Le langage et le pouvoir à l’heure du néolibéralisme

Jean-Pierre Kesteman

Conférence prononcée à l’Université de Sherbrooke le 14 octobre 2010.

La langue de coton se distingue de son homologue de bois,

 dure et soviétique, par son côté rassurant, chaud, moelleux,

 qui fait oublier sa totale insignifiance

 (Jean DION, dans Le Devoir, 10 décembre 1998)

AVERTISSEMENT

            Avant d’entamer cette causerie et en guise d’avertissement, il m’apparaît indispensable de vous préciser les éléments suivants :

            1. Les opinions exprimées par le conférencier sont purement personnelles et n’engagent que sa responsabilité. Elles ne reflètent d’aucune façon le point de vue de l’Université de Sherbrooke, de ses employés, de ses dirigeants et de ses administrateurs.

            2. Le bilan carbone ® de cet événement n’a malheureusement pas pu être établi, faute de fonds pour faire appel au prestataire externe et indépendant, seul habilité à utiliser cet outil de comptabilisation des GES (gaz à effet de serre). Le conférencier signale seulement qu’il a eu recours aux services d’autobus de la STS (Société de transport de Sherbrooke) et non à son auto personnelle pour venir aujourd’hui sur le campus.

            3. Plusieurs séquences de cette causerie pourront heurter la sensibilité d’auditeurs. En effet, on y parle crûment. Sans précaution oratoire, on entendra des mots tels « capitalisme » « viol des consciences » ou  « bouillie pour les chats ». Comme le recommande la télévision à l’annonce de films au contenu explicite, la supervision d’adultes avertis est recommandée. Le mieux sans doute, plutôt que de prendre la fuite, sera de ne prendre aucune parole au pied de la lettre.

            4. Le conférencier admet qu’il n’aurait pu produire le texte de cette conférence sans l’appui des compagnies Microsoft™, Hewlett Packard™, Domtar™, Nissan™ ou de l’Hydro-Québec, et qu’il n’aurait pu fournir à son intellect la force vitale et la stimulation nécessaires sans le recours aux produits des compagnies Danone™, Kraft™, Parmalat™ ou de la Société des Alcools du Québec. Dont acte.

            5. Malgré certaines pressions, l’auteur se refuse à recourir à l’artifice du Power Point™, à cette séquence imagée qui vous prescrirait les mots à retenir ou à recopier frénétiquement durant la projection. À cette fausse clarté médiatisée par des organigrammes et des couleurs, il me semble préférable de favoriser la demi-obscurité. Celle-ci s’étend entre l’instant où vous percevrez les paroles du conférencier et le moment où vous réélaborerez, même imparfaitement, ce que vous avez entendu. Cet espace, parfois infinitésimal, c’est ce que Lacan a appelé le temps pour comprendre.

            6. Enfin, signalons qu’aucun animal n’a été molesté au cours de la préparation de cette causerie.

            Vous voilà, je l’espère, rassurés.

PRÉAMBULE

            Au mois d’août dernier, je m’étais attelé à une conférence qu’un organisme universitaire m’avait invité à prononcer sur le sens à donner à l’omniprésence d’une nouvelle forme de langage. C’est un sujet qui m’intéresse et qui m’inquiète. J’avais donc commencé à jeter à l’écran (au «moniteur», pour ceux qui n’auraient pas compris) quelques réflexions sur l’usage de termes tels mondialisation, marché, développement durable, transparence, compétence, excellence, efficience, résilience, gouvernance, alouette…, sachant fort bien que, durant septembre, un voyage en Europe me tiendrait éloigné de ce travail. Ce séjour fut fort agréable et je n’en aurais pas à faire état ici, si lors de mon passage à Paris, je n’avais retrouvé, presque par hasard, le professeur Mansfield, un distingué collègue avec lequel, depuis trente ans, je partage idées et bonnes bouteilles.

            J’avais du temps à perdre. Lui aussi. Les universitaires devraient toujours avoir du temps à perdre. Nous nous sommes donc arrêtés pour prendre un muscadet dans un bistrot, pas loin du boulevard Saint-Michel, au zinc évidemment. Cela coûte moins cher et on y côtoie des caractères intéressants. Nous ne fûmes pas déçus. Un clochard dépenaillé, barbe et tignasse en folie, pérorait. Je ne comprenais pas à quel prince ou ambassadeur il s’adressait dans son monologue. Il répétait sans cesse : « Excellence ! Excellence ! » Nous eûmes de la peine à reconnaître Jacques Chiroubles, mathématicien émérite, poète et jardinier à ses heures, qui noyait son chagrin dans une infâme piquette, baptisée « le rouge du patron ». Le pauvre venait d’être démis de ses fonctions au sein de son université. Il était dans un état pitoyable. Le patron du bistrot était agacé. Nous décidâmes d’emmener le collègue, de lui faire prendre l’air et de continuer notre discussion dans le jardin voisin du Luxembourg.

            Apparemment, le président de l’Université de Paris-56 n’avait guère apprécié l’usage de la liberté académique de notre ami. Chiroubles est un critique impitoyable de la « nouvelle gouvernance » et de la transformation marchande de l’éducation. À cette occasion, le Chief executive Officer lui aurait déclaré : You’re fired ! Vous êtes viré ! Chiroubles, troublé, ne réussit pas à répondre en globish (global english pour les profanes) et se contenta de répliquer en écho et en langue vernaculaire:

            « Pour mes idées, sans doute ?   

