Entrevue avec Nicole Dufresne

Vidéo (46 min)

Article du Trait dunion Express

23 novembre 2006, vol. 9, n°4

Professeure à la Faculté d’éducation physique et sportive depuis 1973, Nicole Dufresne enseigne l’intervention de l’activité physique au baccalauréat en kinésiologie et au baccalauréat en enseignement en éducation physique et à la santé. Spécialisée en danse et mouvement expressif, elle a produit plusieurs spectacles «création de danse» et elle a enseigné à l’option théâtre du baccalauréat en études françaises dans les années 80. Nicole Dufresne est devenue secrétaire de la Faculté en 1987 et elle est aujourd’hui vice-doyenne aux affaires étudiantes.

Dans cette entrevue, elle nous livre sa vision de l’enseignement.

Votre façon de concevoir l’enseignement et l’apprentissage a-t-elle bien changé au cours de votre carrière universitaire?

Sans aucun doute. À mes débuts, dans les années 70, j’étais plutôt centrée sur le contenu. Je préparais mon cours de façon très structurée, et je m’estimais satisfaite lorsque j’avais réussi à passer toute la matière dans les limites du temps prescrit. Mais j’oubliais de tenir compte d’un morceau très important du casse-tête de l’enseignement : la personne qui apprend. Lorsque j’étais jeune professeure, j’ai fini par me détacher du contenu et à percevoir, dans la salle de classe ou sur le plateau sportif, que les apprentissages ne se faisaient peut-être pas. Ce sentiment se confirmait au moment où je corrigeais les examens ou lorsque je constatais que les étudiantes et étudiants passaient complètement à côté du travail demandé. Je me suis donc questionnée sur mes méthodes d’enseignement et j’en ai discuté avec mes collègues. Nous avions notamment constaté que les étudiants ne se servaient pas des plans de cours. Nous avons alors lancé un projet de recherche-action pour réfléchir aux contenus des cours et à la manière de faire acquérir ces contenus. On parlait de savoir, de savoir-faire, de savoir-être et d’objectifs d’apprentissage. Pour les cours de technique et méthodologie, on parlait aussi de savoir «faire faire» puisque l’enseignante ou l’enseignant en éducation physique doit être capable de faire faire à ses élèves et de rendre les apprentissages signifiants pour ceux-ci. La profession d’éducateur physique étant encore jeune à cette époque, la formation des enseignantes et enseignants était donc au centre de nos préoccupations.

Cette recherche-action sur les plans de cours m’a fait constater que même si je présentais dans mes cours les objectifs, les moyens pour les atteindre et l’évaluation, la cohérence entre les moyens utilisés n’était pas toujours au rendez-vous. J’ai donc revu complètement mes plans de cours. J’ai tenté de cerner le contenu essentiel des objectifs et la meilleure approche pour les atteindre, et j’ai abandonné les moyens d’évaluation non pertinents. Cette réflexion sur les plans de cours a été un exercice important pour nous tous à la Faculté, parce nous voulions que cela serve d’outils de référence pour les étudiantes et étudiants. Encore aujourd’hui, nous nous efforçons toujours de maintenir cette cohérence entre les contenus, les objectifs et les moyens d’évaluation présentés dans nos plans de cours.

Le rôle du prof a-t-il changé en ce qui concerne la fonction enseignement?

Au casse-tête à deux morceaux formé de la professeure et de la matière à enseigner, j’ai ajouté un 3e morceau : l’étudiante ou l’étudiant. J’ai vu mon rôle de professeure devenir plutôt celui de facilitatrice, une personne qui crée des situations d’apprentissage traitant de contenus importants tout en tenant compte des connaissances de départ de l’étudiante ou de l’étudiant et de sa façon d’apprendre. Mais tenir compte de l’étudiant ne signifie pas pour autant qu’on soit à son service. Le contenu à transmettre revêt autant d’importance que les apprenants et que la personne enseignante. On pourrait illustrer cette relation par un triangle dont les côtés représenteraient le contenu, la personne enseignante et l’étudiante ou l’étudiant. Même si l’importance du rôle de chacun peut varier d’un cours à l’autre, la relation entre ces trois côtés formera toujours un triangle. Si le lien n’est pas établi entre les trois, c’est l’apprentissage qui en souffrira. L’étudiante ou l’étudiant doit être partie prenante de son apprentissage. On fait des apprentissages quand on est stimulé et quand on s’investit.

