Entrevue avec Noël Boutin

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Article du Trait d’union Express

20 mai 2004, vol. 6, n° 8

Professeur au Département de génie électrique et de génie informatique depuis bientôt 30 ans, Noël Boutin a été vice-doyen à l’enseignement de la Faculté de génie de 1993 à 1997. Au cours de sa carrière, il s’est vu décerner plusieurs distinctions, dont la médaille Léonard De Vinci des Gouverneurs de la Faculté, et à plus d’une reprise, la plaque Jacques-Bazinet par les étudiants en hommage à ses qualités reconnues d’enseignant. Noël Boutin s’intéresse à la pédagogie universitaire et plus particulièrement à l’intégration de la dimension humaine en ingénierie. Il est l’un des artisans de la réforme majeure des programmes de baccalauréat en génie électrique et en génie informatique basée sur l’apprentissage par problèmes et par projets.

Dans cette entrevue, Noël Boutin nous fait part de sa vision de l’enseignement et de l’apprentissage.

Votre façon de concevoir l’enseignement et l’apprentissage a-t-elle bien changé au cours de votre carrière universitaire?

Ma façon de concevoir l’apprentissage n’a pas tellement changé. Par contre, ma façon de concevoir l’enseignement a beaucoup changé. Aussi curieusement que cela puisse paraître, pendant des années, ma façon d’enseigner ne permettait pas à mes étudiants d’apprendre comme je concevais l’apprentissage, inconsciemment à l’époque, et comme je le conçois, maintenant, plus consciemment. Je suis devenu professeur pour deux raisons fondamentales. J’aimais apprendre et j’aimais partager mes connaissances avec les autres et j’estimais, avec la prétention du jeune débutant, que je pouvais enseigner mieux que mes profs! La carrière de professeur m’apparaissait donc comme étant merveilleuse : on me payait pour apprendre! J’ai donc investi beaucoup d’efforts à très bien préparer chacun de mes cours. Pour cela, je me documentais beaucoup, explorant plusieurs volumes traitant du même sujet jusqu’à ce que j’estime que ma compréhension soit complète. Tout au long du processus, je rédigeais et je peaufinais mes notes de cours. Je donnais ensuite mes notes de cours aux étudiants, je leur exposais oralement le contenu et je les invitais à me poser des questions. Sans prétention, je peux dire que les évaluations que les étudiantes et étudiants faisaient de mes enseignements étaient élogieuses.

Un malaise persistait toutefois d’année en année. Je n’étais pas satisfait des résultats obtenus par mes étudiants à leurs examens. J’en concluais que mes explications n’étaient pas suffisamment claires. Je me remettais alors à la tâche et je modifiais les sections de mes notes de cours qui me semblaient les plus problématiques. D’année en année, je devenais un expert en contenu! Malheureusement, les résultats de mes étudiants ne s’amélioraient pas. Je ne comprenais pas trop pourquoi, n’ayant aucune formation formelle en pédagogie. De 1993 à 1997, au moment où j’occupais le poste de vice-doyen à l’enseignement, je me suis beaucoup documenté sur la pédagogie et l’évolution des sciences de la pédagogie. J’ai participé à l’École d’été de pédagogie universitaire de l’Université de Sherbrooke et à plusieurs autres séminaires. J’ai pris conscience à ce moment que, par la façon dont j’enseignais, je ne donnais pas l’occasion à mes étudiants d’apprendre comme j’apprends moi-même. J’ai d’ailleurs écrit un texte humoristique, mais très réaliste, dans le Trait d’union (vol. 2, no 4, avril 1995) à ce sujet, qui s’intitulait «Erreur sur la personne». À partir de ce moment, j’ai diminué l’ampleur de mes leçons magistrales pour laisser plus de place en classe à la résolution de problèmes par les étudiants, à la recherche et au partage d’informations et à la discussion entourant les solutions possibles aux problèmes posés. Je venais en fait de redécouvrir à mon propre compte l’apprentissage actif! Quelques années plus tard, en 2000, j’ai mis la main sur un livre de Huba et Freed qui m’a ouvert encore plus les yeux sur ce que je faisais. Les auteures affirment que, d’un point de vue constructiviste, les personnes qui apprennent le plus dans l’enseignement traditionnel sont les professeurs. Les profs se réservent les meilleures conditions : recherche active d’information, intégration avec leur base de connaissances antérieures, organisation d’une façon significative, chance d’expliquer aux autres leurs connaissances.

Quel a été le changement de conception le plus important dans votre enseignement?

Le changement le plus important est sans contredit l’acquisition de la certitude que la leçon magistrale n’est pas la meilleure façon de provoquer l’apprentissage chez l’étudiant. Pour apprendre, il faut être motivé. Ça prend un élément déclencheur. Pour apprendre, il n’y a rien de mieux que d’être placé devant une situation problématique complexe à résoudre qui nous déstabilise et nous force à remettre en question et à enrichir notre base de connaissances. Enseigner consiste beaucoup plus à poser de bonnes questions ouvertes qu’à donner des réponses toutes faites!