            - Qui vous parle d’idées ? À cause de vous, Chiroubles, nous allons rater l’atteinte de nos objectifs institutionnels. Dans notre plan stratégique, nous avons mis en place des synergies multiples pour valoriser les créneaux conjoncturellement porteurs et pour nous positionner de manière structurante dans l’échiquier international. Or, après évaluation, je constate que votre enseignement et votre prétendue recherche libre constituent un frein à notre poursuite de l’excellence. Vous êtes devenu un poids mort pour notre compétitivité ».

            Et voilà comment nous nous mîmes à parler de ces gros mots de la nouvelle langue, qui, autrefois apanage de milieux bureaucratiques ou d’organismes internationaux, sont entrés dans la langue de tous les jours.

            Je suis rentré de Paris. Ma conférence était faite. Je n’avais plus qu’à la mettre en perspective, pour vous. Je ne pouvais quand même pas exiger de mon auditoire de faire le voyage à Paris et de picoler du mauvais vin à un bistrot de rencontre !

****

            Le pouvoir des mots. Les mots du pouvoir. Tous les pouvoirs créent des mots. Pour effacer d’anciennes façons de dire. Pour désigner de nouvelles réalités. Pour masquer de nouvelles dérives. Pour nous obliger à penser comme le pouvoir.

            Depuis trente ans se diffuse à la grandeur de la planète un nouveau pouvoir. Celui du capitalisme néolibéral. Son dieu est le Marché, avatar du mot Capital. Son prophète est l’ensemble des médias audiovisuels, y compris la Toile et les portables. Son évangile, à travers l’audience des spectateurs,  veut favoriser l’homogénéité des comportements de consommateurs tout en flattant leur égoïsme (ce que Dany-Robert Dufour appellera des formations égo-grégaires). Cette exaltation de l’individualisme de jouissance est évidemment très éloignée du désir exprimé par les Lumières du 18e siècle de favoriser la volonté créatrice et critique de l’individu. Que voulez-vous ? Nous ne sommes plus à l’âge moderne, mais aux temps postmodernes !

            Osons le dire sans détours. L’entreprise du néolibéralisme, à travers le divertissement médiatisé, c’est de décerveler le spectateur. Une entreprise qui va de pair avec la domination de l’image sur le discours, avec la préséance du spectacle sur la réflexion, avec l’effet miroir du « talk show » débile, de l’humour niaiseux et du bla-bla de la pipolisation (Tout le monde en parle, n’est-il pas vrai ?). Ainsi la pensée de celui qui jadis aurait pu être un citoyen se réduit à une servitude volontaire face au spectacle, à la publicité, au marché.

            Après trente ans de déconstruction des concepts, après trente ans d’intervention de grands organismes internationaux, tels la Banque mondiale, l’Organisation de coopération et de développement économique ou la Commission européenne, après trente ans de consensus de Washington, une nouvelle langue a pignon sur rue, réductrice, appauvrissante, aliénante. Certains critiques l’appellent la novlangue néolibérale, d’autres la langue de coton.

            Nous en évoquerons quelques vocables particulièrement significatifs. L’excellence, le développement durable, la compétitivité. Si nous avons le temps, on pourra y ajouter la transparence, la compétence, la gouvernance

            Comme toujours lorsqu’il s’agit de problèmes complexes, il est exclu d’en faire le tour et d’en dire le dernier mot. Dans des conférences antérieures ou des articles publiés dans Le Devoir, j’ai déjà évoqué les dérives de l’excellence ou de la gouvernance. On pourra y revenir. Ce qui m’apparaît intéressant pour notre propos de ce soir, c’est sans doute de démonter les mécanismes d’élaboration du nouveau langage, de les mettre en relation avec l’histoire, avec l’éclairage de philosophes, de linguistes, d’écrivains. J’ai intitulé mon propos : Le langage et le pouvoir à l’heure du néolibéralisme.

La compétitivité ou la mise à mort

            Jadis, le mot « concours » désignait la rencontre de nombreuses personnes : « Un grand concours de peuple » ou un ensemble de choses parfois fortuites : « un concours de circonstances ». Puis, avec le temps, on insista  sur la collaboration : « prêter son concours à quelqu’un ». Et enfin, avec le développement des systèmes basés sur le mérite, que ce soit les collèges des Jésuites, les administrations publiques ou le sport amateur, le «concours» désigna une épreuve de connaissances ou d’habiletés où plusieurs concurrents tentent d’obtenir une place, un titre, un prix.

            Ce qui était important, comme on nous le rappelle hypocritement à chaque cirque sportif, ce n’était pas de gagner, mais de participer. « Être plusieurs dans la course ». On est plusieurs sur les rangs. Certes au bout du compte, il y a une récompense.

            Le mot « concurrence » marque cet infléchissement. Il s’agit bien encore  de courir à plusieurs, mais en pleine conscience de l’existence d’une rivalité. Remarquons que l’accent est encore mis sur le processus, sur la course. La théorie économique y vit une image porteuse pour désigner le rapport d’émulation entre producteurs ou entre commerçants. Certes, cette concurrence peut être acharnée, féroce, voire déloyale, même si les prédicateurs et économistes de tout poil en parlent comme d’une « saine » concurrence. On se fait concurrence, en se marchant sur les pieds peut-être, mais, pendant des décennies, ce fut l’idéal dans lequel on nous a fait croire que nous évoluions à travers la politique du juste prix !  