Un autre élément est également venu alimenter ma réflexion sur l’apprentissage. J’ai enseigné des cours de danse, de natation, de ski de fond, etc. Comme les étudiantes et étudiants arrivaient avec des niveaux de compétences variés, je me demandais comment je pouvais permettre à tous de faire un apprentissage significatif sans toutefois être esclave d’un contenu. C’est aussi la réalité avec laquelle nos enseignantes et enseignants en éducation physique doivent composer dans les écoles. J’ai été influencée par Caractéristiques individuelleset apprentissages scolaires de Bloom et par Liberté pour apprendre de Roger. J’ai voulu présenter des projets par objectifs afin de permettre aux personnes qui arrivaient dans un cours de technique et méthodologie avec des niveaux d’habileté variés de faire un apprentissage maximal. J’ai ainsi développé avec mes collègues une approche où chaque étudiante et étudiant devait établir ses objectifs de cours, les moyens qu’il prendrait pour les atteindre et l’évaluation. L’étudiant se retrouvait ainsi au cœur de son apprentissage puisqu’il devait définir ses connaissances de départ et déterminer jusqu’où il voulait se rendre. J’imposais le savoir faire faire, tandis que l’étudiante ou l’étudiant s’occupait de développer ses savoirs et savoir-faire. Avec cette approche par objectifs personnalisés, je voulais éviter que ceux qui sont doués se laissent aller à la facilité. Je voulais qu’ils aillent plus loin. Cette façon de faire était quand même assez exigeante autant pour le prof que pour les étudiantes et étudiants. Ceux qui décidaient de s’investir dans le cours ont réalisé des projets pour réinvestir et apprendre à faire apprendre, comme l’organisation de sorties midi en ski de fond pour les étudiantes et étudiants du campus, par exemple. Ça ressemblait à la pédagogie par projets, mais ça se passait dans les années 70 et 80. Maintenant je donne d’autres cours, mais j’ai toujours cette préoccupation que les étudiantes et étudiants puissent apprendre et réinvestir leurs connaissances.

Est-ce que la culture générale a encore sa place dans la formation universitaire, en particulier dans le domaine de l’éducation physique et de la kinésiologie?

Je crois qu’on doit définir ce qu’on entend par culture générale aujourd’hui. Ce qui était valorisé dans les années 50 et 60, c’est-à-dire les grands courants philosophiques, littéraires, artistiques, historiques, répondait à un besoin de cette époque. Aujourd’hui, la culture générale doit répondre au besoin de notre société actuelle, parce que le contexte a changé. La culture en soi n’est pas une fin, c’est un processus qui évolue. On n’a qu’à penser que dans les années 60 on ne faisait aucune mention des féministes, alors qu’aujourd’hui, ça fait partie de la culture. Avec le développement éclaté des connaissances, il est évident que d’autres éléments viennent se greffer à notre culture générale. Mais je crois qu’il serait irréaliste de simplement accumuler des éléments à partir de la définition de la culture générale des années 60 au fur et à mesure qu’augmentent les connaissances. Il reste qu’il est indispensable de se préoccuper de culture parce que les penseurs que nous formons seront confrontés quotidiennement à des situations diverses. Ils devront faire appel à la philosophie, à l’histoire, à la sociologie, au féminisme, aux problèmes d’éthique. Le Québec d’aujourd’hui est très différent de celui des années 60, ne serait-ce que par le multiculturalisme. Les éducatrices et les éducateurs physiques doivent être sensibilisés à cette nouvelle réalité, puisqu’ils y sont confrontés dans les écoles. Cette culture de l’autre vient s’ajouter à notre culture propre. La culture permet d’ouvrir les esprits, et connaître l’autre, c’est avoir moins peur de l’autre, c’est l’intégrer, l’accueillir. Je crois en fait que la culture nourrit l’esprit et l’âme et nous rend plus sensibles aux autres.

Je me souviens d’avoir vu dans La Tribune, puisque je suis native de Sherbrooke, tous ces jeunes hommes de Philo 2 qui dévoilaient l’orientation qu’ils prendraient à la suite de leur cours classique – je fais remarquer qu’il n’y avait que des hommes à cette époque. La formation universitaire était alors basée sur cette formation classique. Aujourd’hui, c’est au cégep qu’on a confié le mandat d’inculquer une formation générale, de traiter de philosophie, d’histoire. Les universités ont donc développé des programmes plus disciplinaires ou plus professionnels pour répondre aux exigences de la discipline et des ordres professionnels. Alors que l’étudiant des années 50 et 60 s’attendait à recevoir une formation qui lui donnait une vision globale, les jeunes d’aujourd’hui sont beaucoup plus préoccupés par l’obtention d’un diplôme qui va leur assurer un emploi. Et je dirais même que la population s’attend aussi à ce que l’université forme des professionnels. Néanmoins, je pense que les enjeux professionnels doivent tenir compte de la culture parce qu’on fonctionne en société et qu’on ne peut pas s’en détacher. Dans une formation de 120 crédits d’un baccalauréat en enseignement physique et à la santé, il n’y a pas beaucoup de place pour la culture générale, seulement six crédits de cours au choix. Il faut bien sûr s’assurer que la connaissance disciplinaire et psychopédagogique soit adéquate et complète, mais il reste qu’on devrait quand même se soucier de culture. Un élément de cette culture est la santé. Nos programmes de 1er cycle correspondent précisément à cette culture de saines habitudes de vie qui nous fait prendre conscience de nos habitudes alimentaires, de notre pratique d’activité physique, des agents stresseurs, etc.

