Travail en équipe

Aimez-vous mieux seul ou en groupe?

Psychologue invité : GRÉGOIRE LEBEL

Je m'appelle Jean. Je suis une personne autonome. Je fais les choses à ma manière et j'arrive toujours à fournir un résultat convenable dans des délais raisonnables. Je ne me dirais pas perfectionniste, mais presque. En tout cas, si je ne vise pas la perfection, je vise ma perfection. Il est important pour moi de créer et de présenter des résultats qui me ressemblent, donc de qualité.

Voilà qu'aujourd'hui, mes collègues et moi avons un document à produire ensemble. Je sais très bien comment ça va se passer avant même qu'on se mette au travail. Ça m'exaspère! François va vouloir qu'on se sépare les parties pour gagner du temps, Josée va se mettre à tout recorriger et à changer les structures de phrases de tout le monde, on va attendre après la partie de Marc qui ne viendra pas… Et moi, moi je vais tenter de mettre un peu d'ordre dans tout cela en assignant des tâches raisonnables à chacun, et on va me reprocher de vouloir tout contrôler. C'est toujours pareil! J'aime tellement mieux travailler seul et m'éviter tous ces inconforts.

Ça, c'est à peu près le discours que je tenais à pareille date l'année dernière chaque fois que m'était proposé un travail d'équipe. Je trouvais les autres embarrassants parce qu'ils m'empêchaient de laisser libre cours à mon inspiration et à mon style personnel. La situation devenait vite tendue et mes collègues se transformaient à mes yeux en obstacles à surmonter. Compte tenu de la nature de mon emploi, je me retrouvais souvent confronté à ce genre de situation. J'ai donc pris un jour la décision de tenter de changer les choses.

Changer les choses, facile?

J'avais évidemment certaines connaissances sur le travail d'équipe, comme par exemple l'importance d'avoir un but commun, une bonne communication et un esprit de coopération. Je ne m'étais cependant jamais arrêté à comprendre vraiment ce que cela voulait dire ou à me demander comment mettre en place ces conditions. Mais par où commencer pour amorcer un changement? Par les autres, évidemment! Réflexe naturel et surtout économique en énergie (pour moi), j'ai déballé mon sac d'insatisfactions à mes collègues en leur demandant de s'ajuster. Étrangement, cette stratégie n'a pas porté fruit, au contraire. Les tensions ne sont devenues que plus palpables et je sentais mes consœurs et confrères osciller entre la colère et l'envie de se retirer du projet. Mais où avais-je donc fait fausse route? Je n'y comprenais rien et cultivais moi aussi une certaine colère désabusée devant leur refus d'obtempérer. Je me sentais encore une fois incompris et victime d'une situation qui m'était imposée.

Et si on commençait ailleurs?

Jean n'est pas seul dans sa situation et son réflexe en est un tout à fait normal. On a souvent l'impression que les autres ne comprennent pas notre position ou nos idées alors que pour nous, elles représentent l'évidence même. Heureusement, après cette première tentative, Jean n'a pas baissé les bras et a fini par comprendre quelque chose d'important : le vrai changement part de soi. Quand Jean investit de l'énergie à changer les autres, il n'est plus responsable du résultat, même s'il en a l'impression. En fait, il se place ainsi, à son insu, dans une position d'impuissance face à eux. Si, au contraire, il travaillait à changer son attitude face au travail d'équipe, il pourrait alors avoir une emprise directe sur son inconfort. En ce sens, Jean pourrait commencer par se questionner sur son ouverture réelle à recevoir les idées des autres et à accepter leurs styles de travail, possiblement différents du sien. Il réaliserait qu'il laisse très peu de marge de manœuvre à ses collègues, malgré sa bonne volonté.

Mais alors, comment créer de la place aux autres sans s'oublier? Il est important pour Jean d'énoncer clairement ses attentes, besoins et forces afin de les présenter au groupe. Il ne sert à rien de les imposer, mais tout le monde gagne fort à les connaître. Encourager les autres à faire de même lui permettra de clarifier attentes, besoins et forces de chacun et ainsi, de négocier une méthode de travail dans laquelle chacun trouvera son compte. Il vaut mieux «perdre du temps» à créer un climat facilitant que de tenter d'en sauver en se précipitant sur la tâche. Cette méthode sera plus payante pour tous au bout du compte! Bien entendu, cette façon de procéder n'est pas magique et il y aura encore parfois des frictions, mais l'idée de travailler en équipe risque de révéler une toute nouvelle saveur : une saveur d'échange riche et agréable! Et vous, êtes-vous ouverts au travail d'équipe?

Le travail en équipe

Le récit que vous allez lire s’inspire de faits vécus. Qui sait? Peut-être vous y reconnaîtrez-vous?

Salut, je m’appelle Patrick. Pour moi, travailler en équipe n’avait jamais été très plaisant. Je préférais fonctionner par moi-même. De toute façon, mes expériences de groupe s’étaient toujours terminées par une division du travail où chacun se débrouillait seul avec sa partie. Je me disais qu’il devait y avoir une manière plus satisfaisante de fonctionner, parce que, même si ainsi nous évitions des confrontations, j’avais toujours l’impression de ne pas en retirer grand chose. Mais, j’ai toujours pensé que travailler en équipe de manière satisfaisante devait être possible et qu’il devait y avoir d’autres méthodes pour y arriver.

