FEMMES,

je vous aime...
par Sophie Vincent
Ce n'est pas Patrick Snyder qui le dit, mais Julien Clerc qui le chante. Jeune théologien de 36 ans, Patrick Snyder aime les femmes, mais certainement pas à la manière d'un don Juan qui collectionne les conquêtes. Il leur a consacré non seulement sa thèse de doctorat, mais aussi l'essentiel de ses recherches et de ses publications. Celui qui se définit comme un théologien engagé et féministe pose un regard sensible sur les représentations des femmes à travers l'histoire de l'Église catholique.

«Je suis un théologien féministe et je vais continuer à l'être. C'est la formation que j'ai voulu me donner, et c'est ce champ de recherche que j'ai envie d'approfondir», lance-t-il en guise de credo.

L'an dernier, Patrick Snyder a publié chez Fides La femme selon Jean-Paul II, un important ouvrage mettant en lumière la conception que le pape se fait de la femme, et qui permet de mieux comprendre pourquoi il refuse caté-goriquement son accès au sacerdoce. Cette étude dégage les grands enjeux des prises de position du pape et cerne les fondements de sa réflexion qui ont mené à des posi-tions souvent impopulaires sur des questions comme la contraception, l'avortement et le rôle des femmes dans l'Église.


Un autre regard sur le monde
Cette passion pour la condition des femmes à travers l'histoire, Patrick Snyder la tient de Marie Gratton, profes-seure théolo-gienne maintenant à la retraite, qui a été pour lui une grande source d'inspiration. «J'ai rencontré cette femme remarquable lors de mes études de bac. Elle m'a sensibilisé à la question des femmes dans l'Église, des femmes dans la société. Et j'ai voulu suivre ses traces», se souvient-il.

Pour Patrick Snyder, aborder la théologie par une pers-pective féministe, c'est poser un autre regard sur le monde. «Cela me permet de jeter un regard neuf sur une tradition vieille de 2000 ans. Depuis les années 1960, les femmes apportent une relecture de ces 2000 ans d'histoire et remettent en question non seulement la conception de la femme, mais aussi celle de l'homme, des rapports hommes-femmes et de la famille. J'ai été émerveillé de constater la richesse de la nouveauté de cette approche et de constater qu'elle m'obligeait en tant qu'homme à faire une remise en question par rapport à mes propres représentations des femmes.»
Dans cette perspective de critique dite féministe, qui peut sembler surprenante chez un chercheur de sexe masculin, Patrick Snyder s'impose toutefois des balises : «Comme homme, je veux éviter de définir ce qu'est une femme. C'est ce que je dénonce de la part de l'Église : avoir voulu imposer sa conception des femmes. À mon avis, le rôle ne revient pas aux hommes de définir ce qu'est l'être-femme, mais aux femmes elles-mêmes. Ma participation à la théologie féministe consiste plutôt à comprendre et à dégager les archétypes que les hommes ont véhiculés à travers les époques, et sur lesquels l'Église se fonde pour définir l'être-femme.»


Un engagement critique
Pour ce théologien, l'attitude de l'Église envers les fem-mes au cours des siècles est choquante. «Ça me révolte! proclame-t-il. Je réussis à comprendre le contexte histo-rique et social qui a mené à ces conceptions et qui expli-quent les choix de l'Église, mais en même temps, je constate qu'on avait en mains les ingrédients pour bâtir autrement et qu'on est passé à côté.»

Patrick Snyder pratique une théologie progressiste qui remet en question les conventions de l'Église. «L'Église peut évoluer, insiste-t-il. À travers les siècles, les idées et les conceptions évoluent. On peut prendre comme exemple le mariage des prêtres. Les prêtres ont été mariés jusqu'au XIe siècle. Ils ont donc été plus long-temps mariés que non mariés dans l'institution. Présenter le vœu de célibat comme une vérité immuable, comme une volonté du Christ, ça peut être remis en question. La fonction du théologien est de critiquer ces conventions, qu'elles concernent les questions sociales autant que les questions qui touchent de près à l'Église.»
Théologien,
mais pas prêtre
«Vous êtes théologien… êtes-vous prêtre?»

Cette question, Patrick Snyder se la fait poser treize fois à la douzaine. «Les gens croient généralement que le rôle du théologien est de conforter le dogme, le discours tradition-nel de l'Église. Ça, c'est la théologie des institutions catho-liques, mais c'est très différent de la théologie laïque univer-sitaire telle qu'on la pratique au Québec.

«Pour moi, la fonction du théologien ou de la théologienne, ce n'est pas de conforter un discours dogmatique ou fonda-mentaliste, mais d'en faire une lecture critique. On fait une lecture de la foi et de la spiritualité qui est ouverte à différents points de vue et qui ne s'impose pas en vérité absolue.»

À son avis, le rôle du théologien est de favoriser le dialogue entre les personnes, les groupes ou les traditions reli-gieuses différentes pour faire évoluer le questionnement, qu'il concerne la conscience personnelle, la foi, la spiri-tualité, les rapports hommes-femmes, les questions morales comme le recours à la contraception, à l'avor-tement, etc.

Et les étudiants en théologie, tous des aspirants curés? «Pas du tout. De tous les étudiants actuellement inscrits au baccalauréat en théologie, la majorité sont des femmes. Et aucun de nos étudiants actuels ne se destine à la prêtrise. Mon but, c'est de faire une théologie laïque et critique, pas nécessairement de former des prêtres», nuance le profes-seur.

Et la foi, un ingrédient essentiel pour devenir théologien? «C'est une bonne question. Souvent, c'est un cheminement de foi qui amène quelqu'un à la théologie. Mais c'est très personnel, précise-t-il. Pour ma part, je me définis comme quelqu'un qui est en quête et en doute. Je trouve qu'il y a autant de richesses à puiser dans l'athéisme que dans la foi, et qu'à vouloir défendre une tradition religieuse comme une forteresse, on risque non pas de la faire évoluer, mais de la faire mourir.»

Alors, non, Patrick Snyder n'est pas prêtre. Ça répond à votre question?
Représentations de la femme et chasse aux sorcières
XIIIe – XVe siècles

Patrick Snyder
Fides, 116 pages


Dans cet essai, Patrick Snyder (Théologie 1991, 1993, 1998),
professeur à la Faculté de théologie, d'éthique et de philosophie, s'intéresse au phénomène de la chasse aux sorcières au Moyen Âge. Une telle manifestation de haine et de violence à l'endroit de femmes accusées de sorcellerie dépasse l'entendement. Mais pourquoi évoquer des événements aussi sombres? «Faire mémoire de ces femmes, répond Patrick Snyder, c'est demeurer en éveil devant la crainte de nouvelles formes d'inquisition; c'est dénoncer les discours fondamentalistes qui se présentent comme des vérités immuables; c'est être soi-même conscient qu'on cherche inévitablement des boucs émissaires responsables de nos
problèmes personnels, familiaux, sociaux, etc.; c'est être persuadé que nous sommes toutes et tous des inquisiteurs potentiels...»

Sans négliger la conjoncture
historique qui rend possible
l'apparition d'un tel phénomène, Patrick Snyder attire notre
attention sur un facteur habituel-lement négligé :la représentation de la femme qui s'impose durant la période qui va du XIIIe au XVe siècle. Les pages qu'il consacre à l'analyse del'ouvrage Le Marteau des sorcières – véritable traité de démonologie du XVe siècle rédigé à l'intention des inquisiteurs – laissent entrevoir un univers marqué par la peur et la frénésie sexuelle.

Patrick Snyder
Théologien