Nénies

Suzanne Pouliot

Chant 1

Tu avances doucement vers Kentucky, ton cheval. Tu avances ta main gauche et tu flattes son échine, puis son encolure. Tu le caresses longuement. Tu aimes le caresser après une journée épuisante de cavalcade. Puis, tu appuies ta joue gauche sur sa croupe. Son poil roux luit. Il a beaucoup trotté depuis ce matin. Dès le lever du jour, vous avez parcouru, toi et lui, une très longue distance à la recherche de Tennesse James, le père de tes trois enfants morts et enterrés. Celui que tu n’as pas revu depuis si longtemps, celui que tu as aimé et perdu de vue

Cependant, un peu avant le coucher du soleil, tu as aperçu sur le sol des pas, de nombreux pas, ses pas et, alors, en fouillant l’horizon échancré, tu l’as aperçu. Malgré les années passées, tu as reconnu son profil hachuré et tranché, sa tignasse échevelée. Il était seul, accroupi sur le sommet de la montagne, contemplant l’horizon. « Tennesse !
Tennesse ­­! » Il a entendu son prénom. Il s’est retourné lentement, t’as regardé longuement et … a quitté son rocher.

Au ralenti, il est venu à votre rencontre. Pendant que tu tiens Kentucky par les brides, il  le flatte. « Tu es un bon cheval ­­­», lui murmure-t-il tendrement à l’oreille. « Regarde, j’ai un sucre pour toi. »

Le comédien Paul Hébert, Bois brûlés (1967).
Photo André le Coz

C’est ainsi que vous vous êtes retrouvés. Lui, pieds nus, le chapeau déposé sur ses bottes, le regard hagard, visiblement affamé et surtout épuisé d’avoir tant marché.

Chant 2

En fait, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Tu as eu beau chercher Tennesse, escalader des montagnes avec Kentucky, fouiller le pays, par monts et par vaux, mois après mois, année après année, lune après lune, tu ne l’as pas trouvé. Tu as traversé des centaines de villages dont tu as oublié le nom, longé des dizaines et des dizaines de cours d’eau et franchi des cols.

Après la mort des jumelles, seule, tu les as enterrées au printemps, au fond du jardin, dans les plaines. Tu as planté une croix sur leur tombe, puis, avec ta besace de cuir, tu es partie à sa recherche. Tu as visité de nombreuses grottes, espérant trouvé une trace de lui, un objet, un message gravé sur les murs. Au fil de tes déplacements, tu as demandé aux uns et aux autres s’ils l’avaient vu, s’ils le connaissaient, s’ils savaient où il se logeait. En vain. Personne ne l’a rencontré. Personne ne le connaissait. Personne ne l’a vu passer.

Encore maintenant, lorsque tu rencontres des shérifs, tu le décris : « Grand, fort et beau ». tu leur demandes s’ils l’ont croisé. On te répond, en riant et en se moquant de toi : « Y sont nombreux les « grands, forts et beaux » disparus à jamais dans ce vaste pays. Trouve-toi un autre mari ! » « Cherche pus. Y est disparu » te répète-t-on toujours. Dans chacun des villages, tu visites et tu explores consciencieusement les cimetières. Sur chacune des tombes, tu lis les dates vitales, les noms et prénoms. Tu t’attardes longuement aux patronymes. Tu les lis attentivement. En fait, tu lisais. Tu ne lis plus. Tu ne peux plus lire. Tes yeux ne suivent plus. Ils sont brûlés par le chagrin.

Tu t’appelles Joyce James et tu te meurs. Désormais, faute de pouvoir lire sur les pierres tombales, tu fouilles dans tes souvenirs les plus fous, ceux que tu as enfouis et entassés dans les crevasses de ton corps et de ton âme… Ton corps, tavelé par le soleil qui cuit, par le vent qui brûle et mord, par la pluie qui parfois rafraîchit, te quitte. Tu murmures : « Tennesse ! Tennesse ! Où es-tu ? Reviens. Nos enfants ont si froid. »

Chant 3

Tu t’appelles Joyce James. Tu habites l’Ouest américain, au pied des Rocheuses. Au lointain, il y avait des hordes de bisons avant leur extermination.

Tu as eu trois enfants, morts quasi à la naissance : deux filles et un garçon.

