Ernest Monga

Pour un meilleur usage des statisticiens

Peut-on faire un usage objectif des statistiques ?  Oui, répond fermement Ernest Monga.  Le mathématicien ne le cache pas : il en a assez de voir les chiffres apprêtés à toutes les sauces.  Pour éviter de faire dire aux statistiques des choses qu’elles ne disent pas, Ernest Monga milite ardemment pour la mise sur pied d’une corporation professionnelle propre aux statisticiens. 

 par Sophie Payeur

À une époque où la recherche s’effectue à coups de millions et où la technologie évolue aussi vite que la lumière,  Ernest Monga pratique la science dans une version des plus épurées.   Toutes ses années de formation académique ont été consacrées aux mathématiques.  Camerounais d’origine, il se souvient du temps où il étudiait.  « Dans mon pays, les mathématiques avaient une aura, une espèce de prestige.  Les meilleurs s’inscrivaient dans les programmes de maths de la même manière que d’autres optent aujourd’hui pour la médecine. »  Les « paramètres parasitaires » tels que les carrés latins, les plans en split plot ou les plans factoriels font partie de son quotidien.  Sans grande signification pour le néophyte,  ces méthodes permettent néanmoins à Ernest Monga d’extirper le sens des chiffres dans des situations fort diversifiées.

Du monde des affaires au cabinet de médecin

Une partie importante de ses travaux trouve ses applications dans la sphère commerciale.  Lorsqu’un fabricant veut mettre sur le marché un nouveau produit, il fait appel à des arbitres dont le rôle est de juger l’intérêt de l’objet.  « Ce peut être aussi banal que la couleur ou l’ergonomie d’un téléphone cellulaire », explique Ernest Monga.  Chaque arbitre doit évaluer plusieurs variables et règle générale, les résultats obtenus par l’ensemble d’entre eux ne sont pas concordants.  « Pour toutes sortes de raisons, les arbitres sont souvent incapables de classer le produit dans une catégorie particulière.  Mes méthodes permettent d’extraire une information significative, un sous-ensemble qui contient le produit « le plus intéressant » avec une forte probabilité. »

Avec deux collègues informaticiens, André Mayers et Shengrui Wang, Ernest Monga met également au point des méthodes statistiques pour identifier les signes précurseurs de risques de faillite chez les détenteurs de cartes de crédit.  Ces travaux sont effectués en collaboration avec une banque bien établie au Canada.  Selon le chercheur, la capacité d’anticiper ne serait-ce que 1 ou 2 % des faillites personnelles permettrait aux banques d’économiser plusieurs millions de dollars au Québec et des milliards à l’échelle du Canada.  « On peut sans doute s’interroger sur les implications éthiques d’un projet semblable, mentionne Ernest Monga.  Toutefois, chaque personne qui adhère à une carte de crédit signe une décharge qui permet le rassemblement de données personnelles à des fins d’analyse. »

Mais les travaux qui suscitent la plus grande fierté d’Ernest Monga sont manifestement ceux qui résultent de sa collaboration avec les médecins.  En analysant de près les électrocardiogrammes de patients, le statisticien parvient à tirer des informations fort pertinentes pour l’établissement de diagnostics.  « Des motifs particuliers émergent des courbes recueillies par électrocardiogramme.   En analysant un simple écart, qui caractérise une différence morphologique, on arrive à associer la forme à des sous-groupes de motifs et, ultimement, à une pathologie. »   Cette méthode de classification est un outil précieux  pour le diagnostic. Aux dires des médecins, les quelques résultats obtenus jusqu’à maintenant sont très prometteurs.

Une profession malmenée

Ernest Monga le répète : les statistiques et leurs auteurs interviennent dans toutes les sphères de la vie.  Le travail des statisticiens, toutefois, est méconnu et mal utilisé.  « Lors d’enquêtes statistiques, notre expertise est sollicitée pour les trois premières étapes : la planification, la cueillette des données et l’analyse statistique.  Mais la dernière étape qu’est l’interprétation des données est confiée à d’autres.  Cette interprétation est généralement assujettie à toutes sortes d’enjeux qui n’ont rien à voir avec les étapes précédentes : des enjeux sociaux, politiques, économiques, etc.  L’idée que l’on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres vient du fait que cette étape est prise en charge par des groupes qui dénaturent le travail effectué précédemment. »

Aux yeux du chercheur, l’interprétation est un véritable art qui ne doit pas être laissé aux mains des non initiés.  Les chiffres, souligne-t-il, ont bel et bien une valeur absolue, à la condition qu’ils soient utilisés dans des modèles appropriés, à l’intérieur du cadre qui leur confère cette signification objective.  « Il arrive que des groupes de pression passent des « commandes » à des firmes statistiques, confie Ernest Monga, des « commandes » dont les résultats sont déjà connus… C’est particulièrement vrai en période d’élections.  Pas étonnant que le travail des statisticiens ne soit pas pris au sérieux! »

Pour Ernest Monga, la solution est toute trouvée : il faut mettre sur pied une corporation de statisticiens régie par les mêmes règles que celles des avocats, des ingénieurs ou des médecins.  Avec quelques-uns de ses collègues, Ernest Monga a fondé il y a plus de 10 ans l’Association des statisticiennes et des statisticiens du Québec.  Le but de cette démarche était justement de faire mieux connaître le travail des statisticiens et de favoriser une meilleure utilisation des statistiques.  Mais la portée de cette association est limitée.  « Nous effectuons un travail scientifique qui repose sur un savoir-faire rigoureux.  Une corporation en bonne et due forme permettrait d’effectuer un contrôle sur le travail des statisticiens et de rendre obligatoire le recours à notre expertise pour l’interprétation des données recueillies lors d’enquêtes statistiques. »  Bien sûr, un tel projet suscite plusieurs réticences, de la part notamment des statisticiens provenant du secteur privé.  Mais l’idée fait son chemin et même si la route est longue, Ernest Monga n’en démord pas.  « Nous consacrons notre travail à faire parler les chiffres.  Je crois que le temps est venu pour nous de prendre la parole. »

Mars 2005