Le raquetteur des mers

(par Damien Bérubé)

« Le rêve est une usine invisible où l'on se retire quelques heures par semaine. »
- Félix Leclerc

Il y avait une forte odeur de marijuana dans le chalet. Avec une gracieuseté rugueuse, grand-père tira une pof de son mélange d’herbes. Sur le peu de photos que j’avais vu de lui, il y avait souvent une pipe quelque part sur l’image. Mais comme on n’a toujours pas inventé la photographie en odeurs, il ne m’était pas passé par la tête que grand-père fumait autre chose que du tabac.

Je n’avais jamais réellement discuté avec lui. On dirait qu’on s’intriguait mutuellement; on ne savait pas par où commencer. J’avais seulement souvenir de deux épithètes que mes parents lui attribuaient volontiers : excentrique et raquetteur des mers. Franchement, l’un me laissait autant perplexe que l’autre, à ceci près qu’une émotion différente les accompagnait. Si j’ai toujours craint grand-père, je crois que c’est en partie à cause du profond sentiment de méfiance que ma mère m’induisait quand elle prononçait excentrique.

Je me risquai donc à évoquer la seconde description :

— Grand-père, pourquoi on t’appelle raquetteur des mers?

Ses lèvres se lunèrent d’un sourire qui venait de loin.

— Dis-moi, Loésia, as-tu déjà raquetter?

— Hein, quoi? Ha ha!

— Faire de la raquette : raquetter. Ha!

Dès que j’eus acquiescé, il s’enthousiasma à ce que je lui partage mon expérience. Je crois qu’il sentit très vite que je n’avais rien à lui offrir, parce qu’il sortit son harmonica de la poche de sa chemise et se mit à jouer, doucement.

Puis, il s’arrêta un instant.

— Tu sais, c’est d’abord son nom qui m’a séduit. Par la suite, j’en ai apprécié la musique.

Il referma ses paupières et les ondes de l’instrument se propagèrent à nouveau.

J’ai exagéré. J’en savais un peu plus sur grand-père. Il avait passé sa vie à essayer de comprendre le cerveau humain; il voulait le recréer dans les possibles biologiques de l’harmonie. Les possibles biologiques de l’harmonie, c’est le titre d’un livre qu’il a écrit lorsqu’il était à l’acmé de sa carrière de neuroscientifique. Je n’ai jamais investigué cette expression énigmatique – pas plus que je n’avais ouvert le dictionnaire pour chercher excentrique. « Un livre dangereux », avait dit un professeur de bioéthique dans une vidéo qui circulait sur Facebook.

Grand-père se tourna vers moi, et d’un air solennel, me dit :

— Laisse-moi te faire l’éloge des mers de neige, tu veux bien?

Avant même que je n’eusse répondu, il entama.

— Les mers d’eau me semblent être mieux connues que celles de neige. Pourtant, je crois que le vent préfère les secondes. Le vent est un créateur, pas vrai? Du moins, en français – y en a qui ont décidé que c’était un mâle, le vent. Bon. Il souffle partout. Mais ces deux types de mers ne lui offrent pas la même expérience de création. Tu sais, une fois que le vent s’est vidé les poumons, qu’il a expiré dans l’eau, l’eau retrouve sa paisible platitude. Le vent imprègne océans et mers de kyrielles de rées mineurs, de las, de dos, etc. Ce sont les notes de sa clarinette; il joue de la clarinette le vent – oui bon, je poétise. Et ses notes créent des vagues sur la partition bleue. Mais elles disparaissent. La physique! Elles laissent qu’une impression, qu’un souvenir divaguant…

Grand-père eut le souffle un peu court; il me donna l’impression d’être tendu.

— Synapse! Tu vois un peu comment un thème nous ancre dans un lexique? Des vagues, divaguer, ancrer, bleu… En tout cas. L’hiver, quand le vent se balade au-dessus des champs de maïs des Cantons-de-l’Est, bordés par une pléthore de neige, il donne libre cours à son art. Un champ peut bien se réinventer en une mer de neige, n’est-ce pas?

Grand-père se tut. Il mit deux buches dans le poêle. Ses yeux de braise, une vivacité évanescente les parcourait dans un va-et-vient qui me perturbait. Comme la chaleur rougeâtre qui se déplace anxieusement à la recherche de fibres de bois qui pourraient lui permettre de chatoyer encore un peu. Sous ses épais sourcils, il me regardait avec deux braisiers. J’y voyais les cendres d’une vie avec laquelle il avait ardemment vécu. J’eus le sentiment qu’il cherchait quelque chose d’analogue en moi, une jeune flamme peut-être, mais sans succès.

Son front commençait à perler. Il se leva et alla se verser un verre d’eau.

Il reprit :

— J’ai mainte fois parcouru des mers de neige. Ah! le froid pouvait m’extraire des larmes qui me gelaient les cils ensemble. Je me tenais là, porté par mes raquettes comme par une chaloupe. J’étais là, un romantiste contemplant une mer de neige – pas de brume : de neige.

Silence.

— Bon. Venons-en à l’essence de mon éloge. Je vais passer au tu, ça devrait t’aider à ressentir. J’espère. La voici : par l’étendue blanche t’entourant, tu t’extrais de l’espace; par les vagues qui ne retombent pas, tu t’extrais du temps…

Il

n’y a

que toi

dans l’espace;

ô combien ressens-tu

ta solitude fondamentale!