            Cette « libre concurrence » s’essouffla au cours du 20e siècle. Elle fut faussée en effet tant par les monopoles, les trusts ou les cartels que par les barrières douanières ou administratives, les interventions de l’État ou les conventions collectives. La chute du taux de profit des entreprises dans les années 1970 révélait la minceur, l’inefficacité de l’idéal de concurrence. Le mot ne voulait plus rien dire. Il fallait trouver autre chose. Ou plutôt, une autre façon de dire la même chose, et donc un autre mot.

            L’ère du néolibéralisme favorisa donc l’émergence d’un nouveau concept : la « compétitivité ». Le mot ne figure pas encore dans le Grand dictionnaire Robert de 1960. Il apparaît en fait vers 1980.

            Il dérive du mot « compétition », qui fut lui-même emprunté à l’anglais vers 1750, mot qui évoque la recherche simultanée par plusieurs personnes d’un même titre, d’un même prix, d’un même résultat. À première vue, «compétition» semble un synonyme de «concurrence», mais il existe rarement de vrais synonymes. En effet, si la concurrence insiste sur le fait que nous sommes plusieurs à courir pour atteindre le but, la compétition, elle, met l’accent sur le fait qu’il n’y aura qu’un seul vainqueur. La concurrence évoque la course; la compétition, la victoire du gagnant. La compétition laisse sous-entendre que la course est en fait une lutte sans pitié, sans ménagement, qu’elle ne suppose aucune erreur, aucune faiblesse. La compétition est vive…, dit-on. Beaucoup d’appelés et un seul élu. Toute l’organisation des sports « de compétition » est basée sur le mythe de la médaille, de la coupe, du champion… Les médias en font depuis longtemps leur nourriture principale…

            Accordons-nous un détour par l’univers du sport. Ces jours-ci, dans la vertigineuse rotation du calendrier sportif, ce sont les Jeux du Commonwealth, en Inde, qui ont la vedette. Et voilà ravivées la fabuleuse aventure du sport, la consécration de nouveaux dieux du stade à savoir les champions médaillés, la vague déferlante d’images, l’émouvante, passionnante, martelante succession d’images : images d’instantanéité universelle (Le direct, le direct, le direct), des images retransmises sur tous les continents, images répétitives, ralentis, zooms, arrêts sur image, diffusion en boucle, points de vue spatialement variés des diverses caméras. L’image, im-médiate. Autrement dit, une image qui peut se passer de médiateurs, qui peut tellement bien se dispenser de commentaires (malgré la présence d’experts en complet veston trônant dans des décors colorés) que certains restaurants spécialisés retransmettent ces spectacles sur des écrans géants, tout son éteint.

            Que ce soit la coupe Stanley, la coupe Grey, le SuperBowl, la Formule 1, nous voici chacun, assis dans l’individualité de notre salon, transformés en partisans et en consommateurs. Car le miracle du sport de compétition tient de l’hypostase. De même que les théologiens chrétiens postulèrent trois personnes divines substantiellement distinctes à l’intérieur d’un dieu unique, ainsi, relayées de portable en télévision ou sur internet se confondent les  trois images de l’athlète performant, du produit de consommation qui le commandite (qui le sponsorise, diront les Français) et de la foule galvanisée dans les stades ou devant les écrans.

            Voici les nouveaux dieux, aux chandails balafrés de marques commerciales, parlant tous la version sportive de l’anglais mondialisé. Nous n’ignorons pas que derrière l’image, il y a les sponsors, l’argent, la renommée d’un jour, le fric, le culte de la performance, le fric, le dopage, le fric et aussi la face cachée, l’oubli pour les vaincus ou le suicide. Et ce qui est incroyable, c’est que cette course au rendement, à la performance, incluant le dopage et ses effets destructeurs, est finalement occultée par la célébration de concepts imaginaires : l’esprit sportif, la tradition olympique avec ses serments, ses drapeaux et ses hymnes, le fair play et la neutralité du sport, supposément au-delà des partisanneries et des rivalités ethniques. Tel est le monde exaltant de la compétition.

            Et de la compétitivité… Car, à travers le passage du sport de l’amateurisme à la professionnalisation, à la marchandisation et à la médiatisation, le concept de « compétition » est devenu un mot à la fois normal, banal et en même temps exaltant, chargé de connotations positives, tout orienté vers le mythe du champion, au terme d’une joute idéalisée. Et c’est à travers cette banalité de la compétition que s’est faufilé en douce le mot de «compétitivité».

            Désormais, il s’agit moins de courir avec d’autres que d’affronter la situation de concurrence, de faire front, d’attaquer, de mobiliser toutes les ressources pour la victoire. Jadis, le langage de la concurrence pouvait paraître apparenté à un gentlemen’s agreement, à une rencontre d’amateurs, où régnait  le fair play et où on observait certaines règles minimales.

            Aujourd’hui, le langage de la compétitivité est un langage belliqueux. L’entreprise, le pays, l’université sont mobilisés, non dans un championnat, non dans une course, mais dans une guerre. Dans une lutte d’extermination. Oubliez l’époque du concours auquel vous preniez part de manière convaincue ! Oubliez le temps de la saine concurrence ! Désormais règne l’obsession d’une victoire finale par la mise à mort des rivaux. La compétitivité s’apparente ainsi au sport extrême, qui vise l’élimination de l’ «autre», comme dans les jeux sur ordinateur. On dira de certaines OPA qu’elles sont hostiles… « La guerre, yes, sir ! »

            Ainsi, lorsque les dirigeants d’un pays, d’une entreprise, d’une université plaident pour la compétitivité, ils tentent de nous faire croire que nous sommes tous des Federer dans un tournoi open ou des Schumacher luttant pour la position de tête (la pole position pour parler globish). Ils prétendent que cette lutte effrénée va nous insuffler un nouveau dynamisme, stimuler nos forces vives. À cet effet, ils mettront tout dans la balance : « il y va de votre bonheur ! De votre niveau de vie, de l’avenir de vos enfants, de l’existence de nos institutions !

