Jean Lessard

Le vert chimiste

Jean Lessard aurait pu être pianiste ou physicien.  La vie l’a plutôt conduit à la chimie.  Reconnus à travers le monde, ses travaux de chimiste organicien donnent une belle couleur à cette discipline mal aimée des environnementalistes : le vert !

par Sophie Payeur

Séduit très jeune par les sciences, Jean Lessard nourrissait également une passion sans borne pour le piano.  Un bête accident à la main décidera abruptement de son parcours.

« J’ai dû me résoudre à laisser tomber la musique.  J’ai choisi la chimie, et je ne m’en porte pas plus mal pour autant! »

Reconnu pour ses travaux en chimie des radicaux et ses recherches en électrochimie, Jean Lessard est captivé par les possibilités de l’hydrogène.  Mais cette source d’énergie pose d’importants défis en terme de production, de stockage et d’utilisation. Le chimiste décide donc de prendre part au grand chantier de l’hydrogène. Dans des matériaux poreux, il combine des substances organiques à des atomes d’hydrogène obtenus à partir de l’eau par électrochimie.  « Le but est de regénérer l’hydrogène sur place.  Cette méthode dite d’hydrogénation électrocatalytique est beaucoup moins polluante et évite de manipuler l’hydrogène en bonbonnes ou sous forme liquide», précise le chercheur.  Or, c’est précisément ce qui motive Jean Lessard : mettre au point des procédés de chimie verte, qui ont recours à des matériaux renouvelables et qui préviennent l’émission de polluants.

« Oui, l’industrie chimique est une industrie polluante, basée en grande partie sur des ressources non renouvelables, admet Jean Lessard.  Mais nous sommes habillés, nourris, soignés, nettoyés et transportés par les produits de cette industrie.  Les solutions doivent inévitablement passer par cette même industrie ».  La méthode développée par le chimiste peut aussi être utilisée pour synthétiser, dans l’eau, des molécules utiles, notamment pour des applications médicales.  Elle élimine le recours aux solvants et aux réactifs nocifs pour l’environnement.

En 2002, Jean Lessard s’est vu remettre la médaille de la section canadienne de l’Electrochemical Society, le prix le plus prestigieux de l'organisation.  Ses travaux pionniers en hydrogénation électrocatalytique lui ont aussi valu, en 2004, le Murray Raney Award de la Organic Reactions Catalysis Society.  Cette importante récompense est attribuée tous les deux ans à l'échelle mondiale.

Malgré ces reconnaissances, Jean Lessard traîne avec lui une grande déception.  Avec l’instigateur de la chimie verte au Canada, son collègue Hak-Tang Chan de l’Université McGill, Jean Lessard tente depuis 2000 de créer un réseau québécois de chimie verte.  Ce réseau servirait à coordonner et à financer le développement de procédés verts.  « Sur les 80 chercheurs qui s’intéressent à la chimie verte au Canada, plus du tiers se trouvent au Québec.  Notre province peut être leader dans ce secteur émergeant. »

Malheureusement, les organismes subventionnaires ne voient pas les choses du même œil.  Le projet audacieux de Jean Lessard et de ses collègues peine à franchir les barrières traditionnelles.

Pourtant, les opportunités se multiplient. L’industrie chimique manifeste une prise de conscience :  pour répondre aux exigences d’un développement durable, elle constate qu’elle doit développer des procédés propres. « En modifiant leur façon de faire, l’industrie pharmaceutique et l’industrie du nettoyage à sec ont éliminé leurs émissions toxiques de manière très significative.  Au cours des dernières années, la chimie a mis au point plusieurs nouveaux solvants non polluants.  La chimie n’est plus seulement appelée à dépolluer : son rôle est maintenant de produire sans polluer. »

Novembre 2004