme ayant un handicap cognitif?

Certaines mesures peuvent être prises avec des étudiants qui perturbent la classe de différentes façons. Mais lorsqu’un étudiant a été diagnostiqué avec un handicap cognitif ou un trouble de santé mentale, ces mêmes mesures ne sont peut-être pas appropriées. Qui peut informer l’enseignant à ce sujet?

  • Quel est le soutien offert au personnel enseignant?

Dans une approche programme, les enseignants se rencontrent régulièrement et discutent du contenu et de l’organisation de leur cours en tenant compte de l’ensemble du programme. Ces rencontres peuvent aussi être l’occasion de discuter des meilleures pratiques pour intégrer les étudiantes et étudiants ayant un handicap cognitif et suivre les différents dossiers.

Par contre, dans un programme où il n’y a pas de communication organisée entre les membres du personnel enseignant, chaque formateur est laissé à lui-même et l’étudiant se retrouve chaque fois devant un nouvel intervenant à «apprivoiser». Cet enseignant peut avoir recours aux intervenants du Programme d’intégration des étudiantes et étudiants en situation de handicap pour en savoir plus. La directrice ou le directeur de programme peut aussi s’avérer une ressource importante s’il est attentif au cheminement dans le programme de l’étudiant ayant un handicap cognitif.

Les étudiantes et étudiants ayant un handicap neurocognitif ont souvent besoin de plus d’aide dans le cadre de leurs apprentissages. Il serait illusoire de penser que le professeur ne sera jamais sollicité pour offrir une telle aide. Bien au contraire, le professeur ou le chargé de cours sera parfois confronté à des situations devant lesquelles il se sentira démuni. Qu’il s’agisse de troubles d’apprentissage ou de troubles de santé mentale, l’enseignant n’a pas été préparé à gérer ce genre de situation.

Un premier pas en vue d’une solution serait de susciter une conversation entre les enseignants d’un même programme afin de préciser leurs besoins en ce qui a trait aux clientèles émergentes. Dans un deuxième temps, il s’agirait de s’assurer que des solutions sont mises en place pour rendre la salle de classe plus confortable pour l’enseignant et l’ensemble des étudiants. En offrant aux enseignants des outils ou des formations qui leur permettent de comprendre et de savoir réagir aux divers comportements reliés aux troubles d’adaptation ou de santé mentale, ceux-ci se sentiraient sans doute plus à l’aise d’accueillir et de soutenir ces clientèles dites «émergentes».

Références

Centre de recherche pour l’inclusion scolaire et professionnelle des étudiants en situation de handicap, La variabilité des apprenants (vidéo), 19 mars 2014, 4 min 14.

Groupe de travail sur les étudiants en situation de handicap émergents, Les étudiants en situation de handicap émergents à l’université : état de situation et pistes d’action, Université du Québec à Montréal, juin 2014, 115 p.

Université de Sherbrooke, Directive relative à l’intégration des étudiantes et des étudiants en situation de handicap, mars 2014, 6 p.

Perspectives SSF, février 2015