            Conclusion d’étape. En suivant le chemin qui va du concours à la concurrence, puis à la compétition et enfin, à la compétitivité, on saisit à la fois la course qui s’est dissoute dans la victoire, la participation de plusieurs qui s’est évanouie dans l’obsession de la médaille du vainqueur, l’émulation qui a disparu face à la guerre.Déconstruction d’une idée.

            Et en même temps, on découvre la confiscation du sens : Soyez compétitifs ! Cela veut dire quoi ? Ce slogan a, dans les faits, depuis vingt ans, rimé avec dégraissage, délestage, gel des salaires et du pouvoir d’achat, délocalisation, maladies du travail. La guerre n’implique-t-elle pas de se débarrasser des poids morts, de ce qui est trop lourd, trop âgé, trop peu productif ? Ainsi, la compagnie X augmente ses parts de marché, les hauts dirigeants accroissent leurs bonus, valorisent leurs stock-options; les travailleurs chôment, vivotent, se suicident. Parfois à petit feu, comme ce brave Chiroubles avec du mauvais vin, parfois d’un coup, comme tous ces salariés de France Telecom.

Le développement durable ou en voir de toutes les couleurs

            L’autre jour, je fis encore une fois ce geste absurde. Je cliquai sur la fonction «démarrer» pour fermer Windows™, j’abandonnai les feuilles sur le panier de l’imprimante, je mis mon manteau et sortis. Il me fallait respirer. Ce que je venais de lire dans les journaux, d’entendre à la radio, de voir à la télévision m’avait déprimé.

            Heureusement, le boisé était tout proche. Un soleil d’Action de grâces striait les fûts des bouleaux et des mélèzes de ses rayons timides. Même si le  sol était jonché de feuilles roussies ourlées de gel, la ramure ruisselait encore  de couleurs. L’air était frais et croquant. On se serait cru autrefois. J’arrivai bientôt au belvédère. Un banc aux planches vermoulues invitait à une – prudente – méditation. Je m’assis face au silence.

             Je contemplais le paysage. Malgré l’irruption colorée du feuillage d’automne, tout me parut vert. Éclatant de verdure. Vert comme les bacs roulants du recyclage. Vert comme les enseignes de British Petroleum. Vert comme les plants de maïs des biocarburants. Vert comme les papetières (Domtar se glorifie que 63 % du papier est récupéré pour le recyclage). Vert comme toutes les marques d’automobiles qui consomment moins d’essence (moins qu’avant, certes, mais combien au fait ?). Vert comme toutes les compagnies qui ont pris le tournant vert, qui lavent plus vert, qui recyclent les pare-brises démolis, qui construisent des maisons préfabriquées plus vertes (nouveau climat). Vert comme vers l’avenir… Vert parce qu’il faut être vert.

            Pourtant, en regardant mieux, je perçus du rouge. Rouge comme les boues toxiques échappées d’un réservoir industriel en Hongrie. Et du noir, couleur des oiseaux mazoutés. Et le brun dégoûtant des marées de brut dans les bayous de la Louisiane. Et le beige sale des rejets des sables bitumineux de l’Alberta. L’argenté des poissons de la surpêche. Et le blanc millénaire des glaciers en fonte du Groenland.

            Et au travers de cette cacophonie colorée, je découvris un peu de lumière. Une vision moins pessimiste de notre avenir. Résolument optimiste, diront certains. Un concept récent, des mots nouveaux, qui parlent de salut, en douceur : le développement durable.

            Forgé en 1985 lors des préliminaires du Sommet mondial de la Terre, tenu à Rio de Janeiro sept ans plus tard, le terme anglais est sustainable development. Développement soutenable, si l’on veut, qui peut être soutenu.

            « Répondre aux besoins d’aujourd’hui sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs besoins », définition officielle.

            Développement durable, a-t-on adapté en français. Soit. Développement durable, répètent désormais comme un mantra politiciens, lobbys, industriels, universitaires. La formule est amusante et intrigante. Un oxymore, en somme. Ce que les grammairiens qualifient de l’alliance de deux termes de sens contradictoire (Hâtons-nous lentement !) Comme si le développement, résultat de deux siècles de croissance économique continue, pouvait se poursuivre afin de satisfaire nos besoins toujours plus gros (pensons aux besoins des pays dits « émergents »)  sans gruger dans les réserves de ressources finies, limitées, non renouvelables.

            L’ironie veut donc que si notre type de développement est en fait insoutenable et non durable, il fut d’autant plus important de l’appeler quand même soutenable et durable.

