Jean Goulet

L'informaticien à la croisée des sciences

Jean Goulet a une chance que beaucoup de jeunes pourraient lui envier : il a su très tôt ce qu’il allait faire de sa vie.  Le futur ex-doyen de la Faculté des sciences a plusieurs amours qui ne l’ont pas quitté : les maths, l’informatique et l’enseignement.  D’ici peu, il portera un autre flambeau pour défendre la recherche au Québec.

 par Sophie Payeur

Jean Goulet est tombé en amour par un beau soir d’automne. Nous sommes en octobre 1964, Jean est âgé de 14 ans.  La rencontre, bouleversante, est décisive. « C’était la Semaine des sciences à l’Université de Sherbrooke, raconte-t-il.  J’étais en compagnie du professeur Julien Constantin.  Il a passé la soirée à m’expliquer les démonstrations des mathématiciens.  Les problèmes étaient beaux, d’une grande élégance et les solutions faisaient preuve de tellement d’imagination !  Je suis tombé en amour avec les maths. »

Pure abstraction de l’esprit, les maths suscitent toujours la même fascination chez Jean Goulet. « Les mathématiques n’existent que dans la tête des mathématiciens, explique-t-il.  Un cercle, ça n’existe pas : c’est un modèle parfait inventé pour représenter quelque chose d’approximatif.  C’est une preuve formidable de la force créatrice de l’esprit. »  Il cite en exemple Paul Erdös, l’excentrique mathématicien hongrois qui vouait une passion sans borne pour les nombres et les mathématiques.  Les preuves élémentaires constituaient pour Erdös ni plus ni moins que le Livre où Dieu aurait consigné les preuves parfaites des théorèmes mathématiques…

Cet amour soudainement révélé pour les maths s’ajoute à une autre certitude plus ancienne : son goût pour l’enseignement.  « J’ai toujours su que je serais enseignant. »  Avant même d’avoir entamé ses études universitaires, il trouve le moyen de remplir des classes entières d’étudiants… inscrits aux mêmes cours que lui !   « Nous organisions des séances de révision la veille des examens de maths au secondaire.  Je me retrouvais chaque fois à l’avant pour expliquer les problèmes.  Au début, il y avait une ou deux personnes.  À la fin, il pouvait y en avoir jusqu’à 40 ! »

Quelques mois de cours universitaires en mathématiques suffisent pour que survienne une autre révélation : Jean a un don naturel pour la programmation informatique.  « Je ne comprenais pas que ça n’était pas aussi naturel pour les autres étudiants! »  Il complète donc son bac par une concentration en informatique et débute officiellement sa carrière d’enseignant au cégep de Lennoxville.  Un peu plus tard, il entreprend des études supérieures à l’Université McGill tout en enseignant à l’Université de Sherbrooke.  Les choses se précipitent :  on l’approche pour combler le poste de directeur du Département de mathématiques et d’informatique de l’Université de Sherbrooke, défi qu’il accepte de relever malgré sa courte expérience professionnelle.  Pendant deux ans, il prend les rênes du département après quoi il devient, en 1987, membre de l’exécutif du syndicat des professeurs.  Son implication syndicale dure 10 ans, à la suite desquels il est nommé doyen de la Faculté des sciences.

L’engagement professionnel et social ponctue depuis longtemps la carrière de Jean Goulet.  Il s’implique activement dans le mouvement scout ainsi qu’au Conseil du loisir scientifique de l’Estrie, une organisation sans but lucratif animée par la passion pour la science et la vigueur de ses bénévoles.  « Quand on sent qu’on peut apporter sa contribution, il faut répondre à l’appel, confie-t-il.  Personnellement, je préfère avoir des remords d’avoir tenté quelque chose que d’éprouver des regrets de n’avoir rien fait. »

Curieux, chercheur et enseignant

Jean poursuit actuellement des recherches avec deux collègues biologistes, Ryszard Brzezinski et Luc Gaudreau.  Réuni à la frontière entre la biologie et l’informatique, le trio tente de percer les mécanismes infectieux des gènes de Mycobacterium tuberculosis, la bactérie responsable de la tuberculose.  Les modèles informatiques conçus par Jean Goulet et ses étudiants permettent de faire en peu de temps de nombreuses manipulations abstraites et théoriques.  « C’est une belle rencontre entre deux disciplines, souligne l’informaticien.  Mais pour que ce mariage porte fruits, nous devons respecter la nature de chaque discipline.  Il ne s’agit pas simplement de concevoir des calculs qui donnent les bons résultats.  Je m’efforce de faire en sorte que nos modèles informatiques respectent la réalité des systèmes biologiques qu’ils représentent. »

En dehors du labo, Jean Goulet savoure les moments passés devant une classe bien remplie, des heures pendant lesquelles il distribue à ses étudiants des histoires et des exemples abracadabrants avec un malin plaisir.  Il dit éprouver une joie immense à accompagner une personne du point A au point B de son apprentissage.  L'aspect spectaculaire des exposés devant une classe bondée l’allume grandement mais ce qu’il aime le plus, c’est de voir chauffer sa classe comme du pop corn… jusqu’à ce que les cerveaux se mettent à « popper » !  « La compréhension n’est pas graduelle, elle est soudaine. Je vois des étudiants se trémousser sur leur chaise parce qu’ils ne comprennent pas.  Mais tôt ou tard, ça finit par « popper! » »

Même s’il reconnaît que les sciences pures sont des disciplines ardues, il ne croit pas pour autant qu’il faille rendre ces matières plus comestibles pour les jeunes.  Jean Goulet pense qu’il est dangereux d’amalgamer les différentes branches de la science au profit d’une approche plus globale dite « des sciences », comme le veut le courant actuel.  « Parler de sciences en général sans enseigner spécifiquement la chimie ou la physique équivaut à ne pas enseigner grand chose.   On ne peut pas, comme société, faire l’économie de cette étape de comprendre fondamentalement les choses.  Pour changer le monde, il faut le comprendre.  Je pense qu’il faut pousser les jeunes pour qu’ils se rendent au bout de quelque chose, pour qu’ils relèvent des défis.  Si les maths ou la chimie leur sont présentées comme des défis, ils voudront les relever, même si c’est difficile. »

De ses huit années passées à la barre de la Faculté des sciences, Jean Goulet retient avoir réussi à attirer à Sherbrooke des scientifiques de haut calibre.  Selon lui, un corps professoral fort a le plus grand impact sur la qualité de la recherche et sur l’enseignement à long terme.  « Au Québec, dit-il, la Faculté des sciences de l’Université de Sherbrooke est une faculté qui se démarque nettement. »  S’il délaisse ses fonctions de doyen, Jean Goulet ne démord pas de son intention de valoriser la recherche scientifique.  En 2006, il deviendra le président de l’ACFAS, l’Association francophone pour le savoir; un poste qu’il compte consacrer à la défense de la recherche au Québec.  « Notre province dispose de peu de voies pour défendre la recherche scientifique.  Je pense que l’ACFAS peut remplir ce mandat et j’aimerais contribuer à renforcer ce rôle de promotion de la recherche universitaire. »

Mai 2005