Littérature et subjectivité. Essai d'épistémologie de la théorie littéraire

Alex GAGNON

Ce mémoire vise à jeter les bases d'une épistémologie de la littérature. Il interroge, à partir d'une analyse de leur structure logique interne, les grands courants de la théorie littéraire depuis la cristallisation du formalisme russe. Ce faisant, il cherche aussi, dans une perspective autoréflexive, à mettre au jour les conditions de possibilité de son propre projet : il apparaît, en fin de parcours, qu'une épistémologie du littéraire s'impose là où le concept même de littérature, avec un certain nombre de notions qui servaient à penser le phénomène littéraire, a considérablement perdu de son évidence. L'introduction générale du mémoire pose la question et déclare le projet tout en situant le problème. Effectuant une relecture de la querelle épistémologique entourant l'installation de la «nouvelle critique» dans le paysage intellectuel français, mettant ensuite au jour la diversité des traitements de l'oeuvre de Racine dans les nouveaux langages théoriques des années 1960, l'auteur pose la nécessité d'élaborer une épistémologie qui étudierait dans une perspective propre à l'histoire des idées, non pas les représentations littéraires du monde mais les représentations de la «littérature» elle-même dans le métadiscours, en tant qu'elles sont ramifiées et prises dans des configurations de savoir complexes. C'est précisément cette histoire de l'idée de «littérature» que le corps principal du mémoire entend inaugurer, à travers l'analyse détaillée du problème de la spécificité du littéraire autour duquel s'est constituée, au siècle dernier, la théorie littéraire sous les divers habits qu'elle a revêtus. Inspirée des principes et méthodes de l'archéologie du savoir, cette étude montre que, du formalisme à nos jours, les changements qui ont durablement affecté notre conception de la littérature révèlent en fait des transformations épistémologique plus profondes, plus générales, dont ils procèdent et, en même temps, qu'ils informent de façon significative : ce qui s'est transformé, c'est notre rapport à l'histoire, notre manière de concevoir la relation entre le monde et le langage, enfin notre conception du sujet vis-à-vis de la représentation. La conclusion du mémoire, pour sa part, à la fois effort de synthèse et déploiement d'une proposition programmatique, interprète les acquis de l'analyse qui la précède et dresse le modèle théorique à l'aune duquel il semble possible d'envisager une véritable histoire épistémologique de la littérature, qui ferait éventuellement l'objet d'une autre étude. Comme une généalogie du présent, cette histoire ne retracerait pas uniquement le processus de cristallisation de la notion de littérature en son sens moderne ; elle suivrait, pour en mieux comprendre les enjeux épistémologiques, voire anthropologiques, l'histoire qui a rendu possible que, aujourd'hui encore, et à travers l'expérience singulière que nous en faisons, il puisse exister quelque chose que nous appelons, avec un flou lui-même révélateur, la «littérature».