             À moins qu’on ne joue sur la nature des besoins d’aujourd’hui (besoins individuels ou collectifs ? Ceux du Nord-américain ou ceux de l’habitant des favelhas, des réfugiés de Port-au-Prince, des dépotoirs de Calcutta, de Lagos ou du Caire ?)  Et les générations futures, c’est à quel horizon ? 20 ans, 200 ans, 2000 ans ? Ce ne fut pas encore précisé. Et selon les lois de la physique, dans un univers comme le nôtre, quel gain ferons-nous si nous remplaçons le pétrole par les biocarburants, si nous couvrons nos champs de cultures destinées non à l’alimentation humaine, mais à celle des moteurs, si nous tapissons mers et montagnes de champs d’éoliennes à la merci d’une saute de vent ?

            Mais, voilà, la force des nouveaux concepts, sûrs qu’ils concentrent la seule solution « rationnelle » face à un problème complexe, c’est de pouvoir  ridiculiser ceux qui les critiquent. Comme dit ironiquement Luc Ferry, « qui voudrait d’un développement intenable ? »

            Pourquoi le développement durable est-il rationnel ?

            Parce que, disent les partisans du nouveau langage, il est basé sur une lecture scientifique du climat, sur les rapports d’évaluation élaborés par des experts du changement climatique (le fameux GIEC, encensé des uns, critiqué par ses détracteurs, Claude Allègre en tête, qui constatent le changement climatique, mais ne sont pas convaincus par le rôle prépondérant des gaz à effets de serre ou même des activités humaines tout court). Enfin, la gestion à visée mondiale du développement durable repose sur l’établissement de normes vérifiables à travers une foule de nouveaux indices.

            Ah, que ferions-nous sans les indices ? Bilans carbone ®, empreinte écologique, durabilité environnementale, indices de développement humain (le développement, n’est-ce pas aussi la santé, la richesse, l’alphabétisation ?), toutes ces procédures, ces normes, ces formules de régulation font ainsi dépendre le problème de lutte contre les changements climatiques non de principes clairs mais de la quantification complexe de multiples indicateurs de modalités. Et dès qu’il y a quantification, la marchandisation n’est pas loin.

            Je pensais au protocole de Kyoto, que notre gouvernement avait été si tiède à signer et aux mécanismes de tarification du carbone et aux transferts et aux quotas. J’ignore encore pourquoi, à ce moment-là, mon esprit dériva vers une toute autre histoire dans une tout autre époque. Je ne croyais pas qu’elle aurait son intérêt pour vous. Elle amusa certes mes collègues Chiroubles et Mansfield, mais, ce soir, il me semble intéressant de vous la raconter quand même. Cela nous reposera et nous distraira.

            Au cours des 12e et 13e siècles la chrétienté d’Occident a été transformée à la fois par le développement des universités, du capitalisme marchand, des libertés urbaines et bourgeoises et par l’acceptation du prêt à intérêt, c’est-à-dire de l’argent qui génère de l’argent, autrement dit le capital.

            Eh bien, cette irruption de nouvelles manières de penser, de dire et de faire eut un impact, que je qualifierais de symptomatique, sur la façon de voir  certaines questions de foi et de morale, plus précisément sur le sens à donner à la vie, à la mort et au jugement de Dieu envers ses créatures pécheresses.

            L’Église a dû très tôt gérer le destin de millions d’âmes. La vertu conduisait au ciel, le péché en enfer. Terrible dilemme. Certes, la croyance traditionnelle de la «communion des saints», c’est-à-dire que les vivants pouvaient prier pour le salut des personnes défuntes, laissait croire à une mince possibilité d’échapper au feu éternel. Mais sur quoi reposait cette croyance ? La théologie, devenue par son statut universitaire un discours, un raisonnement, une argumentation,  se mit à la questionner.

            De la même façon que, de nos jours, une grande partie du nouveau lexique fut agencée et vulgarisée par des organismes internationaux tels la Banque mondiale ou la Commission européenne, ainsi, il y a plusieurs siècles, ce fut l’organisation la plus ancienne de l’histoire, internationale, globale et universelle, catholique en d’autres mots, l’Église de Rome, qui allait résoudre l’angoissante question de la sainteté, clé de l’accès au Paradis, par une technique nouvelle, de nature comptable. Il s’agit de l’invention du purgatoire.

            Initiative géniale, il faut l’admettre. Le salut n’était plus tellement une affaire de vertu, de sainteté, de pureté morale, de victoire du Bien sur le Mal, bref une démarche de vie reposant sur le qualitatif. C’était désormais une performance, dont on pouvait mesurer le degré. L’état de péché était remplacé par une pesée graduée. Désormais, l’âme pouvait être plus ou moins pécheresse et la sanction calibrée en jours, en mois, en années d’attente au purgatoire. Ainsi fut établi le règne du quantitatif.

            Et sur la base du chiffre, du score, l’Église construisit peu à peu un véritable marché. Comme pour le marché du carbone, on pouvait racheter par divers procédés des droits à l’absolution des péchés, les siens ou ceux des défunts, à condition de les contrebalancer par l’acquisition d’unités de pardon, appelées indulgences. Ce système d’échange quantitatif reposait naturellement sur le recours à une unité comptable, qui fut le jour de 24 heures.

            Visiter sept églises dans la même journée en récitant des patenôtres, dire telle prière pour les défunts, pouvait valoir la rémission d’autant de jours, de semaines, de mois de purgatoire. Le pèlerinage à Rome, à Saint-Jacques ou à Jérusalem, la participation à une croisade contre les Infidèles, valait indulgence plénière, sorte de fast track pour le Paradis.

