Quai en trois temps

(par Marie-Ève Ledoux)

Les matins du quai avaient quelque chose d'orchestral. Les vagues donnaient les temps et tranquillement, ramenaient les pêcheurs de homards vers l'anse, sur la portée vierge de l'horizon. Quelques touristes se pointaient le nez hors des gîtes, un à un comme des notes pionnières en écho sur le trottoir du village. Des cormorans regardaient la marée faire un pas de reculons pendant que se peuplait la promenade du bord de mer, en crescendo. À midi déjà, le décor ne se ressemblait plus; les gens photographiaient des attentes de traversiers, déjouaient le soleil d'été sous leurs verres fumés et faisaient du paysage un refrain que les locaux connaissaient par coeur. Marc en profitait pour jaser plus longuement des eaux et des vents, et pour intéresser quelques-uns de ces passants à son art. Il sculptait des figures dignes de totems dans des pièces de bois de mer usées par les voyages, ballottées par les années. À les voir côtes à côtes, on remarquait une ressemblance de regard entre le sculpteur et l'oeuvre, comme une complicité. En face, Sylvain grattait des chansons de Brassens et en échange de quelques sous dans son étui, il laissait aller un sourire courtois et de belles manières que trahissait son débardeur taché de bière. Il prenait souvent des pauses et s'en allait au bar du village pour une petite heure, le temps de laisser un peu de place aux autres musiciens du quai

Cette journée-là s'est installée une jeune dame à côté de la place de Sylvain, une inconnue qui semblait emmener une brise avec elle. On sut que c'était du sérieux quand elle a retroussé ses manches de chemise encore fripées de fatigue pour déplier son petit escabeau. Elle s'y est assise pour chausser ses souliers, munis de capsules de bière aux talons et aux devants des pieds, puis a libéré son violon. Un bel instrument aux grafignes de vécu, qu'elle accordait avec une justesse de violoniste classique. Puis de son archet elle ouvrit le bal avec une valse, en étirant l'instant tout au long de la gamme. D'un souffle, la mélodie s'écoulait et berçait l'attention des passants, à la manière du vent en vagues sur ses vêtements amples. Les bras de la musicienne devenaient de plus en plus houleux, suivant l'harmonie qui prenait de l'ampleur. Sa crinière d'air salé accompagnait sa valse dans cette course aveugle, fonçant tout droit dans l'imaginaire des spectateurs. Puis tranquillement, son par son, elle accéléra son rythme pour faire raisonner un reel d'antan. Elle se mit à taper des pieds en même temps, à faire claquer les capsules de bière sur le béton du quai comme faisaient les violoneux et des enfants se mettaient à danser deux par deux. Naturellement, ils lui amplifiaient aussi son sourire de connivence. On aurait dit qu'ils avaient ça dans le sang. Les pieds de l'inconnue coordonnaient un monde à eux seuls, complètement séparés des bras. Ils parlaient de soirées de gigues à en marquer les planchers et les doigts dansaient sur les cordes, sur les notes précises jouées les unes à la suite des autres

Au bout d'un temps, Marc avait fumé sa cigarette, Sylvain revenait de sa bière et elle tirait sa révérence. La chaleur fondait dans son dos et sur ses bras de sable. Elle passa sa main sous sa chevelure, question d'y faire passer un peu de cet air du large, puis rangea son instrument. En aussi peu de temps qu'il lui en avait fallu pour s'installer, elle reprit son attirail, ôta ses chaussures et, avec une paye en pièces détachées, repartit comme elle était arrivée. Quelques enfants dansaient encore sur le quai

Dans l'air flottait toujours une houle aux teintes de valses et de violon qui fredonne. Aux allures de ces chansons qui voyagent par les quais des villages, comme la beauté légère d'un bateau venant du large.