Jeune, très jeune, tu as rencontré les Bois Brûlés, qui chassaient le bison jusque dans les plaines  du Dakota, parmi les Sioux. Tu les as visités lorsqu’ils étaient installés le long de la rivière Rouge. Tu te souviens bien de leur chef, Louis Riel, qui s’est révolté contre les colons britanniques. Quand tu l’as rencontré, c’était un homme ambitieux, instruit, bilingue, jeune, dynamique, éloquent. Il avait environ 28 ans. Résistant, de forte carrure, il était d’un patriotisme à toute épreuve. C’était en août 1870. Il s’était réfugié à la mission Saint-Joseph, située à dix milles environ au sud de la frontière canadienne, dans le Territoire du Dakota. Tuétais là, depuis plusieurs semaines, atterrée par la mort de tes enfants et la disparition de Tennesse. C’est là que tu l’as connu. Puis, apaisée, tu as repris la route. Plus tard, tu as appris que Riel avait été pendu haut et court.

À cette époque, de loin, tu as assisté impuissante aux massacres des Sioux à Wounded Knee.

Chant 4

Ta vue faiblit. Tu ne distingue plus très bien ton chemin. Tes mains tremblent. Tu oublies. Tu oublies certains détails comme le lieu de ta naissance, la date de ton mariage. Tu oublies par bribes ta vie.

Pourtant, tu te souviens de qui tu es, d’où tu viens, où tu vis.

Oui, ça, tu le sais : tu t’appelles Joyce James.

Tu as connu la mort des tiens et de nombreuses tribus, la maladie et la famine.

Tu as plus de quatre-vingts ans, des bosses plein la tête. Une bouche pourrie et de nombreuses cicatrices sur le ventre, les cuisses et les bras. Tes jambes, de plus en plus arquées, sont parcourues de fines rivières rouges. Tu as peine à marcher.

Tu as perdu ton cheval, lors d’un combat. Depuis, tu te déplaces à pied, à travers champs et forêts. Tu te nourris de cueillette de petits fruits, de trappe en hiver et de pêche en été.

Tu t’appelle Joyce James et tu as perdu presque toutes tes dents et tes trois enfants, il y a très longtemps.

Tu vis dans une vieille cabane, à proximité d’un ruisseau.

La nuit, tu entends les hiboux hululer, les chats errants miauler, ton chien japper quand le vent siffle et fouette les branches dénudées.

Le jour, le chant du ruisseau t’apaise.

Chant 5

Tu t’appelles Joyce James. Tu as oublié les aventures de tes jeunes années avec les Bois brûlés alors que tu parcourais le pays d’Est en Ouest. Tes braves amies métisses sont mortes ou disparues. Le visage de tes compagnons s’est peu à peu effacé. Tes mains calleuses ne ramassent plus que des branchages et des brindilles.

Aujourd’hui, tu as très froid. Tu n’as ni bois ni nourriture et tu as faim, très faim. Tu aimerais craquer une allumette pour te réchauffer et rêver aux paradis perdus, mais tu n’en as plus.

Tu t’appelles …

« Tennesse, viens. Viens me retrouver. Viens me réchauffer. Viens te frotter contre moi. Viens, j’ai si froid… ».

Chant 6

Alors que la lune se lève, Joyce, au fond de son lit de foin, gémit. Tu l’entends.« Tennnnnnn », puis plus rien. Le silence ravageur.

Tu n’oses avancer. Il fait si sombre. La mort t’effraie. Il te semble l’avoir entendu venir, il y a peu. Un léger frémissement dans les branchages. Un souffle froid intense. Elle est encore là, à tes côtés. Tu la sens. La mort ne se retire pas de sitôt. Elle s’installe tant qu’elle n’a pas terminé son travail de transformation. Elle est partout autour de toi. Elle a raidi le corps de Joyce, durci ses doigts ridés, fixé à jamais son regard, ouvert sa bouche et blanchi sa peau paraffinée. Elle lui a arraché la maigre vie qui lui restait. La mort rôde. Tu la sens qui te guette.

Tu t’appelles Tennesse James.

Tu es le père des enfants morts. Tu es le mari disparu qui vit au Missouri. Tu as perdu un bras, en janvier 1880. Ce jour-là, tu étais parti rejoindre ton frère Lincoln au Delaware. Tu avais laissé Joyce avec les jumelles nouvellement nées. La tempête faisait rage. La bourrasque t’a fait perdre ton chemin. Les loups hurlaient. Joyce et les jumelles ne t’ont plus jamais revu.

« Joyce … attends-moi ! J’arrive. »