            Un pas de plus dans le système comptable fit déboucher les indulgences dans le domaine marchand. L’Église permit de tarifer les indulgences en les liant à l’argent. Il devenait dès lors possible d’abréger le séjour au purgatoire sans se taper le pèlerinage, simplement en payant l’Église d’un montant d’argent proportionnel aux jours d’indulgence requis. Un progrès remarquable, qui reposait sur un système complexe, mais efficient, comme on dirait aujourd’hui.

            Afin de financer la construction de la basilique St-Pierre de Rome, le Pape vendit à l’électeur Albert de Brandebourg contre 24 000 ducats le droit de vendre des indulgences. Celui-ci emprunta la somme à la maison de banquiers la plus riche de l’Empire germanique, les Fugger, et fort de l’autorisation papale de prélever une commission de 50 %, confia aux Dominicains le soin de colporter auprès des fidèles la vente des indulgences. Un document romain de 1514 (renié par l’Église plus tard) avait fixé le tarif autorisé. Tout y passait : l’absolution pour la défloration d’une vierge, pour le meurtre de sa femme, pour le recours par la femme enceinte à un produit abortif, pour l’inceste, pour le sacrilège, pour l’entretien par un religieux d’une concubine et autres joyeusetés du temps. Pas un péché qui ne fût catalogué et tarifé. Et les pauvres, me direz-vous ? Le texte dit explicitement que faute d’argent, ils ne pourront être consolés.

            On sait que cette pratique fut attaquée publiquement par Luther, qui dénonça cette invasion mercantile. Dans le domaine du salut, prétendait Luther, tout dépendait de Dieu, non des combinaisons de l’Église de Rome.

            Le marché du carbone, c’est comme le marché des indulgences. Un principe moral qui se négocie pour de l’argent. On achète des droits à polluer, mais ici, les critères de la tarification demeurent encore flous, faute d’un pouvoir organisationnel universel comme l’Église de Rome. Profitent de ce flou les pays et les industries qui maîtrisent le mieux les techniques et les procédures de régulation.

            Bref, en l’absence de définitions claires, d’instruments irréfutables, de négociations entre puissances politiques, dans l’attente de ce que les spécialistes qualifient de « gouvernance mondiale», qui définira et contrôlera ce système global de lutte contre les mutations climatiques ? L’ONU ? Le FMI ? Le G 20 ? L’économie de marché, c'est-à-dire le Capital ? En attendant, les objectifs de réduction de 5,2 % souscrits à Kyoto pour 2012 ont été reportés à 6 % en 2020.  [42]

            Dans ce contexte, le concept triomphal de développement durable nous révèle une autre facette du nouveau langage : le flou et le mou. Un mot-caoutchouc qui n’a guère de consistance, qui rebondit vers n’importe quoi, tout et son contraire. Le développement durable voisine à ce titre avec de nombreux mots, qui nous semblent familiers, mais qui, à force d’avoir été détournés de leur sens, ne veulent plus rien dire. De la bouillie pour les chats, aurait ajouté ma grand-mère.

            Le mot « réforme » par exemple. Jusque vers 1970, ce terme évoquait les grandes réformes sociales opérées dans les pays capitalistes d’Occident sous la pression des mouvements ouvriers et syndicaux. Les « réformistes » se distinguaient des « révolutionnaires » parce que tout en croyant à la « lutte des classes », ils travaillaient à faire progresser l’établissement des avantages sociaux et des services publics à l’intérieur du système parlementaire et dans l’espace de légalité de la liberté d’opinion et d’expression. Ce fut longtemps le fossé séparant en France et en Italie les socialistes des communistes, dans la mesure où ces derniers prêchaient la nécessité d’un renversement complet du système capitaliste par la violence.

            Or, voilà que dans les années 1980 et 1990, les milieux conservateurs et néolibéraux s’emparaient du mot réforme au moment même où la gauche parlementaire abandonnait son vocabulaire de lutte des classes. Le mot était disponible, il était à prendre. Le néolibéralisme s’en est saisi. En douceur. Pour lui faire dire le contraire de ce qu’il signifiait. « Les indispensables réformes », l’expression revint dans la bouche des économistes, des experts, des politiciens, des organismes internationaux de développement du capitalisme. Synonyme de restructurations de l’économie, de suppressions d’emplois, de destruction des acquis sociaux, de tentatives de supprimer des assurances sociales basées sur la répartition et non sur la capitalisation, ainsi que des volontés de confier à l’entreprise privée la santé, la sécurité et les services public, de l’électricité au téléphone et aux chemins de fer.

            Réforme. Le même mot qui soutenait les acquis sociaux de l’époque antérieure (1920-1970) recèle désormais leur destruction et à ce titre invertit les termes connexes comme progrès et modernisation.

L’excellence ou le tchador du vide

            L’excellence est une valeur évoquée par nos entreprises, nos institutions, nos universités avec tellement de naturel que le mot ne nous fait plus sourciller. Le terme est devenu banal. Comme la triade Liberté, Égalité, Fraternité, au fronton des mairies de la République ou du Je me souviens de nos plaques d’immatriculation. Tout ne doit-il pas être proclamé excellent pour trouver grâce aux yeux du système ?

            On parlera de l’excellence du dossier scolaire de votre fille comme critère de sélection, de filières d’excellence, de bourses d’excellence. Évidemment, comme pour de nombreux termes du nouveau langage, il a connu une vie antérieure, sous des habits d’autrefois. On savait qu’un vin pouvait être excellent, un repas, un acteur, un remède, une idée, bref, tout ce qui dans son genre, comme précise le Robert, atteint un degré éminent de perfection. Mais, dans l’usage familier, ce mot ne voulait pas dire grand-chose, sinon d’exprimer au superlatif une impression favorable face à quelqu’un ou quelque chose qu’on goûte ou qu’on entend: Excellent dîner ! C’est une  excellente conférence !

