Entrevue avec Jean Goulet

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Article du Trait d’union Express

9 mars 2006, vol. 8, n° 6

Professeur à l’Université de Sherbrooke depuis 1982, Jean Goulet a été directeur du Département de mathématiques et d’informatique et doyen de la Faculté des sciences. Ses qualités d’enseignant ont été reconnues à maintes reprises par l’association étudiante. Très engagé dans le domaine scientifique, Jean Goulet a présidé le 69e congrès de l’ACFAS, et il est depuis peu directeur du Bureau de l’innovation du ministère des Services gouvernementaux.

Dans cette entrevue, il nous livre sa vision de l’enseignement.

Votre façon de concevoir l’enseignement et l’apprentissage a-t-elle bien changé au cours de votre carrière universitaire?

J’enseigne depuis 1970, et je dois vous dire que ma conception de l’enseignement n’a pas changé. J’utilise en classe la même approche maintenant qu’il y a 35 ans puisqu’elle fonctionne toujours. Mon objectif est de renverser la connaissance pour résoudre des problèmes, c’est-à-dire ne pas se limiter à connaître ce qu’est un objet, mais savoir aussi comment s’en servir pour arriver à nos fins. Savoir ce que le marteau peut faire est une chose, mais savoir comment s’en servir pour construire une maison en est une autre. Mon approche consiste donc à bien asseoir la connaissance et ensuite d’amener les étudiants à s’en servir, à la renverser pour l’appliquer dans la résolution de problèmes. Car l’approche pour résoudre un problème se fait de haut en bas, alors que la connaissance se construit généralement de bas en haut; c’est un peu le principe du coffre à outils. On apprend en se constituant un coffre à outils; au début, il y a peu d’outils dans le coffre, et on en ajoute au fur et à mesure qu’on apprend à se servir d’autres outils. Mais ce n’est pas tout de savoir se servir de ces outils, encore faut-il savoir s’en servir au bon moment et de la bonne façon. Je conçois donc l’enseignement en deux parties : la première consiste à bâtir un bon coffre à outils avec les étudiants et la deuxième consiste à apprendre à s’en servir.

On se demande souvent comme prof en quoi on est mieux qu’un livre. Mais même un bon livre n’est qu’un ensemble de connaissances flat, comme on dit en informatique, c’est-à-dire sans structure. Le rôle du prof consiste à révéler la structure de cette information, d’indiquer ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Certains étudiants sont plus formels que d’autres, ils perçoivent donc facilement cette structure et sont capables de l’abstraire à partir des informations. Mais pour d’autres, on doit leur montrer cette structure. Il faut donc s’adapter à chaque étudiant.

Le rôle du prof a-t-il changé en ce qui concerne la fonction enseignement?

Je ne crois pas que mon rôle ait changé; quand on atteint notre objectif, ce n’est pas grave si on enseigne de la même façon qu’il y a 35 ans. Évidemment, si ce qu’on fait est dépassé et n’atteint pas l’objectif, alors il faut changer notre façon de faire. Mais je n’ai pas changé du tout mon approche, parce qu’elle fonctionne.

Le rôle du prof n’a peut-être pas changé tant que ça, mais je constate que le rôle des étudiants lui a beaucoup changé. Dans l’apprentissage, par exemple, on retrouve maintenant de façon plus importante la notion de réseau. En raison de la complexification des connaissances, il est aussi important aujourd’hui d’acquérir des connaissances et de savoir comment les utiliser que de se bâtir un réseau d’aide pendant nos études. J’ai pu le constater dans nos programmes de 2e cycle de gestion de l’environnement où l’on retrouve des personnes qui proviennent d’orientations différentes : avocats, ingénieurs, biologistes, etc. L’élément majeur de ce programme est le réseau que les étudiants constituent entre eux. Et ce réseau est appelé à s’étendre, à devenir un réseau de réseaux – c’est le principe d’Internet. Ainsi nous n’avons pas besoin de tout savoir nous-mêmes, mais nous pouvons connaître quelqu’un qui sait à notre place. Cette notion de réseau était beaucoup moins présente lorsque nos programmes étaient très disciplinaires. Mais il y a un corollaire un peu embêtant pour l’organisation de l’enseignement : pour bâtir un réseau, il faut lui donner l’occasion de naître et de grandir, alors que notre façon de gérer l’enseignement déstructure les réseaux. Je crois qu’il faut revenir à la notion d’une cohorte fermée dans laquelle on crée un réseau. Les programmes où il y a peu d’options favorisent la création de ces réseaux puisque tous les étudiants suivent les mêmes options.

