De l'appel des mots à l'appel du monde. L'expérience poétique chez Saint-Denys Garneau et Anne Hébert

Karim LAROSE

Il y a quelques années, l'essayiste Jean Larose, dans L'Amour du pauvre, a voulu synthétiser en une formule lapidaire, sur laquelle il glisse rapidement, l'un des enjeux importants de l'expérience poétique de Saint-Denys Garneau, qui aurait, d'après lui, « irrémédiablement perdu foi en la valeur du symbole ». J'aimerais revenir sur cette intuition en me penchant ici sur le « Monologue fantaisiste sur le mot », article important mais de lecture difficile, publié par le poète en 1937. Cet « essai » ne porte pas sur le français, langue menacée ; il ne porte même pas sur la langue à proprement parler. Il s'intéresse au mot lui-même, en tant que moteur de tout symbolisme. Sans la moindre référence au Canada français, il introduit une sorte de fantaisie dans l'une des chasses gardées du nationalisme culturel des années 1930. J'essaierai dans cet article de faire ressortir la conception de la parole qui en constitue le cœur et qui vient bouleverser l'ancienne rhétorique du « chant » poétique. Dans un deuxième temps, je mettrai cet essai en relation avec « Poésie, solitude rompue », qui ouvre Mystère de la parole d'Anne Hébert, un texte clé dans l'histoire littéraire québécoise, par ailleurs en dialogue manifeste avec l'œuvre de Garneau. Malgré une évidente parenté littéraire, Hébert emprunte une voie tout à fait différente de celle de Garneau en favorisant une poétique de la communion où, arrachée au silence, la parole inépuisable, mais parfois confuse, des choses et des êtres est donnée à déchiffrer au poète.