De l’amour à 10 sous : le roman sentimental en fascicules au Québec (1940-1965)

Sous la direction de Marie-Pier Luneau (U. de Sherbrooke) et Jean-Philippe Warren (U. Concordia)

Les travaux fondateurs menés dans les années 1980 et 1990 par des chercheurs comme J. Bettinotti, P. Bleton, M.-J. Des Rivières, J. Michon, R. Saint-Germain et D. Saint-Jacques ont permis de mettre au jour un corpus foisonnant de romans populaires écrits par des auteurs québécois et massivement diffusés, entre 1940 et 1960. Ayant surtout porté sur les séries d’aventures et d’espionnage, ces grands chantiers ont éclairé différents aspects de cette production (par exemple l’apparition progressive de la représentation du travail des femmes). C’est dans cette lignée que nous désirons sous situer, en étendant cette fois la réflexion à un corpus très peu étudié à ce jour, soit le roman sentimental en fascicules.

Reposant sur un corpus estimé à 4 800 fascicules, le projet « De l’amour à 10 sous » poursuit les objectifs fondamentaux suivants :

a) Mesurer en profondeur l’ampleur du phénomène du roman sentimental publié en fascicules au Québec, de 1940 à 1965, au moyen d’une analyse statistique fouillée;

b) Cerner les spécificités génériques propres au roman sentimental en fascicules, de même que les stratégies éditoriales gouvernant sa mise en marché;

c) Analyser et comprendre la représentation de l’idéal amoureux dans ce type de production;

d) Saisir la dialectique unissant ces représentations imaginaires et la société québécoise effective;

e) Faire connaître au grand public ces textes oubliés qui ont pourtant modulé l’imaginaire populaire du Québec d’avant la Révolution tranquille (production d’un DocuWeb illustré et d’une exposition matérielle et virtuelle, accompagnée d’un catalogue d’exposition).

Réitérant le postulat selon lequel la littérature de grande diffusion contient, en même temps que des représentations aliénantes, un imaginaire transgressif exprimant les fantasmes du lectorat, la problématique s’articule autour de deux axes visant à : 1) cerner, au sein de ce corpus, les stratégies éditoriales mises en œuvre par les différents éditeurs, au moyen d’une analyse péritextuelle fouillée; 2) analyser, dans ces textes, l’émergence d’un nouvel idéal amoureux, à une période charnière de l’histoire de la société québécoise. L’originalité du projet réside d’ailleurs dans cette double approche, consistant à analyser d’une part les conditions de diffusion de ces textes, documentant ainsi le rapport des éditeurs à la publicité –un aspect qui n’a, à ce jour, pas été étudié dans l’histoire de l’édition. D’autre part, en plaçant le couple au centre de la réflexion, une ambitieuse analyse interne permettra de comprendre comment se forment et se cristallisent les identités féminines et masculines dans l’après-guerre et comment cela a pu contribuer à renforcer la matrice hétérosexuelle à partir de laquelle se construisent les rapports sociaux de sexe.

Les résultats de la recherche profiteront notamment à la communauté universitaire, en particulier grâce à l’ouvrage-synthèse qui découlera du projet et qui intéressa tant les chercheurs et étudiants en littérature que les historiens et sociologues. Le grand public bénéficiera également des connaissances acquises dans le cadre de ce projet : les expositions matérielles et virtuelles prévues, accompagnées d’un catalogue, de même que le DocuWeb, jetteront la lumière sur des objets et des contenus encore trop méconnus.