Voyager dans la modernité : des moyens techniques aux supports imprimés de l'aventure / Adventure : From Travel Technology to Print Media

Au xixe siècle, les modalités nouvelles du voyage deviennent l’un des multiples visages du progrès dans les sociétés occidentales. À l’âge d’or de la route succède, au mitan du siècle, celui du chemin de fer, et bientôt des bateaux à vapeur et des paquebots transatlantiques. Au xxe siècle, l’avion prend le relais de ce rêve de progrès, qui trouve un ultime prolongement dans la conquête spatiale. Les innovations techniques permettent de sillonner le monde autrement, d’en repousser les lointains; elles modifient les représentations de l’espace[1] et nourrissent l’utopie d’un rapprochement des peuples. Or, leurs échos sont sensibles dans l’histoire du livre, où la révolution industrielle suscite des mutations d’égale ampleur. De la presse mécanique à vapeur aux rotatives électriques, en passant par le développement des moyens de communication et des circuits de distribution, le monde de l’imprimé connaît des changements dont l’origine, bien souvent, emprunte aux mêmes techniques que celles qui propulsent désormais les voyageurs. Techniques parentes, donc, mais aussi motivations similaires, le livre se voulant, à l’instar du voyage qu’il médiatise, un outil de connaissance du monde.

À la croisée de cette double révolution technique, se situe l’histoire des imaginaires du voyage, de l’exploration et de l’aventure moderne[2]. C’est elle que ce numéro de Mémoires du livre / Studies in Book Culture se propose d’étudier, en invitant à la considérer dans son étroite relation avec l’histoire de la culture imprimée et des supports qui en assurent la diffusion, en modèlent les représentations et en déterminent les usages. Il s’agit d’interroger le rôle spécifique du livre et, plus largement, celui de l’imprimé, dans l’évolution des représentations et des sensibilités du voyage et de l’aventure modernes, permise par les techniques et la culture médiatique des xixe-xxe siècles. Plus précisément, ce numéro permet notamment d’aborder les questions suivantes, au sein des cultures imprimées des Amériques, de l’Europe et de ses territoires coloniaux :

  • L’histoire des genres du voyage et de l’aventure à la lumière de la poétique des supports : la littérature de voyage et d’aventure recouvre un spectre très diversifié de genres (récits de voyage, reportages, romans, correspondances, poésie, écrits à vocation utilitaire – guides, conseils aux voyageurs). Il en est de même des supports (volumes, périodiques spécialisés, imprimés distribués à bord des moyens de transport pour distraire les passagers, bandes dessinées…). En quoi l’entrée dans la culture médiatique module-t-elle conjointement les genres et les supports du récit de voyage et d’aventure ? Les contraintes des supports et l’évolution des techniques (du voyage comme de la culture imprimée) sont-elles productrices de brouillages et de redéfinitions génériques ? De quelles manières s’exprime l’évolution entraînée par la démocratisation simultanée des moyens de transport et de la lecture qui détermine, d’une part, une singularité de moins en moins exceptionnelle de l’expérience du voyageur et, d’autre part, la sérialité des supports de diffusion des récits de voyage, d’aventure et d’exploration en culture de masse ?
  • Les représentations des techniques du voyage et de l’exploration (navigation maritime, aérostatique, aérienne et spatiale ; transport routier et ferroviaire). On interroge le lien entre techniques et imaginaires du support : une réflexivité symbolique peut-elle être mise en relief entre, d’une part, le progrès des moyens de transport et de communication et, d’autre part, l’évolution des techniques de production, des supports et des formes du livre ? La représentation des moyens modernes du voyage permet-elle aux producteurs culturels d’exprimer, de façon métaphorique, la modernité de leur écriture, du genre, de la poétique, du support qu’ils investissent ? Existe-t-il des parentés symboliques entre la figure de l’écrivain et les figures (fictionnelles ou non) de l’explorateur et du pilote (capitaine, aéronaute, aviateur…) ?
  • Les circuits commerciaux, la circulation de l’imprimé, des voyageurs et des imaginaires : comment les circuits de diffusion du livre et des périodiques recoupent-ils les itinéraires des passeurs culturels, les premiers comme les seconds étant tributaires de l’histoire des moyens de transport ? Du voyageur en déplacement, qui transcrit son aventure, au lecteur qui en prend connaissance, où, quand, à travers quelle série de médiations techniques et de supports s’élabore l’imprimé ? Quelle place occupent l’imprimé et le livre à bord des moyens de transport ? Comment ces écrits, souvent à vocation promotionnelle pour la ligne ou la compagnie qui les produit, s’insèrent-ils dans l’expérience du voyageur et parlent-ils de l’appréhension nouvelle de l’espace permise par le train, le paquebot ou l’avion ? Comment la culture imprimée accompagne-t-elle le développement des circuits commerciaux du voyage, par ses réseaux de distribution (du colportage aux lieux de transit comme les kiosques de gare et d’aéroport) ?
  • Les usages, les conditions de production et de réception : dans la diversité de leurs supports, les récits de voyage, d’aventure et d’exploration sont susceptibles de répondre à des usages variés (ludiques, scientifiques, thérapeutiques, pédagogiques, touristiques, politiques, etc.). On pourra examiner ces usages au gré d’études de cas, en prenant soin de porter attention au rôle spécifique qu’y tient l’imaginaire des transports et des techniques. Par exemple, comment la représentation des moyens de transport, dans les collections de littérature d’exploration pour la jeunesse, doit-elle se négocier entre visées ludiques, pédagogiques, contraintes génériques et sérielles ? Comment la littérature d’exploration, reposant sur une conquête de l’espace permise par l’évolution des transports, sert-elle la diffusion de la culture coloniale au sein des États impérialistes ?

Placé sous la direction de Mélodie Simard-Houde, docteure de l'Université Laval et de l'Université Paul-Valéry Montpellier 3, le numéro est disponible à l’adresse suivante : www.erudit.org/fr/revues/memoires/2018-v10-n1-memoires04223/


[1] Christophe Studeny, L’invention de la vitesse. France, xviiie-xxe siècle, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1995.

[2] Les travaux de Sylvain Venayre, à ce propos, sont incontournables : La gloire de l’aventure : genèse d’une mystique moderne 1840-1950, Paris, Aubier, 2002; et Panorama du voyage. 1780-1920, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Histoire », 2012.