Micheline Dumont

Le Devoir
IDÉES, samedi 11 mars 2006, p. b5
Romans historiques
L'histoire n'est pas une appellation contrôlée

La publication du roman Jeanne sur les routes par Jocelyne Saucier chez XYZ et la critique qu'en a fait Suzanne Giguère dans Le Devoir du 26 février sous le titre «Jeanne la rouge» me donnent l'occasion de réfléchir à la vague de romans historiques qui ne se dément pas.

Le roman historique semble être devenu le genre préféré des romancières. L'une d'elles expliquait le plus sérieusement du monde, lors d'une table ronde sur le roman historique, qu'elle ne pouvait pas s'imaginer en train d'écrire un roman se déroulant ici, à notre époque. Pour elle, le roman est essentiellement évasion, et le territoire de l'histoire lui offre, soutient-elle, l'évasion par excellence. Une autre disait plutôt souhaiter, par ses romans, donner la parole aux anonymes, aux méconnus de l'histoire officielle. Ce sont là deux positions diamétralement opposées, et on peut se demander si les lecteurs sont à même de faire la différence à la lecture de l'un ou de l'autre roman. Une autre chercheuse écrit «roman» parce qu'elle souhaite introduire des dialogues dans son récit. Une autre, enfin, veut tout simplement donner le goût de l'histoire.

Mais voilà que même les historiens se sont mis de la partie: Jean-Pierre Charland, Un viol sans importance (Septentrion, 1998), Robert Gagnon, La Thèse (Boréal, 1994), Gérard Bouchard, Mistouk (Boréal, 2002), pour ne nommer que les plus connus. Peut-on lire ces ouvrages avec la même confiance que leurs études rigoureusement documentées? Mieux, les éditeurs de XYZ autorisent leurs auteurs à introduire des éléments de fiction dans leur série de biographies «Les Grandes Figures». Comment faire pour s'y retrouver? Qu'est-ce qui est «historique»? Qu'est-ce qui est «fictif»?

Une vision erronée du passé

Il est certain que le roman constitue une voie d'accès à la réalité historique plus aimable que l'austérité de quelques monographies scientifiques, farcies de références. Mais ils constituent sans doute aussi un piège qui dénature cette même réalité historique.

Les obstacles sont redoutables. Les romanciers font de longues recherches et ajoutent parfois à leurs romans des glossaires de mots anciens ou spécialisés pour ajouter à l'authenticité. Ce luxe de détails, qui ne dépasse habituellement pas le cadre extérieur et la vie matérielle, ne saurait toutefois excuser les différents degrés d'erreurs qui parsèment les romans historiques.

D'abord, des renseignements inexacts. Dans Le Roman de Julie Papineau (Québec Amérique, 1995), Micheline Lachance parle des «loyalistes» alors qu'ils se nommaient les «loyaux». Elle désigne Mgr Bourget sous le prénom de Paul (au lieu d'Ignace). Elle fait naître son héroïne en 1796 plutôt qu'en 1795. La colonne de la Liberté avait été érigée à Saint-Charles et non à Saint-Denis. Elle confond le Dr Robert Nelson et le Dr Wolfred Nelson.

Dans Gabrielle, de Marie Laberge (Boréal, 2000), une ursuline se rend seule aux funérailles d'une fillette pendant les années 1930. Deux impossibilités: les ursulines sont cloîtrées et ne sortent pas à cette époque. Et il est impensable qu'une religieuse sorte seule à l'extérieur de son couvent, dans quelque congrégation que ce soit.

Dans Marie Laflamme (Denoël, 1990), de Chrystine Brouillet, un personnage s'arrête au bord de la rivière pour se baigner, une impossibilité au XVIIe siècle puisque la majorité des gens avaient peur de l'eau et ne savaient pas nager. Broutilles, penseront certains.

Mais le roman historique est aussi fertile en anachronismes. Pauline Gill (La Cordonnière, VLB, 1998-2003) parle sans cesse de la Mauricie alors que le concept a été inventé en 1931 par Albert Tessier pour désigner la région de Trois-Rivières. Gérard Bouchard commet la même erreur dans Mistouk (Boréal, 2002). Dans ce même roman, les enfants s'étonnent qu'une parente porte le nom d'une province, Alberta. Et pourtant, la scène se déroule quelques années avant la création de cette province. Toujours dans Mistouk, un personnage conduit une Buick deux ans avant la création de cette compagnie.

Pauline Gill (Les Fils de la cordonnière, VLB, 2003) évoque les «articles du frère Marie-Victorin» plusieurs années avant qu'il n'entame sa carrière de botaniste à l'Université de Montréal. Dans Et vogue la galère (Septentrion, 2003), Josée Mongeau fait parler ses personnages du XVIIe siècle en utilisant les mots «gonzesses» et «gosses». Marguerite Volant tutoie son père et lui reproche de ne pas la comprendre, une impossibilité dans une famille du XVIIIe siècle. Ces anachronismes nous donnent une vision erronée du passé.

Des concepts inexistants

Mais certains anachronismes sont plus pernicieux. La grande difficulté pour les romanciers est de pénétrer l'univers psychologique des personnages d'autrefois. Les historiens ont naguère développé le concept d'«outillage mental» pour désigner l'ensemble des représentations et des connaissances qui caractérisaient une époque donnée. Cet outillage mental est fort difficile à appréhender, autant pour la personne qui écrit que pour celle qui lit, puisque c'est à partir de soi qu'on tente d'interpréter le monde.