Ayant conscience que tu es seule,

Tu t’affermis dans l’être par la solitude tu es!

Il n’y a plus rien pour dissoudre ton être!

Il

n’y a

que toi

hors du temps;

le mouvement s’est

arrêté, et les vagues

défient la gravité; ô!

combien ressens-tu ta

libération! Dégagé pour un

instant de l’horloge, ton esprit exhale

la liberté du poisson dégagé de l’hameçon.

Il n’y a plus rien pour offenser ton eccéité créatrice!

Ah! Loésia, mon imagination s'est si souvent épanouie sur la partition blanche du vent. Plusieurs de mes plus grandes idées ont surgi dans le calme tumultueux des mers de neige.

Je n'ai pas compris grand-chose : c'était du jargon pour moi. J'allais parler quand grand-père joua à nouveau de l'harmonica. Il y a, me semble-t-il, un type de propos suivant lequel il refuse un retour immédiat. Peut-être jouait-il pour favoriser une réplique réfléchie. Je ne sais pas trop. En tout cas, je trouvais qu'il respirait bizarrement. Il joua deux ou trois minutes, déboutonna le haut de sa chemise, et se massa le thorax.

— Chère Léosia, s'il te plait, parle-moi de toi, de tes circonstances de rêverie et d'introspection. Allez! Fais-moi ce bonheur.

J'étais confuse de ne savoir quoi répondre à sa question, pas plus qu'à sa requête. Je gardai le silence.

— À quoi ressemble ton quotidien, dis?

Alors là, il avait baissé d'un cran.

— Eh bien… quand mon alarme sonne, je snooze quelques fois. Après je lis mes messages sur mon cell; je regarde un peu Facebook. Je prends ma douche et je me prépare pour le Cégep. Je déjeune. Je vais en classe, et à la bibliothèque faire mes devoirs. Je joue au volley-ball trois soirs par semaine. Sinon, ben... je sors avec des amis, j'écoute des films, et tout.

— Ah oui! Ton père m'avait parlé du volley-ball. Bien, bien… Et t'arrive-t-il d'être en silence, de lire, ou d'écrire?

— Hum, je lis un peu là. Sinon en voiture… Ah non! en voiture j'écoute la radio ou de la musique. Et quand je marche… j'ai souvent mes écouteurs. Ben entre mes cours parfois je… En fait, tu vois, de nos jours quand on sait pas quoi faire – être en silence, c'est ça? – eh ben, on joue à des jeux sur son cell, on se promène sur Instagram, et tout ça là. Même le soir, on s'endort souvent sur Netflix; presque toutes mes amies font pareil.

Grand-père me regarda, désorienté.

— Ouin, tu connais pas tout ça toi, hein?

Silence.

— Mais Loésia… comment dirais-je? J'ai l'impression que… que tu ne vis que très peu, non? Oh! Sainte écorce! qu'est-ce que je raconte? Je m'excuse… C'est seulement que voilà, j'ai l'impression que tu es presque exclusivement en train de réagir, d'absorber, de… Ah! je te connais à peine... Mais je me demande où tu es dans tout cela… Quand est-ce qu'une image ou une pensée sort de toi, au lieu d'y entrer? Quand est-ce que tu agis sur le monde, sur la société, plutôt que lui, qu'elle sur toi, dis?

D'une main, grand-père se massa encore le thorax; de l'autre, il prit un linge et s'essuya le front.

J'avais l'impression de me faire gronder par un vieillard qui n'y comprend rien, à ma génération. Toutefois, il n'avait pas un ton moralisateur; il avait l'air davantage déconcerté et soucieux qu'indigné.

— Chère Loésia, me promettrais-tu d'essayer au moins quatre fois de raquetter – en laissant ton téléphone à la maison?

— D'accord, grand-père : minimum quatre fois. Promis!

Les traits de son visage m'ont paru se détendre, et lui, être satisfait – malgré la sueur trahissant un certain inconfort.

— Lorsque tu étudies pour un examen et que tu oublies un concept ou un théorème, il n'y a pas de catastrophe : tu ouvres ton manuel et il est là. Mais, synapse! où vas-tu quand l'information n'a pas encore été dupliquée et se perd en toi-même? Or, ce problème suppose une grandiosité : que tu aies vécu l'exubérante joie qui te traverse le corps – comme une aurore boréale – quand une idée émerge de toi, affirmant par le fait même ton existence, oui!

J'ai pressenti que c'était un moment propice à l'harmonica. Et comme de fait, grand-père la prit. Mais c'est un son creux et exprimant une lourde douleur que j'entendis. Grand-père s'effondra au sol.

Crise cardiaque.

Syncope.

Prise de panique, j'appelai une ambulance. Mais nous étions dans un chalet…

Je me penchai vers grand-père qui reprit connaissance.

— Je vais… mourir, mourir, chère Loésia.

— NON! Grand-père, NON… Tu peux pas, grand-père! Pas maintenant, non!

— Chhh… c'est correct, ma jolie. J'en… j'en avais assez… Et ça finit bien… comme ça.

Je pleurais. Je serrais la main de mon grand-père.

— Je… te donne… prends mon harmonica : joue de l'harmonie. Rêve... Va, ma jolie… et… crée de l'harmonie.