            À la question : « Qu’est-ce que l’excellence ? », Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur de France répondait, il y a peu: L’excellence, c’est le meilleur. Ce qui, à mon avis, entraîne une confusion. L’excellence est un absolu. Le meilleur est un relatif. Un ministre devrait savoir de quoi il parle. En fait, la nouvelle société adore les termes absolus.  C’est sans nuances. Tout ou rien. Au moins, voilà qui est clair. Qualité totale. Zéro défaut. Tolérance zéro. Expérience ultime. C’est beau et fort. Mais cela veut dire quoi, au juste ?

            « L’avantage unique de l’excellence, disait déjà Bill Readings,est de n’avoir aucune signification ou, plus précisément, de ne comporter de référence à rien » (p. 22)

            On peut juger excellent un modèle de chaussures. On peut dire familièrement d’un professeur : il est excellent, mais comment définir l’excellence d’une compagnie fabriquant des chaussures ou  d’une université ? Rien qu’à poser la question, on sent le malaise, le piège…

            Que peut-on dire en effet contre l’excellence ? Faut-il attendre des dirigeants universitaires qu’ils plaident pour la médiocrité ? Qu’un doyen avoue : chez nous la formation en histoire est moins excellente que celle en sociologie ? Cette simple formulation, par son non-sens, nous montre l’ambiguïté, le vide du concept, qui peut s’appliquer à tout et à rien.

            Cette université, ai-je compris, est autant excellente pour ses jardins suspendus que pour la réduction des places de stationnement et pour son engagement envers le développement durable (!), dont elle serait en fait un leader. D’ailleurs, comme le véhiculent les tee-shirts vendus à ses étudiants, elle est à la fois une université de leaders et une université leader.

            Mais à propos de qualité de stationnement, Readings rappelait que l’excellence pouvait aussi bien être accordée au stationnement d’une université pour des motifs d’efficacité (plus de stationnements au pied même des édifices amènent employés et étudiants plus vite au travail) que pour des motifs environnementaux (moins de stationnements et plus éloignés détournent employés et étudiants de choisir l’auto plutôt que le transport en commun pour accéder sur le campus).

            En fait, tout peut être excellent, la recherche en physique, la qualité des repas à la cafétéria, la disponibilité d’ordinateurs branchés sur l’intranet institutionnel, le plan de cours du professeur Machin, la gestion des finances. Pour chacun de ces sujets, on serait bien en peine de trouver des qualités communes. Le seul dénominateur commun de ces excellences, c’est d’être le résultat d’un classement sur la base de critères incarnés dans des indicateurs quantifiables.

            La perfection n’est pas de ce monde, disaient à la fois le bon sens et nos anciens moralistes. Mais on peut avancer sur le chemin de la perfection, ajoutaient-ils. L’excellence, loin d’être le point ôméga, l’ultime, l’absolu, est, comme la vertu, un objectif inatteignable, mais moralement souhaitable. Tout le monde veut être excellent. Mais certains le seraient plus que d’autres, paraît-il. À preuve, les classements d’excellence des universités (ranking pour ceux qui ont oublié le français).

            Il en existe de multiples de ces classements et chaque université, chaque faculté, chaque département peut y trouver son beurre. Chaque classement a ses critères, qui changent chaque année. Le nombre de livres par étudiant contenus dans les bibliothèques était important il y a encore dix ans. Le nombre de giga octets de ressources électroniques d’information offerts aux étudiants a sans doute davantage de valeur aujourd’hui.

            Le choix des indicateurs et leur pondération est ici crucial. Le plus à la mode de ces rankings, celui de l’Université de Shanghaï mesure la performance des universités au nombre de prix Nobel attribués à leurs anciens étudiants, au nombre d’articles publiés dans les dernières années par leurs professeurs dans les revues prestigieuses de sciences, au nombre de citations de ces articles.

            Généralement, les sciences humaines, les arts, la littérature sont absents de ces critères de classement. Par contre, tous les indices qui peuvent être ramenés au temps, à la fréquence, à l’argent ou à des unités comptabilisables  sont pain bénit pour les promoteurs. On peut ainsi évaluer le prix de revient d’une formation, le coût des études d’un diplômé, le comparer au salaire qu’il obtiendrait à la sortie de l’institution, le temps requis pour se trouver un emploi, comptabiliser les brevets déposés par les professeurs, établir le taux  de persévérance ou d’abandon des étudiants dans un programme, etc. On le voit les critères de l’excellence se réduisent à des données chiffrables, quantifiables et mesurables. Des données souvent empruntées au modèle anglo-saxon, à celui de grandes universités américaines de prestige qui ont mis l’accent sur la recherche, les dotations.

            On découvre donc qu’un terme qui a la prétention de l’absolu, de l’ultime, l’excellence, couvre en fait des résultats relatifs, que le qualitatif (la perfection) qu’on nous propose comme modèle n’est qu’un cocktail de grandeurs mesurables, dans le cadre d’une impitoyable sélection  des institutions au sujet du financement.  

