Dans l'Ouest on serait mieux

(par Alexandre Krzywonos)

Je est nous. Dans le lit. Ce matin.

Trop peu longtemps.

Tu pianotes déjà. Moi dans la salle de bain je rince ma bouche mouille mon visage. Je t’écoute commencer, te réveiller, le réveiller. Je n’abandonne pas ton t-shirt ni tes boxeurs trop grands. Tes vêtements sont à moi, juste à moi, je les porte souvent quand tu es là quand tu n’es pas là je me pavane. Parfois je danse. Toi tu aimes l’ambiguïté qu’ils donnent à mon cul à mes seins à mes hanches, je le sais, je le sais j’adore ça. Sauf que là c’est dimanche, je dois te laisser pratiquer, je dois te laisser m’oublier.

*

Tu chantonnes rauque, ta voix rouillée supplie d’arrêter le tabac. Tu la dégourdis, la convaincs que Pall Mall Bleu n’y est pour rien. C’est la vieillesse c’est la fatigue c’est toujours une excuse ce n’est jamais Pall Mall Bleu. Le déjeuner va tout lubrifier. Café, bacon, deux oeufs pour ta gorge. Et après ton café, tu grilleras la première de la journée. Tu es con. Le clavier, lui, ne dit rien quand tes doigts lui reviennent jaunis, puants.

*

Sauf que là, maintenant, toi sans chandail, tu permets l’aube de poser son baume sur ta peau, sur ton dos. Je le sais par coeur, ton dos. Et moi je regarde. Là et là, j’ai creusé mes ongles, je souris. Je veux te coller, te minoucher, te caresser un peu juste un peu, juste prendre le temps de perdre notre temps dans le lit, là, ensemble, mais c’est dimanche-jour-de-pratique-pas-de-grasse-matinée. Je te laisse pratiquer, je reviens bientôt tantôt dans quelques minutes. Je vais aller faire le café aussi le déjeuner et revenir. Passer mon dimanche à t’écouter, ou rien faire, ou les deux.

*

La bouilloire siffle, les oeufs et le bacon pépient, camouflant tes do ré mi. Et je vogue. Entre le four et la table, et le salon, et la table et là il se disperse les journaux les factures les notes de cours et

The Lonely Planet:

British Columbia

The Canadian Rockies.

La bouilloire ne siffle plus, j’écoute, tu es enfin dégourdi, tu sonnes vrai. C’est déjà bon ce que tu fais. C’est déjà prêt pour la tournée. C’est déjà enregistrable pour ton album. C’est déjà toute. Déjà parfait. Quand je dis ça, tu me traites de menteuse et parfois je crois que tu as raison.

*

Je brûle le bacon, les oeufs. Je les cache sous un essuie-tout dans la poubelle. Je te le dirais pas. Je cuis d’autres oeufs d’autre bacon.

*

J’aimerais qu’on parte d’ici, un mois ou deux mois, je dis. Tu t’en fous, je dois répéter deux fois pour que tu m’écoutes. L’écho d’un son électronique coupe ton soupir. Dois pratiquer, n’ai pas le temps, merci pour le déj, suis occupé là, tu peux-tu me laisser jouer tranquille s’te plait.

Tu dis des choses comme ça. Des fois je comprends des fois je ne comprends pas, et j’oublie que ça veut dire non donc je me réessaye mais non. Non on n’ira pas dans les Canadian Rockies ni au British Columbia pour un mois ou deux.

Tu sors pour aller fumer, je regarde le clavier et en profite pour l’insulter. Je le traite d’orgue, parce qu’il prend trop de place.

*

Je veux l’essayer, moi aussi l’aimer comme je t’aime toi. Il doit savoir que je l’ai insulté, donc il me refuse lorsque je le touche. Il sonne mal il veut pas, je le maîtrise pas, ça fonctionne pas. Entre deux bouffées de ta cigarette, dehors, moi j’échappe ma tasse de café elle tombe sur les touches blanches les touches noires elles deviennent brunes un instant puis redeviennent comme si de rien était, le piano a tout bu tout aspiré et l’écran s’éteint et j’appuie sur on/off rien n’illumine rien ne me dit que je pourrais le rallumer rien rien rien.

Fuck.

*

Tu constates que le clavier n’allume plus je te mens j’invente que c’est peut-être un bug puis je t’avoue que je l’ai brisé. J’aimerais m’excuser on pourrait aller dans les Canadian Rockies pour se changer les idées. Je vais te le repayer je dis, même si ça coûte le prix d’un billet pour la British Columbia. Tu as gâché ma journée tu dis, mais ok tu ajoutes.

Je place The Lonely Planet dans le recyclage, sous des cartons.

*

Je passe le prochain dimanche dans la cage d’escalier, à monter un Yamaha tout neuf. Vingt kilos dans mes bras qui enlèvent le poids de cinq cents dollars dans mon portefeuille.

Je suis la reine du sarcasme, toi le roi du féminisme, me disant que tu peux pas m’aider, qu’une femme doit se débrouiller toute seule lorsqu’elle fait une connerie, que je dois assumer et réparer ce que j’ai brisé.

La reine te croit et ça ne le dérange même pas que Sa Majesté soit dehors en train de fumer, pendant qu’elle se fait des noeuds dans le dos jusqu’au troisième étage.