Un autre changement qui s’est produit dans l’environnement de l’enseignement depuis quelques années, c’est que les profs sont encore probablement les premiers responsables de la formation, mais ils ne sont pas les seuls. D’autres catégories de personnes travaillent à la formation : les professionnels et les chargés de cours. C’est un autre réseau d’enseignement. Ce réseau doit apporter quelque chose de différent et assurer cette complémentarité de façon harmonieuse. À la Faculté des sciences, plusieurs professionnels travaillent dans les laboratoires et contribuent à la formation. Je crois qu’il faut aller chercher les compétences de chacun. On ne peut pas demander à un prof de passer deux jours complets avec un groupe d’étudiants dans un labo alors qu’il doit déjà enseigner, faire de la recherche, publier et diriger des étudiants de maîtrise ou de doctorat. Il y a des choses qui sont mieux faites par des professionnels que par des profs, comme il y a des choses qui sont mieux faites par des chargés de cours que par des profs, etc. Le plus grand défi de l’organisation de l’enseignement est donc d’apprendre à vivre ensemble alors qu’avant le fonctionnement était très hiérarchisé. Nous devons maintenant aller chercher le meilleur de ce qu’il y a dans chacun pour contribuer à la formation des étudiants. Parce que selon moi, contrairement à ce qu’on entend souvent, l’université n’a qu’une seule mission, la formation des étudiants, et elle dispose de deux moyens pour la remplir : l’enseignement et la recherche. La recherche universitaire qui serait déconnectée de la formation à la recherche n’a pas vraiment sa place à l’université car elle doit être investie pour la formation à la recherche. Il m’apparaît donc clair que dans un environnement de recherche, il n’y a pas que le prof qui soit important, mais aussi les autres membres du personnel de recherche.

Est-ce que la culture générale a encore sa place dans la formation universitaire, en particulier dans le domaine scientifique?

Quand j’ai suivi mon cours classique, on disait que la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. C’est en quelque sorte le tissu sur lequel on peut tout épingler le restant. Car la culture générale, ce n’est pas un paquet de connaissances éclatées, mais plutôt ce qui permet de les relier entre elles.

Selon moi, le problème de la culture générale dans les programmes de formation québécois est relié au contrat social que nous avons signé avec les cégeps. Pour le meilleur ou pour le pire, on a décidé de créer un ordre d’enseignement supérieur intermédiaire pour offrir cette culture générale : cours de français, de philosophie pour tout le monde, etc. En contrepartie, nos programmes de baccalauréat en sciences se sont spécialisés. Mais c’est très mauvais de tout compartimenter, d’offrir des cours de culture générale dans un premier temps et des cours de spécialisation ensuite, en dernière année. C’est dommage, car plusieurs cours de philosophie pourraient être beaucoup plus intéressants à suivre lorsque les étudiants sont rendus à la fin de leur bac. Peut-être qu’il serait aussi intéressant d’offrir des cours de spécialisation dès le début des études supérieures. Ceux qui viennent étudier en informatique à l’université, par exemple, n’ont pas fait d’informatique au cégep. Ils attendent donc après leurs deux ans de cégep avant de pouvoir faire de la spécialisation. C’est donc cette dichotomie résultant de la création des cégeps qui nous a forcés à concevoir des programmes de baccalauréat extrêmement spécialisés, qui laissent très peu de place aux cours au choix ou à option.

