La face cachée d'Angélique

Des historiens lèvent le voile sur la véritable histoire de l'esclave noire

Portrait d’Angélique par

Rebelle, criminelle, victime ou bouc émissaire? Condamnée à mort pour avoir provoqué l'incendie qui a détruit un hôpital et 45 maisons de Montréal le 10 avril 1734, l'esclave noire Marie-Josèphe, dite Angélique, est longtemps restée une énigme pour les historiens. Souhaitant combler un vide béant dans les manuels scolaires, l'Université de Sherbrooke a entrepris un long travail de défrichage afin de faire la lumière sur cet épisode qui en dit long sur le quotidien en Nouvelle-France.C'est la parution en 2004 du livre Le Procès de Marie-Josèphe-Angélique qui a poussé l'historien Léon Robichaud à aller fouiller les décombres de cette sombre histoire. Piqué par la curiosité, l'historien de l'Université de Sherbrooke a convaincu son auteur, l'historienne Denyse Beaugrand-Champagne, de faire équipe avec lui pour remonter le fil du temps. Leur objectif : retracer la véritable histoire d'Angélique.Accusée d'avoir mis le feu par «pure méchanceté» pour couvrir une fuite avec son amant, Angélique sera exécutée au terme d'un procès qui, sous la loupe des deux historiens, révèle nombre d'incohérences et de raccourcis trompeurs. «On a toujours prétendu qu'Angélique était en fuite, mais quand on l'arrête, elle est dans le jardin des pauvres de l'Hôtel-Dieu à garder tranquillement les meubles de sa maîtresse, la veuve de Francheville, un détail qui avait toujours échappé aux historiens auparavant», raconte M. Robichaud. En un peu plus de neuf mois, des centaines de documents seront épluchés, des données colligées, puis comparées entre elles, donnant lieu à une enquête fascinante qui sera divulguée aujourd'hui en présence de la gouverneure générale Michaëlle Jean. L'effort s'inscrit dans une série appelée «Les Grands Mystères de l'histoire canadienne». Fruit d'un partenariat entre une trentaine de professeurs et d'étudiants provenant des universités de Sherbrooke, de Victoria et de Toronto, le projet a été mis en ligne en collaboration avec le ministère canadien du Patrimoine au http ://www.mysterescanadiens.ca.

Alors, M. Robichaud, rebelle, criminelle, victime ou bouc émissaire, la jeune Angélique ? «À mon avis, il est évident qu'elle n'était pas coupable, mais il est impossible de l'écrire comme tel parce que des doutes subsistent. L'exercice qu'on propose consiste justement à exercer son jugement, on ne veut pas donner toutes les clés. On propose d'ailleurs quatre interprétations différentes.»

Les étudiants, tout comme le public, sont en effet invités à jouer le rôle d'historiens-détectives à partir des textes rédigés par les historiens, bien sûr, mais aussi en plongeant dans leurs nombreux documents d'archives. «On trouve un peu de tout : des transcriptions de procès, des correspondances entre la France et la Nouvelle-France, des actes notariés, des animations et même quelques extraits de journaux intimes. Cela donne un portrait très juste de la vie coloniale en Nouvelle-France», explique M. Robichaud.

De nature bouillante, Angélique était reconnue pour son sans-gêne. Deux mois avant l'incendie, elle avait tenté de s'enfuir avec son amant, Claude Thibault. Celui-ci étant introuvable, Angélique est arrêtée et condamnée sur la seule foi du témoignage d'une fillette de cinq ans. Elle n'avoue sa culpabilité que sous la torture des brodequins : les jambes de la prisonnière sont attachées entre des planches de bois dur pour y insérer un coin de bois à coups de maillet. Elle est exécutée publiquement le 21 juin 1734. Les recherches pour retrouver Thibault seront abandonnées l'année suivante.