Thèse - Résumé

Philippe RIOUX

La thèse repose sur le constat préliminaire de l’omniprésence du genre superhéroïque dans la culture cinématographique, télévisuelle et bédéesque produite et consommée au Québec. Elle cherche à comprendre comment ce genre né dans les comic books américains est parvenu, par le biais des différentes entreprises de traduction, d’édition et de réédition, à gagner l’aire culturelle québécoise et à s’y implanter. L’étude des discours tenus par les autorités intellectuelles, politiques et cléricales du Québec sur les bandes dessinées américaines et, conséquemment, sur les comics de superhéros révèle que la circulation de ces imprimés dans la province fait face à une vive opposition, durant les décennies 1940 et 1950. Cela mène éventuellement à la création de revues québécoises de bandes dessinées traduisant des comics chrétiens moralement acceptables, conçues comme des alternatives saines aux publications étrangères qui traversent la frontière de la province. En raison de la crainte que lui inspirent les comics jugés obscènes, les instances censoriales encouragent ainsi les premières adaptations québécoises de comic books américains. Après l’effritement de la popularité des illustrés catholiques, les Éditions Héritage ravivent l’intérêt du lectorat québécois à l’égard de la bande dessinée de superhéros américaine en publiant des traductions de comics parus majoritairement chez Marvel Comics. À travers de nombreuses rubriques éditoriales prenant diverses formes (courrier du lecteur, leçons de dessin, bulletins d’information, etc.), l’éditeur, de même que les entreprises qui lui succèderont, arrive ainsi à établir une relation dynamique avec les lecteurs, ce qui permet d’abord de faciliter l’apprivoisement d’un genre (le superhéros) et d’un support (le comic book) encore méconnus dans l’aire québécoise francophone. Ensuite, ce lien qui se tisse entre l’éditeur et son lectorat encourage la constitution d’un réseau d'amateurs, duquel émergent éventuellement des créateurs de bandes dessinées toujours actifs aujourd’hui. En effet, ces lecteurs qui ont grandi en lisant des comics de superhéros contribuent au médium et au genre, à partir de la décennie 1980, en fondant des maisons d’édition et en produisant des comics superhéroïques entièrement conçus localement. Se dessine alors un archétype du récit superhéroïque québécois, entre autres caractérisé par son nationalisme identitaire et les traits esthétiques qu’il emprunte aux courants alternatifs. À ce stade-ci, le transfert culturel étudié repose en grande partie sur la volonté qu’ont les éditeurs et les bédéistes québécois de se distinguer des modèles génériques américains en se distanciant des codes associés à la production de masse. En somme, le transfert du genre superhéroïque au Québec s’est fait selon un processus comportant trois étapes. Le rejet des comics américains par la censure a d’abord favorisé la naissance de l’édition de bandes dessinées périodiques, principalement américaines, par des entreprises locales. À partir de 1968, alors que la censure nord-américaine contre les illustrés s’est affaiblie, les Éditions Héritage unissent le genre superhéroïque avec le support fasciculaire en publiant les premières rééditions en français de comic books américains produits par Marvel et DC Comics. Les lecteurs québécois francophones découvrent alors ce genre que certains d’entre eux adapteront enfin au contexte culturel québécois lorsque, devenus eux-mêmes bédéistes, ils créeront les premiers superhéros de la province.