Je ne crois pas qu’on puisse régler ce problème en changeant le cégep, mais plutôt en redéfinissant les rôles des 1er et 2e cycles universitaires. Car de plus en plus, on se rend compte que la formation professionnelle passe par le 2e cycle ou même le 3e cycle, comme les comptables et les psychologues. On retrouve de plus en plus de secteurs professionnels où c’est le 2e cycle qui devient professionnalisant. Mais là où il sera difficile de passer à un 2e cycle professionnalisant, c’est dans les bacs où il y a un entre-deux, c’est-à-dire les bacs de quatre ans, comme en éducation et en génie. En éducation notamment, je crois que c’est le 2e cycle qui devrait être professionnalisant. En même temps, il ne faut pas recréer le problème qu’on a fait avec les cégeps et tout déconnecter non plus. C’est toujours une recherche du meilleur équilibre finalement. Mais c’est certain que dans dix ans, on ne retrouvera plus de 1er cycle professionnalisant. En raison de la complexification des connaissances, je suis persuadé que le 1er cycle reprendra son caractère un peu plus général parce qu’il n’y aura plus d’impératif professionnalisant à court terme.

Qu’est-ce qui devrait faire partie de la formation universitaire d’une personne bien formée en 2006?

Une personne bien formée sortirait d’ici avec un bon coffre à outils, saurait comment s’en servir. Elle saurait également comment utiliser son réseau et où aller chercher des nouvelles ressources pour approfondir ses connaissances. Parce qu’il faut ajouter d’autres outils dans le coffre à mesure qu’on avance. De nouveaux outils apparaissent, et il faut en laisser tomber d’autres parce que le coffre est trop plein.

L’autre allégorie que je vois, c’est un casse-tête. Un casse-tête, qu’il soit assemblé ou non, est toujours constitué des mêmes morceaux. Mais une fois le casse-tête assemblé, on peut voir l’image globale de notre domaine. Ce ne sera pas la même chose en informatique, en biologie ou en éducation, puisque ce sont des cultures différentes, et je crois qu’il faut les respecter. On entend souvent dire que les profs d’université ne voient que de façon très ciblée, très pointue. Pour ma part, je considère plutôt ça dans l’autre sens : si la personne s’est dirigée dans un domaine en particulier, c’est parce que c’est précisément cette culture qui lui convenait. Un physicien, ça ne pense pas comme un biologiste, ils ont tous deux une vision différente du monde. C’est une question de culture. Il ne faut pas prendre un physicien et essayer d’en faire un biologiste, mais plutôt utiliser les différentes visions au maximum. On doit employer un langage commun pour se comprendre entre cultures différentes, mais sans constituer une espèce de masse tiède où tous sont absolument pareils. Et c’est justement l’erreur qu’on reproduit dans la formation des élèves du secondaire, et par ricochet à la formation des enseignants au secondaire, de gommer cette distinction des sciences que sont la physique, la chimie, la biologie, etc., de nier qu’elles ont leur propre culture, une façon différente de voir le monde. Cette tentation de gommer les disciplines, de faire comme si la physique, la chimie et la biologie n’existaient pas, est très mauvaise à mon avis. Car comment un étudiant peut-il vouloir penser aller étudier en physique à l’université si le mot physique n’a jamais été prononcé dans ses cours de sciences? Les élèves ne sont pas capables de faire seuls cette intégration, surtout au niveau secondaire, quoique le passage au cégep, qui est encore très disciplinaire, va pouvoir aider les étudiants à replacer les sciences dans leur contexte. Mais pour moi, l’étape charnière, c’est le milieu du secondaire, là où l’élève bâtit sa culture et s’oriente. Parfois les choix sont émotifs, à cause d’un prof, par exemple. Mais en même temps, si un élève a été marqué par un prof, c’est parce qu’au départ il avait des atomes crochus avec la matière, le prof servant de catalyseur. Il faut faire preuve d’humilité et reconnaître que l’étudiant a le rôle principal à jouer dans ses apprentissages.

Quelles seraient les caractéristiques essentielles d’une formation de qualité aujourd’hui en sciences?

