Les rétines cathodiques

Emmanuelle Francœur

Tout ce qu’ille voyait le percutait trop fort. Ses orbites vides aspiraient le monde. Il rentrait au fond du crâne par commotions cérébrales. Au bord de l’évanouissement, ille encaissait le flot de nausée que lui inspirait la vie, ressentait dans son corps toute l’incompatibilité avec la « normalité ». S’ille arrivait à sentir son pouls sous sa peau, ille se fondrait dans la mesure, le rythme du temps perçu se calquerait à son métronome vasculaire. Le son caché du bonheur. Ille s’encageait dans l’imaginaire.

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L’excitation lui déchirait le visage. Auguste, Auguste, Auguste. Les traits grotesques de la comédie silencieuse collaient à la peau du personnage. Et cette expression d’innocence complétait la photographie de la violence anticipée. Mise en scène du cirque inarrêtable.

L’oeuvre de Le Coz s’imprimait dans l’oeil, attendant de ressurgir.

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Le stroboscope crachotait des éclairs d’obscurité que des orbes lumineuses fissuraient. Et des déchirures dans la noirceur avaient été fixées au sol, avec précaution. Elles tissaient un chemin dans l’espace d’un bout à l’autre. Dans la discothèque, des jeux d’ombres flirtaient avec les contours de danseurs anonymes. La foule les ravalait, les recrachait, et ces vagues léchaient le chemin de lumière, où les gens s’aggloméraient comme des mouches à feu.

LE COZ, André. Auguste, Auguste, Auguste, s.l., Collection Université de Sherbrooke, 1973, 1 photographie, noir et blanc, 50,5 x 40,5 cm.

Steve constatait ces mouvements non sans une certaine panique cependant que ses sens engourdis le précipitaient dans le vide. Des panoramas de couleur se succédaient sous ses yeux, effaçant ce qu’il tâchait de se rappeler : une phrase le poursuivait sans relâche.

Le mélomane surprit alors un échange entre deux silhouettes. L’une et l’autre enlevèrent leur masque pour s’observer avec défi. Le regard de Steve extirpait du néant cette beauté éphémère qui autrement aurait été perdue dans l’indéfini.

« Steve, reste debout! » mais la phrase lui était revenue trop tard. Le plancher avait rejoint son crâne en un craquement sourd, noyé dans la musique techno.

Les iris bleu mer s’assombrissait avec l’excitation. Ils chantaient la mélodie fausse et désarticulée de sirènes. Chaque baiser faisait craindre la noyade, collé contre les parois anguleuses de la chair. Mais la chaleur brûlante ramenait à la vie, augmentait ce plaisir de voir l’autre se retourner, offrir le relief de ses vertèbres. De voir le corps vulnérable, sans image fabriquée à y superposer. Le corps en tant que non-sens.

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Aux lueurs oranges et bleus des néons répondait une sueur miroitante. Elle perlait sur les fronts et les épaules. Les membres des deux camps occupaient la rue. Le tir se voulait une science cartographique où une seule balle pouvait déplacer les frontières entre la vie et la mort, traçant des zones où le temps se voyait modifié. Et soudainement, ces territoires traîtres avaient englouti la rue.

Pendant une quinzaine de secondes, tous les yeux étaient ouverts au même moment, révélant la blancheur d’ivoire des sclérotiques. Ce jeu entre les regards liait les globes oculaires en des constellations humides. Les éclaboussures lumineuses sur l’asphalte rejoignaient ce ciel imaginaire où chaque scintillement pouvait se dérober sans prévenir. Battre des paupières pouvait entraîner la mort, signifier l’entrée dans les ténèbres. La nuit salvadorienne avait vu éclater l’affrontement de cartels rivaux.

Les teintes de rose qui marquaient les masques ruisselants persistaient dans le tableau nocturne. Les fêtards effondrés se vidaient au rythme de leur pouls, toujours faiblissant. Un

des visages a rencontré le béton, et le condamné sent ses derniers instants s’enfuir sous un ciel aveugle.

Le bacon, comment s’est fait?

Épisode 3

(Gérard!) Afin d’obtenir la viande salée dont les consommateurs raffolent, les producteurs de porc doivent envoyer des camions remplis vers un abattoir efficace et respectueux des règles d’hygiènes. (Gérard, je te parle!) Ces dernières assurent la qualité des produits animaux, permettant ainsi de réduire les risques de maladies et de contrôler la prolifération des bactéries dans les aliments. (T’es fou, arrête la chaîne de production!) Les cochons sont d’abord guidés dans des couloirs métalliques jusqu'à la station d’« étourdissement », après quoi ils sont égorgés et suspendus à des crochets par les pattes. (T’as un cochon encore vivant à la saignée!)

Le sang se répandait sans qu’il ne puisse voir la flaque qui s’agrandissait autour de lui, nourrie par sa chair rupturée. Face contre terre, il avait conscience de ce masque qui irritait sa peau comme si c’était l’objet de plastique qui le tuait et non la balle dans son torse. Dans un dernier effort, il arracha la corde serrée autour de sa tête. Ce mouvement sec et erratique, qui avait inexplicablement entraîné tout le corps, le fit se retourner, le dos au sol. Son masque de cochon avait volé quelques mètres plus loin, près des cadavres des deux fêtards. La dernière victime avait poussé sa dernière expiration, la bouche tendue comme prête à boire le ciel.