Le rôle du professeur a-t-il changé en ce qui concerne la fonction enseignement?

Je pense que nous assistons actuellement à un début de changement fondamental dans la fonction enseignement et que le concept de liberté universitaire est totalement à revoir. Traditionnellement, le prof d’université jouissait d’une liberté d’action très importante. Tout comme le capitaine d’un navire, il était le seul maître à bord de sa salle de classe et pouvait se permettre d’enseigner, à l’intérieur de certaines balises bien sûr, ce qui lui semblait le plus important ou le plus intéressant, sans trop se soucier de ce que les étudiants avaient suivi comme cours avant le sien, de ce qu’ils suivaient en même temps que le sien ou de ce qu’ils allaient suivre après le sien. Aujourd’hui, on considère de plus en plus un programme de formation universitaire comme étant un tout cohérent. Ce tout cohérent s’étale sur plusieurs sessions d’études, chacune d’elles formant à son tour une entité cohérente. Pour assurer cette cohérence de programme et, d’une façon plus microscopique, la cohérence de chaque session, il faut nécessairement former des équipes professorales de sessions qui partagent la même vision, qui connaissent la portion du programme de formation antérieure à la leur et celle qui lui est postérieure. Cette transformation du prof individualiste en prof coéquipier représente un changement organisationnel majeur pour lequel peu de profs de carrière sont bien préparés.

Un autre changement important dans le rôle du prof concerne le passage du rôle de dispensateur de connaissances à celui de formateur. Traditionnellement, le prof d’université déversait son savoir à ses étudiantes et étudiants, espérant que ceux-ci, tout naturellement, retiennent tout! Aujourd’hui, il est généralement reconnu qu’enseigner ne va pas de pair avec apprendre. Ce n’est pas parce qu’on expose un concept en classe que ce concept est automatiquement assimilé par tous les étudiants, et ce, peu importe la virtuosité avec laquelle on s’y prend pour présenter le concept.

Parler de culture générale est-il encore de mise aujourd’hui, et qu’entendez-vous par culture générale?

Je pense qu’il est toujours de mise de parler de culture générale. Je dirais même qu’il est plus que jamais nécessaire de posséder une culture générale dans un monde que plusieurs qualifient de village global. Pour moi, la culture générale, c’est l’ensemble des connaissances que nous possédons du passé, du présent et même de l’avenir. Ces connaissances se rapportent aux personnes, aux cultures, aux événements, à l’évolution des différentes théories au fil des âges, aux découvertes, etc. Plus une personne possède une culture générale étendue, plus elle peut comprendre le monde dans lequel elle vit, plus elle dispose d’outils lui permettant d’exercer un jugement critique de valeur face à tout ce qui l’entoure et surtout de se poser des questions, beaucoup de questions, avant d’agir. La culture générale permet de saisir, d’apprécier et de tenir compte de l’interdépendance et de la complexité souvent à première vue cachée de l’interdépendance existant entre tous les humains, entre ceux-ci et la terre nourricière, la nature, etc. À celui qui l’utilise à bon escient, la culture générale permet de tirer profit des expériences heureuses du passé, de ne pas répéter les erreurs du passé et d’anticiper les conséquences probables sur l’avenir de ses présentes actions.

Qu’est-ce qui devrait faire partie de la formation universitaire d’une personne cultivée en 2004?

D’abord, je dois dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une formation universitaire pour être cultivé. J’ai beaucoup de respect pour des personnes qui, comme mon père, sont très peu scolarisées, mais qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main, qui se tiennent au courant de l’actualité et qui sont capables de porter un jugement de valeur face à toutes ces questions et qui sont aussi capables de nuancer leur pensée. Je pense que toute formation universitaire devrait former l’esprit critique des étudiantes et étudiants. Avec la prolifération et la facilité d’accès à l’information, il est important plus que jamais d’être critique face à ces informations. Toute formation universitaire devrait amener les étudiants à remettre systématiquement en question tout ce que le monde tient pour acquis. Elle devrait inculquer le "doute systématique" dans l’esprit des étudiants. Au sortir de son programme de formation universitaire, tout diplômé devrait avoir plus de questions que de réponses à apporter à la société! Toute formation universitaire devrait également placer les apprentissages des étudiantes et étudiants dans des contextes de résolution de problèmes complexes de nature similaire à ceux qu’ils rencontreront dans leur future vie professionnelle. Ainsi, ils seront à même de s’éveiller au caractère multidimensionnel de tout problème et de s’exercer à considérer une multitude de facteurs dans les solutions qu’ils mettront de l’avant pour le résoudre.

Quelles seraient les caractéristiques essentielles d’une formation de qualité aujourd’hui en génie?