Pour commencer, il faut donner à l’étudiant un environnement de qualité dans lequel il va évoluer, et l’aider à faire l’intégration des connaissances. En sciences, la culture de la recherche est particulièrement importante. Il faut donc intégrer l’apprentissage de la recherche le plus tôt possible au 1er cycle. Nos programmes à la Faculté des sciences offrent une initiation à la recherche en 3e année. Ce sont des projets qui permettent aux étudiants d’aller dans un labo, de travailler avec le prof, d’émettre des hypothèses, de faire des erreurs jusqu’à un certain point, bref, de compléter tout le cycle de la recherche. Et c’est ce que les étudiants veulent; j’ai toujours été surpris de constater le nombre de questions que posent les élèves du secondaire sur l’après-bac, pour pouvoir faire une maîtrise et un doctorat.

Une autre caractéristique essentielle de la formation en sciences est la promotion de la qualité. Je crois qu’il faut donner l’occasion aux individus de poursuivre un objectif personnel d’excellence dans le cadre d’un objectif collectif de qualité. Mais je dois mentionner certaines entraves à la qualité. L’une d’elles est cette espèce de moule dans lequel on doit rentrer pour faire un cours de trois crédits. L’étudiant doit intégrer par lui-même trop de sujets différents. Idéalement je verrais plutôt des cours de 15 crédits; en pratique, on pourrait proposer trois cours de cinq crédits par session au lieu de cinq cours de trois crédits. Ou encore, ce qu’on fait déjà dans nos programmes de 2e cycle de formation continue et qui fonctionne parfaitement, c’est de faire de la séquence plutôt que du parallèle, c’est-à-dire donner un seul cours intensif pendant quelques semaines.

En fait le département ou le programme a un rôle à jouer pour favoriser l’intégration de l’ensemble des connaissances apprises par les étudiants. Il faut une équipe de programme où tout le monde soit impliqué, sans hiérarchie, profs, chargés de cours et professionnels, et où chacun sache ce que les autres font.

Est-il souhaitable que les universités réfléchissent globalement sur leur mission d’enseignement?

Je pense que le plus grand défi dans la réorganisation de l’enseignement est d’intégrer dans le même tissu social toutes les parties impliquées dans la formation, particulièrement les profs et les chargés de cours. Les professionnels se situent déjà entre les deux; ils sont souvent à temps complet et baignent dans le milieu. Mais il faut trouver la façon d’intégrer le chargé de cours qui vient une journée par semaine donner un cours très spécialisé, par exemple. Je me souviens d’une des plus belles réunions que j’aie eues dans ma carrière universitaire, où nous avions réuni tous les chargés de cours et les profs du programme de diplôme de technologie de l’information. Nous avons fait une analyse de la cohérence du programme de façon assez fine cours par cours. Chaque chargé, chaque prof qui donnait un cours devait classifier son information sur la matière en précisant s’il l’introduisait, s’il l’abordait un peu, s’il la voyait en profondeur ou s’il ne faisait que la rappeler. Et c’est en discutant ainsi qu’on s’est rendu compte qu’il y avait des redondances. C’est bon la redondance, ça fait des liens, mais je crois qu’on ne devrait pas revoir un même sujet de la même façon pour atteindre les mêmes objectifs. Il faut l’introduire dans un cours, aller en profondeur dans un autre, le rappeler ailleurs, etc. Ce soir-là, en quatre heures sans pause, nous avions tout repris le programme, mais sans le revoir vraiment puisque nous avions gardé les mêmes contenus. Ce fut une soirée absolument spéciale, personne ne voulait partir. Tout le monde avait embarqué dans ce jeu extrêmement intéressant parce que tous étaient à égalité et chacun avait amené son expertise.

Il faut donc apprendre à vivre harmonieusement, profs, chargés de cours, professionnels, et trouver la bonne façon de faire. Et je crois que les départements qui réussissent à bien intégrer chargés de cours, profs et professionnels sont ceux qui fonctionnent le mieux.

Propos recueillis par Lise Lafrance et Rachel Hébert