Qu’est-ce qui devrait faire partie de la formation universitaire d’une personne bien formée en 2006?

Le plus important est que nous devons susciter la curiosité chez l’étudiante et l’étudiant et la garder en éveil. L’étudiant doit s’approprier cette curiosité et conserver ce goût d’apprendre même après l’université. Il est essentiel de garder cette curiosité en éveil dans la pratique de notre profession puisque les connaissances évoluent rapidement. Mais cette curiosité doit s’exercer de façon critique. On a maintenant accès à une grande quantité de connaissances, avec Internet par exemple, mais il faut pouvoir faire le tri entre ce qui est crédible et ce qui ne l’est pas. Cet esprit critique doit nous amener à réfléchir sur notre démarche professionnelle. La formation universitaire devrait donc inculquer cette approche critique aux étudiantes et étudiants de façon à ce qu’ils réfléchissent non seulement durant leurs études de 1er, 2e ou 3e cycle, mais tout au long de leur vie. Les professionnels que nous formons doivent prendre en charge leur formation continue.

Quelles seraient les caractéristiques essentielles d’une formation de qualité aujourd’hui en éducation physique et en kinésiologie?

Je crois qu’il est important de développer une vision globale en fonction d’une approche programme de façon à ce que les connaissances ne s’empilent pas les unes sur les autres avec pour résultat qu’on a déjà oublié les premières connaissances une fois le programme terminé. Il s’agit donc d’interrelier les connaissances. Les cours doivent être au service des objectifs de la formation de façon à ce qu’il y ait intégration des connaissances. Par exemple, le cours en psychopédagogie, qui est important en soi, prend toute sa valeur lorsqu’il devient signifiant en cours de route, dans les stages en enseignement, dans le cours d’observation humain lorsqu’on réutilise ce qu’on a vu, et enfin quand on fait le point. L’approche programme favorise cette réflexion sur la pratique professionnelle et favorise également le développement des compétences. Les cours donnés au baccalauréat en éducation physique et à la santé doivent contribuer au développement des 12 compétences de formation à l’enseignement. Le programme en kinésiologie est conçu de même pour favoriser le développement des compétences professionnelles d’un kinésiologue en activité physique et mieux-être ou en encadrement sportif. C’est pour cette raison que cette approche, qui s’implante peu à peu à la Faculté d’éducation physique et sportive, se vit dans l’ensemble assez bien par la majorité des membres du corps enseignant, même si elle demande un changement de mentalité important.

Est-il souhaitable que les universités réfléchissent globalement sur leur mission d’enseignement?

L’université devrait continuellement réfléchir sur sa mission, qui est l’enseignement et la recherche. Elle doit également reconnaître l’enseignement au même titre que la recherche. Lorsque j’étais jeune professeure, il n’y avait qu’un vice-recteur à l’enseignement, qui s’occupait plutôt de programmes. Peu à peu, on a commencé à s’intéresser aux programmes et aux apprentissages. De là est né le Service de soutien à l’enseignement, qui est devenu le Service de soutien à la formation, et je trouve que ce nom est plus englobant. L’enseignement s’adresse plutôt aux professeurs, tandis que la formation interpelle tout le monde : étudiantes et étudiants, professeures et professeurs et personnes chargées de cours. Pour ma part, j’apprends continuellement de mes étudiantes et étudiants.

Mais cette réflexion sur la place de l’enseignement à l’université pourrait aller plus loin. Il devrait y avoir, pour chaque faculté, une personne-ressource du Service de soutien à la formation qui ferait le lien entre les personnes Å“uvrant au sein d’un même programme. Nous travaillons présentement à un projet d’intégration de nos activités de didactique à la Faculté. Puisque 95 % de nos enseignants de didactique sont des personnes chargées de cours, il est difficile d’en arriver à une approche programme. Mais grâce au soutien de l’Université, une personne extérieure a participé à la démarche de réflexion avec l’équipe de professeurs intéressés à ce secteur, sous la responsabilité des professeurs Georges-B. Lemieux et Carlo Spallanzani. C’est ce genre de soutien que je trouverais intéressant que le Service de soutien à la formation puisse offrir. Je pense aussi que la personne responsable du programme doit assurer le suivi du développement de programme. Car l’exercice ne s’arrête pas là, ça continue d’évoluer avec nos étudiantes et étudiants, avec les disciplines, avec les connaissances… Et dans tout ça, il ne faut pas délaisser le 3e morceau du casse-tête. Les étudiantes et étudiants doivent faire partie de la réflexion, puisqu’en bout de ligne, on vise l’apprentissage. Je constate que les étudiants d’aujourd’hui sont plus concrets. Ils aiment apprendre un concept et y réfléchir tout en le mettant en pratique. C’est peut-être lié aux disciplines offertes par la Faculté, mais de toute façon, les jeunes qui sortiront des nouveaux programmes du secondaire et du primaire apprendront autrement. Il faudra s’y préparer.

Propos recueillis par Lise Lafrance et Rachel Hébert