À partir de quelques lectures sur le fonctionnement d’un groupe de travail, j’en suis venu à essayer autre chose. J’ai ainsi découvert que travailler en groupe pouvait permettre de profiter du potentiel et des ressources de chacun. Un des éléments pour faciliter une bonne entente et pour que le groupe soit productif, c’est de prendre du temps dès le début pour se mettre d’accord sur la façon dont nous voulons fonctionner, ce que nous désirons et ce que nous voulons éviter. Au fond, chaque groupe définit ses propres règles de travail selon ce qu’il désire. J’ai aussi appris qu’il peut être bon de se donner un moment, par exemple à la fin de la rencontre, pour se dire si nous sommes satisfaits de la façon dont ça s’est passé et si nous voulons améliorer des choses.

De plus, j’ai découvert qu’une bonne façon de conserver un climat de travail intéressant pour chacun, c’est de prendre le temps d’écouter jusqu’au bout ce que dit l’autre et de respecter l’opinion de chacun.

Je réalise maintenant qu’il y a beaucoup plus de potentiel dans un groupe qui fonctionne ensemble que lorsque chacun travaille individuellement.

De cette façon, tout le monde peut apporter sa contribution personnelle et ainsi permettre d’approfondir beaucoup plus des idées et trouver de nouvelles solutions auxquelles nous n’aurions pas pensé individuellement.

Je me rends compte que cela demande un peu plus d’énergie et de temps pour former un groupe qui va bien travailler, mais c’est tellement plus productif et enrichissant de cette façon.

Valérie Meunier, Interne en psychologie (1998)
Service de psychologie et d’orientation

La vie de bureau

Psychologue invité : Michel Roy

Dans quelle mesure la vie de bureau a-t-elle une incidence sur notre vie privée?

Dans votre question, il y a déjà une réponse. Ce qui unit ces deux réalités, c'est la vie! Nous passons une partie importante de notre vie au travail. Le travail est (en principe) un lieu de réalisation personnelle et il participe à la définition de notre identité. Nous y investissons beaucoup de nos compétences personnelles, de nos émotions et de nos rêves. Dans le travail et par lui, on se développe, on s'épanouit, on actualise qui l'on est. Le travail constitue une partie non négligeable de notre identité et il la façonne même sous certains aspects. Par conséquent, il aura une incidence considérable sur l'ensemble des dimensions de notre vie. Et vice-versa. Il est difficile de mettre sa vie personnelle au vestiaire en arrivant au bureau. Et c'est heureux. Nous ne sommes pas faits en pièces détachées. Le succès, les défis, les problèmes que l'on rencontre au travail teintent nos humeurs, façonnent notre estime de nous-mêmes, nourrissent nos pensées et laissent des traces lorsque nous arrivons chez nous. Et vice-versa. Ainsi nous construisons, ainsi nous sommes!

Oui, peut-être, mais considérant que les problèmes professionnels peuvent « contaminer » la vie personnelle (ou vice-versa), ne serait-il pas préférable d'opérer un cloisonnement entre la vie au travail et la vie à la maison?

Puisque le travail est une partie importante de notre identité et un lieu de développement, il est bien difficile de penser que nous puissions élever une cloison étanche entre travail et vie privée. Le mur ne tiendrait pas longtemps. Alors, vaut-il mieux vivre à aires ouvertes? Ici, comme ailleurs, la modération (ou l'équilibre) entre ces deux extrêmes a bien meilleur goût. Parler à la maison de ses bons coups au travail, d'anecdotes sympathiques, de problèmes ou de moments plus difficiles peut nous faire le plus grand bien. Si nous sommes fiers de ce que nous avons accompli, contents de l'atmosphère au travail, c'est un plaisir de le partager avec nos proches. Si certaines situations sont difficiles ou problématiques, le fait d'en parler et d'obtenir un autre point de vue peut nous aider, même si ce n'est que d'avoir vidé notre sac et d'être en mesure ensuite de passer à autre chose. Parler de ce que l'on vit au travail est une façon d'entretenir l'intimité avec des proches en leur faisant partager quelques éléments d'une partie importante de sa vie. Si, par ailleurs, on accapare sans cesse les gens autour de soi, parce qu'on n'arrive pas à décrocher du travail, à être avec eux, il faut peut-être se poser des questions, se demander si le travail ne prend pas trop de place dans sa vie ou si certaines situations de travail ne mériteraient pas qu'on s'attarde davantage à les résoudre…

Règle générale, les gens sont-ils les mêmes au bureau et à la maison? Autrement dit, avons-nous une personnalité « travail » et une autre « vie privée »?

Les gens ont sûrement un noyau « dur » de caractéristiques personnelles qui transcendent les situations, qui sont relativement stables et qui constituent leur identité. Ce noyau sera le même peu importe le contexte. Toutefois, les modalités d'expression de ce qu'ils sont varieront selon les lieux, les personnes ou les situations. Il existe des codes de conduite, des règles implicites et explicites qui nous aident à orienter notre conduite et qui déterminent les modalités d'expression de ce que nous sommes. Ainsi, avec ma famille, j'exprimerai avec davantage de liberté des aspects de ma personnalité que je pourrais taire en situation de travail. Devant des étudiants, dans mon rôle professionnel, mon contact et ma façon d'être seront aussi différents. Être authentique pour moi ne veut pas dire tout révéler de soi, mais bien que tout ce qu'on décide de révéler, soit vraiment en accord avec soi. Ainsi, même si je me montre différent au travail, c'est toujours moi qui agis et ce qui est révélé fait vraiment partie de moi. Selon les circonstances, je choisirai de n'exprimer que certaines facettes de ma personnalité. Pourquoi pas!