Par exemple, l'«outillage mental» d'un personnage d'avant le XXe siècle ne peut pas référer, dans son discours intérieur, aux avancées actuelles de la psychologie. Il y a de grandes chances que cet outillage mental soit plutôt fortement teinté de moralisme, de culpabilité. L'obéissance envers les parents y prend une importance qui nous semble démesurée de nos jours.

Les romans qui mettent en scène des Amérindiens d'avant le contact avec les Européens sont singulièrement invraisemblables alors que le vocabulaire qui leur était accessible était profondément différent du langage d'aujourd'hui.

L'idée de viol entre un homme et une femme adulte était impensable avant le XXe siècle, nous explique Georges Vigarello dans son étude Le Viol (Seuil, 1998). Même le XIXe siècle nous est étranger. Lady Cartier ne peut pas se lamenter sur sa «vie de couple», concept formulé à la fin du XXe siècle. Julie Papineau ne peut pas faire l'amour sous un chêne, dans la forêt de Montebello, au début des années 1830. (Surtout quand on calcule que la conception de la petite Azélie, dernière de la famille, a eu lieu en décembre et non en août, comme le prétend le roman!) On est certes plus avisé de lire les rares correspondances ou journaux intimes parvenus jusqu'à nous.

Récemment, un «roman» de l'historien Donald Atkinson sur John White, un député ontarien qui aurait été une femme au XIXe siècle, s'est valu un article de deux pages dans La Gazette des femmes. L'anecdote, en réalité un canular, y prend l'allure d'un «fait historique». La confusion est totale!

Il est certain que le roman historique est beaucoup plus populaire que le livre d'histoire et que son accès est plus facile. Peut-il mener à une meilleure connaissance de l'histoire? Je n'en suis pas sûre. En effet, l'histoire consiste entre autres à retrouver une mentalité disparue alors que, le plus souvent, le romancier transporte à une autre époque des sentiments et des réactions qui appartiennent à la nôtre.

Il y a un monde entre les «mémoires» des proscrits, exilés en Australie après les rébellions de 1838, qui ont été publiés à la fin du XIXe siècle et le roman de Louise Simard, La Route de Paramatta (Libre Expression, 1998). Je vous accorde que son roman est mille fois plus intéressant que les «mémoires», mais je ne suis pas persuadée qu'elle nous a fait pénétrer dans l'«outillage mental» des patriotes qui ont vécu l'exil australien.

L'illusion de connaître

Pourquoi est-il important de ne pas donner une vision erronée du passé? Pourquoi faut-il se soucier de ne pas commettre de telles erreurs? Si l'histoire doit nous aider à comprendre la société actuelle, on doit accepter de la voir telle qu'elle était, et on ne se rend certes pas service en lui donnant les couleurs d'aujourd'hui. La connaissance de l'histoire est déjà trop fragile pour qu'on la contamine avec des récits sentimentaux. N'a-t-on pas déjà affirmé que ce type de roman historique était une forme de Harlequin de luxe?

Toutefois, la variété des types de romans historiques permet certaines nuances. Ceux qui mettent en scène des personnages fictifs dans des situations historiques me semblent plus anodins, surtout lorsque la recherche documentaire a été faite soigneusement. Je pense ici aux Dames de Beauchêne (VLB, 2000-05), de Mylène Gilbert-Dumas, ou à L'Enfant cigarier (VLB, 1999), de Marie-Paule Villeneuve.

Ceux qui mettent en scène des personnages réels, Le Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance ou Lady Cartier (Québec Amérique, 2004) de la même romancière, voire Hélène de Champlain de Nicole Fyfe-Martel (Hurtubise HMH, 2003), se révèlent plus ambigus: ils nous donnent l'illusion de nous faire connaître ces personnages, mais on se leurre. Le décor historique est exact. Les dialogues et la psychologie des personnages demeurent foncièrement anachroniques et frisent parfois l'invraisemblance. Les descriptions coquines qui parsèment Hélène de Champlain nous informent davantage sur la société actuelle que sur la société du XVIIe siècle.

Les romans historiques d'autrefois étaient pieux. Ils n'avaient rien à voir avec la société de l'époque de la Nouvelle-France: ils nous parlaient du climat social dominant des années 1930 et 1940. De la même manière, ceux qui s'écrivent aujourd'hui nous informent davantage sur la société actuelle!

Recherches d'historien

Il est toutefois patent que la majorité des auteurs, hommes ou femmes, font des recherches intensives avant de se livrer à l'écriture. Cependant, pour en revenir à Jeanne sur les routes, il est certain que Jocelyne Saucier n'aurait pas pu écrire son «roman» sans les recherches soigneuses et approfondies de l'historienne Andrée Lévesque, qui a publié Scènes de la vie en rouge - L'époque de Jeanne Corbin, 1906-1944 au Remue-ménage en 1999. Ce livre avait paru dans l'indifférence générale. Il s'agit pourtant d'un ouvrage passionnant qui ne devrait pas rebuter, en dépit de ses notes indispensables à toute recherche historique. Jocelyne Saucier et sa critique, Suzanne Giguère, ont-elles idée des années de recherche qu'a exigées la publication de ce livre?

Une définition du roman historique me semble donc être la suivante: un héros - ou une héroïne - vrai ou vraisemblable, placé dans des circonstances politiques et sociales connues (et parfois même fantaisistes), sert de prétexte à un «roman» qui plaira au public actuel mais qui permet rarement d'accéder à une meilleure connaissance de l'histoire.

Pourra-t-il stimuler la lecture de véritables livres d'histoire? On peut le souhaiter, mais l'histoire, comme on le sait, n'est pas une appellation contrôlée. Chacun y puise à son gré puisque les romanciers semblent manquer d'imagination.

Micheline Dumont : Historienne