Marie-Soleil Guèvremont

Hommes

Grand-Père se départissait à regret de ses outils dans une vente-débarras. Chaque objet vendu lui rappelait le déménagement imminent. Il s’imprégnait une dernière fois des lieux, conscient qu’on s’apprêtait à pervertir son garage, son repère tranquille, pour offrir un autre appartement à la ville.

Alors que les adultes s’affairaient à négocier, moi, j’étais libre de courir et de poursuivre mes amis que je savais déjà imaginaires. Mes seules limites étaient celles du terrain : j’avais plus d’espace qu’il m’en fallait pour jouer. Je me suis dirigée vers la cour arrière, où se trouvaient les balançoires. Cela me fascinait de les faire vaciller en bougeant mon corps, sans même toucher le sol. Loin de comprendre les principes de la physique, je m’attribuais des dons surnaturels. Puis j’ai suivi les faons que mon imagination générait jusqu’à ce que l’appartement me cache du garage, des regards adultes et de la nostalgie de Grand-Père. Je me trouvais près de la rue, à gauche du logis, lorsque j’ai enlevé mes chaussures pour sentir l’herbe sous mes pieds et que j’ai touché de la main la tôle chauffée par le soleil. Le métal, d’abord très près du sol, remontait en angle pour recouvrir une partie du logement. Je n’ai pas su résister à l’excitation qui accompagne le danger : j’ai escaladé la pente.

Je me trouvais à quelques mètres du sol lorsqu’on s’est imposé dans mon intimité. J’ai fait confiance à cet enfant, car je voyais dans ses yeux rieurs le reflet de mon innocence. Il m’a couchée sur le dos sans grande difficulté et a balayé mes soupçons d’un sourire niais. Les fossettes qui creusaient ses joues et l’éclat de ses yeux ronds ne m’ont pas alarmée : je me suis soumise à son jeu. Quelques instants plus tard, il me « lavait comme un chat », avec la langue, et je goutais pour la première fois à ces chatouillements dans le bas du ventre, à ce plaisir honteux que mes quelques années de vie ne me permettaient pas de comprendre.

Je me souviens peu de ce qui a suivi, mais certaines images persistent... Près de moi, l’escalier de bois qui menait au deuxième étage, les chaudières de plastique dans lesquelles Grand-Mère déposait les grelots lorsqu’elle m’amenait au potager et les voitures qui circulaient dans une inquiétante indifférence; au loin, la grande maison bleue — je rêve toujours de la voir s’effondrer — et, à ses côtés, étrange sculpture, les étourneaux d’aluminium qui ne s’envoleront jamais.1

— Et si quelqu’un nous voyait, lui ai-je demandé en réalisant que le jeu n’en était pas un. Comme unique réponse, il a caché mon sexe avec sa main.

Je ne me souviens pas avoir touché son pénis; je me souviens avoir touché l’index de Maman lorsqu’elle m’a demandé de lui montrer ce que j’avais fait. Je me souviens du regard grave qui me confirmait ma faute. Je me souviens de l’été chaud et du moustiquaire qui filtrait l’air pour laisser le vent caresser mes quatre ans. Dans la roulotte, qui me semblait immense, je me suis recroquevillée pour mieux briser, une maille à la fois, les couvertures qui me couvraient. Puis j’ai laissé mon esprit orchestrer des histoires qui mettaient en scène mes personnages de fiction préférés, Archie et ses amoureuses interchangeables, avant de céder la victoire à la sieste de l’après-midi.

Selon Maman, c’est mon professeur de natation qui m’a guéri de ma peur des hommes. Il est vrai que cet homme gras moulé dans son maillot apaisait les crises de panique que la vue de l’eau faisait naitre chez moi. Comme les larmes des enfants se mélangeaient souvent à l’eau chlorée, la direction avait installé, dans les vestiaires, des machines distributrices qui agissaient comme des baumes. Ma préférée était celle remplie d’autocollants. Après les cours, je m’empressais donc de me changer et de glisser une pièce dans la fente du hasard.

Je me souviens qu’un soir d’automne, en retirant le carton qui recouvrait l’image, j’ai découvert une femme en bikini qui s’étendait sur une moto qu’elle ne savait définitivement pas conduire. Elle se redressait à s’en déformer l’échine pour qu’on puisse plus facilement la posséder par-derrière. Ma mère n’a pas voulu m’acheter un autre autocollant : j’ai dû me contenter de celui-là. Il va sans dire qu’il détonait dans ma collection.

Maman croyait que je n’avais plus peur des hommes grâce à Richard, mais comment m’assurer qu’il ne restait pas, au fond de moi, quelques parcelles de crainte? Il me fallait, pour en être bien certaine, mettre le pouvoir masculin à l’épreuve. Un soir, donc, j’ai provoqué, dans les yeux de Papa, cette colère qui est parfois mienne. Je lui ai tiré les cheveux encore et encore jusqu’à ce qu’il pose un regard absent sur moi. Me voyait-il au travers sa colère? Brouillard noir entre nous deux. Comprenait-il les images qu’il captait? Non, je ne le crois pas… Sa colère effrayait par son calme.

Il m’a prise dans ses bras et s’est dirigé vers ma chambre, mais il ne connaissait pas encore la force des petites filles de cinq ans. Il ne savait pas à quel point je lui ressemblais… J’avais toute sa puissance dans mon petit corps d’enfant et ce calme effrayant, ce vide dans l’esprit, paraissait plus malsain lorsqu’il se manifestait chez moi, car il contrastait avec ma petitesse. J’étais la plus blonde des petites filles blondes, j’avais un teint diaphane, de grands yeux bleus... J’étais l’incarnation des désirs paternels, une poupée aux vêtements agencés. On me croyait incapable de grandes vagues : la colère prend rarement forme sous les chapeaux fleuris.

Lorsque Papa a monté les escaliers, je me suis agrippée de toutes mes forces à la rampe de bois verni. Le combat était inégal, évidemment… Les petites filles seront toujours plus fortes que leur père. Papa est parvenu à me trainer jusqu’à ma chambre, où il comptait m’enfermer, mais je ne lui ai pas cédé la victoire pour autant. Je lui ai tiré les cheveux jusqu’au dernier moment. Les doigts engourdis par l’adrénaline, je constatais avec satisfaction que les muscles des hommes seraient toujours impuissants devant mes tempêtes intérieures. J’ai finalement laissé Papa me cloitrer dans ma chambre : la punition n’était pas si terrible puisqu’il y avait, dans mon grand coffre de bois, tous mes jouets. J’ai installé des collets dans lesquels se prenaient mes figurines, puis mon lion en peluche s’est nourri des cadavres.

1. Nuée d’éclosions, Patrick Beaulieu, 2015.

Patrick Beaulieu

Nuée d'éclosions

Aluminium, acier et dispositif d’éclairage, 2015
Parc du Domaine-Howard, Sherbrooke