Nous devons placer l’étudiant au coeur de sa propre formation. Je crois fermement que c’est à lui, et à personne d’autre, que revient la responsabilité de se former. Le mieux que nous puissions faire pour l’aider à se former est de lui fournir un environnement favorable. Au lieu de l’ensevelir sous une tonne de discours lui démontrant notre savoir, nous devons plutôt lui poser de bonnes questions pour l’amener à remettre en question sa base de connaissances et à l’enrichir, à confronter ses points de vue avec ses condisciples, à l’écouter nous dire plutôt qu’à lui dire d’écouter! Nous devons également tout mettre en oeuvre pour l’aider à développer ses compétences professionnelles en lui permettant de s’attaquer à des problèmes non dénaturés, des problèmes de la vraie vie, des problèmes pour lesquels il n’existe pas une réponse toute faite quelque part dans un livre. C’est un point sur lequel, je crois, il faut travailler énormément. Il n’y a rien de plus inconfortable, tant pour un prof que pour un étudiant, que de ne pas avoir de réponse toute faite à donner. Une formation professionnelle devrait entraîner les étudiants à peser le pour et le contre de différents scénarios de solutions à un problème donné, à considérer tous les impacts possibles des solutions qu’ils préconisent, tant au niveau technique que social, environnemental et économique, à écouter les personnes touchées par le problème et la solution préconisée, à faire preuve d’humilité et à reconnaître ses erreurs! Enfin, je crois qu’une formation de qualité, peu importe la spécialisation, doit permettre à l’étudiant de s’entraîner à réfléchir sur ses stratégies d’apprentissage, sur ses actions et dans l’action. La pratique de la métacognition devrait être valorisée d’une façon ou d’une autre.

Est-il souhaitable que les universités réfléchissent globalement sur leur mission d’enseignement?

Bien sûr! Peu importe la mission, il est toujours souhaitable, voire obligatoire, de réfléchir sur sa mission et de ne pas avoir peur de la remettre en question. Les universités forment les leaders et les décideurs de demain. Elles ont le devoir moral de former des personnes dont le souci premier sera le mieux-être de la société, pris dans son sens le plus noble et non dans le sens économique de la chose.

Je suis particulièrement inquiet de l’orientation actuelle de notre société dite civilisée et développée. Nous sommes pris dans une spirale qui, de façon inflationniste, nous bouffe de plus en plus de temps alors que ça devrait être le contraire. Je m’explique. Nous disposons plus que jamais de moyens techniques qui nous permettraient, si nous le voulions, de nous simplifier la vie, d’avoir plus de loisirs, plus de temps à consacrer à notre famille, à notre culture, à tout simplement penser et réfléchir avant d’agir, avant de produire. Or nous faisons exactement le contraire! Nous choisissons d’aller plus vite plutôt que de ralentir notre rythme de travail et de production. Le rythme avec lequel nous développons et mettons sur le marché de nouveaux services, de nouveaux produits ou des versions dites améliorées de produits existants est effarant. Nous gaspillons nos ressources naturelles, nous produisons des biens qui, par souci immédiat d’attrait, de rentabilité et de compétitivité, sont, pour la plupart, non recyclables et surtout non indispensables à notre bien-être. Je ne suis pas sociologue ni économiste. Je ne comprends pas tous les tenants et aboutissants du pourquoi nous en sommes rendus là, mais il me semble que ça ne peut plus continuer comme ça bien longtemps. J’ai le sentiment que nous nous autodétruisons. Le travail nous bouffe littéralement nos vies.

Alors que les universités devraient être les premières à sonner l’alarme et à réagir fortement contre cette tendance autodestructrice, je suis plutôt enclin à croire que nos universités contribuent malheureusement à ce problème, et ce tant au niveau de ce qu’elles exigent de leur personnel que des programmes de formation qu’elles offrent. Il me semble que lorsque j’ai débuté ma carrière, les exigences étaient nettement moindres qu’elles le sont maintenant. Pour survivre et obtenir des promotions, les jeunes profs doivent littéralement se transformer en entrepreneurs compétitionnant pour des octrois de recherche et des contrats, s’entourer d’une multitude d’étudiants diplômés et publier à tour de bras. Je me demande s’il leur reste encore du temps pour réfléchir, pour penser, pour se poser des questions et en poser à leurs étudiants sur le sens de la vie! Au lieu de se concerter, les universités sont en compétition les unes avec les autres. C’est à qui n’offrirait pas le programme le plus attrayant pour s’approprier le plus de clientèle possible. Les programmes s’alignent dans les secteurs les plus demandés par le marché du travail. Pour provoquer un peu la réflexion, je dirais en terminant qu’il me semble que les universités sont devenues des entreprises capitalistes littéralement au service d’un monde capitaliste! Oui, les universités doivent collectivement réfléchir sur leur mission d’enseignement!

Propos recueillis par Lise Lafrance et Rachel Hébert