Droit à l'erreur

Ha, la gaffe!

LUCIE GAUTHIER, psychologue

« Chéri, je viens de faire une &%! de gaffe! » C'est la première chose que j'ai dite en rentrant d'une session intensive de magasinage avec mes filles. Je n'utilise pratiquement jamais ce genre de juron, alors mon mari, dans sa candeur de mâle, m'a tout de suite demandé : «Combien cela a coûté? – Non, non, rassure-toi, ça n'a rien à voir avec les achats. C'est une vraie gaffe; j'ai vraiment fait une bêtise! Imagine-toi donc, j'ai rencontré Sophie, tu te rappelles, Sophie M.? Nous avions fêté chez elle avec un groupe de golfeurs, il y a environ quatre ans. Elle avait un très jeune bébé et toutes les femmes étaient autour de lui. Aujourd'hui, je me présente au comptoir pour payer mes articles et c'est elle qui me répond. Je lui dis bonjour et visiblement, elle ne me reconnaît pas. J'ai quelques secondes d'hésitation et je choisis de lui rappeler que nous nous sommes déjà rencontrées plutôt que de jouer aux parfaites inconnues. Elle fait le lien et se montre rapidement familière avec moi. Voyant son beau petit bedon rond pointé hors de sa jupe de jean à taille basse, je sens monter en moi une vague d'émerveillement et, spontanément, je m'exclame : «Wow, tu attends un nouveau bébé? – Non, m'a-t-elle répondu sur un ton un peu contrarié, je ne suis pas enceinte!» Je me suis sentie tout à coup submergée par un énorme bouillon de malaise. Je me suis excusée tant bien que mal et je suis partie.»

Le sens de l'erreur

«Pourquoi ai-je dit une telle sottise? Qu'est-ce qui m'a pris? Je sais pertinemment qu'on ne doit jamais aborder une femme avec de tels propos!» Mon mari écoute et acquiesce timidement à l'idée d'une gaffe. Je me sens tout à fait blonde et impuissante. «C'est tellement absurde, je l'ai probablement blessée alors que je voulais me montrer gentille et intéressée. – Ne t'en fais pas, répond d'une voix rassurante mon époux, tu ne l'as pas fait exprès, tu t'es excusée; le reste, tu n'y peux rien.»

J'essaie de passer à autre chose, mais c'est difficile d'accepter l'absurdité, surtout quand j'en suis l'auteure inconsciente, alors j'ai ce réflexe : il doit certainement y avoir un sens! Peut-être qu'ayant connu Sophie alors qu'elle venait d'avoir un bébé l'ai-je associée à la maternité? Ou bien je venais tout juste de croiser une femme enceinte, et j'avais probablement cette impression en tête? Ou encore, je connaissais Sophie mais si peu que je cherchais quelque chose de gentil à lui dire, et c'est ce qui m'est venu? La quête d'un certaine logique apaise un peu ma culpabilité, mais les explications du pourquoi n'enlèvent malheureusement rien à l'erreur! J'imagine les répercussions : elle doit croire que je la trouve trop grosse, que ses vêtements ne la mettent pas en valeur ou que je ne suis vraiment pas douée pour les bonnes manières. Le vrai sens serait-il alors dans l'avenir? Peut-être que ce qui à première vue paraît absurde ou désastreux sera éventuellement utile? Il n'y a rien qui arrive pour rien dans la vie, dit-on, enfin je l'espère!

Plongée dans mes réflexions stériles, j'observe mon mari captivé à nouveau par son tournoi de golf télévisé. Décidément, il ne se casse pas la tête; il vit son moment présent. Moi, depuis quelques minutes, je me balade entre le passé et le futur à la recherche d'un sens. Est-ce si nécessaire? Est-ce utile? Peut-on simplement considérer une erreur comme une sorte d'expérience et passer à autre chose? Lasse d'enquêter sur le sens du sens, je me rapproche de mon «Yvan Bontemps». J'observe Michelson avec lui. Si le golfeur réussit la normale du dernier trou, il gagne; s'il fait un boogie, il égalise. L'enjeu est important, mais la victoire semble pratiquement assurée. Il manque le par. La situation se corse, il doit absolument réussir le prochain coup pour pouvoir égaliser. Il frappe la balle beaucoup trop fort; c'est un coup raté! Les réactions se font entendre de toutes parts dans la foule. Quelle perte pour le golfeur! Quel spectacle pour les amateurs de golf et quelle leçon pour moi : la gravité et l'interprétation d'une erreur, c'est un point de vue tout à fait subjectif en fin de compte.

Le droit à l'erreur

En élargissant ma réflexion, j'en déduis qu'une erreur est comme un coup manqué au golf. L'intention est de réussir et l'esprit est mobilisé pour frapper juste et bien, mais la balle ne suit pas toujours le parcours attendu. Une multitude d'éléments peuvent interférer entre l'intention et le résultat. Parfois, on identifie la cause de l'erreur et elle devient profitable, mais parfois aussi, nous ne pouvons dénouer l'énigme. Les facteurs responsables de cet écart se situent probablement bien au-delà de notre conscience. L'important est de toujours garder la mire sur la bonne intention et de faire confiance qu'une erreur peut mener à quelque chose de constructif.