            En proposant de rivaliser avec ceux qui sont perçus comme «les meilleurs au monde», en cherchant à promouvoir l’excellence plutôt que la qualité,  l’OCDE, le FMI, un ministre de l’Éducation ou un recteur (président) recourt à un discours visant à asseoir la légitimité de politiques renforçant les moyens humains et financiers de quelques établissements, de quelques chercheurs, de quelques étudiants.

            Le concept d’excellence fait partie depuis une vingtaine d’années du paysage universitaire. Le plan de développement de l’Université de Sherbrooke concocté en 1987 s’intitulait déjà Choisir et exceller. On y indiquaitquepour favoriser la croissance et l’émergence de secteurs d’excellence, il était impérieux de faire des choix, c'est-à-dire de supprimer des programmes et des départements peu rentables, peu productifs, quantitativement parlant, bien sûr.

            Par ailleurs, si je me fie au plan stratégique de l’Université de Sherbrooke publié il y a quelques jours, l’institution privilégie toujours, entre autres valeurs, l’excellence et annonce que le choix des actions qui en résultera sera fait en toute transparence. Il y a progrès. Toujours l’excellence. Toujours le choix. Mais en plus, la transparence. Un autre mot-valise. Un autre mot-écran (Mot-valise ? Mot écran ? Nous verrons plus tard).

            L’excellence, nous le voyons, est un terme bien creux. Mais, malgré sa vacuité, il entraîne des effets redoutables.

            Promouvoir l’excellence, c’est en effet favoriser les inégalités, les abandons. C’est privilégier la minorité, accroître la compétition, susciter la concurrence entre professeurs et chercheurs, exacerber le processus sélectif entre étudiants. Stress au travail, découragement, disparition du « temps libre » propice à la réflexion, perte du sens des missions fondamentales de l’institution, l’excellence, disons-le, amoindrit, blesse, tue (étudiants au Japon).

            Encore une fois, les critiques, les résistances à ces mesures, le fait d’affirmer que ces indicateurs et classements paraissent futiles ou dépourvus de signification réelle, toutes ces réticences sont perçues comme des comportements d’autrefois. Dinosaures, mammouths, sont des termes souvent accolés aux derniers briscards nostalgiques de la vieille université non marchande.

            L’importance de la quantification est reliée aux jugements que portent désormais sur une université le gouvernement, distributeur de ressources rares, ou les spécialistes du marché, pour lesquels l’éducation universitaire a une valeur en fonction d’un coût.

            Nous savons depuis les analyses de Gibbons que l’université est de plus en plus (Gibbons disait : de manière irréversible) une usine à diplômes,  gérée de manière managériale (à la sauce gouvernance, aurait-il pu ajouter), tournée de plus en plus vers la formation pratique, utilitaire, intégrée dans un système  de production d’informations et de savoir, qui circule des départements de recherche et développement des grandes entreprises aux armées, aux ministères de la sécurité, pour revenir dans les laboratoires universitaires. Tout cela dans le tourbillon de la mise au point de nouvelles techniques de mise à mort, de bricolage du vivant ou de miniaturisation des outils de surveillance, de transmission ou de stockage d’informations.

            L’excellence est un concept, comme disait déjà Reading, qui n’apporte rien sinon d’être un rouage de l’échange international du capital. Et, dans ce contexte, un mot qui justifie des politiques violentes et inégalitaires.

            Nous assistons donc encore une fois au renversement, au remodelage du sens d’un terme, dont les traits triviaux et le caractère brutal sont voilés sous le tchador de l’idéal de perfection. C’est ce qu’on appelle parfois un mot écran.

            Ainsi, de compétitivité au développement durable et à l’excellence, mon collègue Mansfield et moi, occupions nos loisirs parisiens. Avec l’air frais du jardin, le brave Chiroubles retrouvait son esprit pétillant. Il se mit à évoquer le vocabulaire de ses jeunes années quand la plupart de ses collègues étaient inscrits au parti communiste et lisaientl’Humanité. «Avec tout le vin qu’il a bu, me fit remarquer mon collègue Mansfield, il a la gueule de bois. Pas étonnant qu’il se mette à gloser de la langue de bois.

De la langue de bois à la langue de coton

            Nous le savons. La mise en place brutale d’un régime politique radicalement différent du précédent, ce qu’on appelle la révolution, ne se limite pas au renversement du pouvoir de classes sociales privilégiées ou à l’élimination physique de ses dirigeants. Il ne suffit pas de décapiter Louis XVI ou de fusiller le tsar. La révolution ne serait rien sans la volonté de transformer la manière de penser et d’exprimer des idées. Elle  s’appuie donc sur de nouveaux mots ou de nouvelles façons de parler.

            Le recours autoritaire à un nouveau vocabulaire vise entre autres à supprimer des mots courants, qui seront supplantés par de nouveaux. Monsieur rayé de l’usage devient Citoyen ou Camarade. Ou par exemple, à détruire le rythme social traditionnel encadré par le calendrier. En 1792, les révolutionnaires français édictèrent un nouveau calendrier qui oblitérait les noms anciens des mois et la mention des fêtes religieuses. On parla désormais de brumaire, nivôse ou floréal et la semaine de 7 jours fut remplacée par celle de 10, le décadi. Ce calendrier qui fixa le début de l’an I à septembre 1792 dura 14 ans. Mussolini créa l’ère fasciste, dont l’année 1922, date de la Marche sur Rome, correspondait à l’an I. Le Troisième Reich des Nazis eut lui aussi son jargon sinistre, fait de la première syllabe de mots divers (Nazi, Gestapo), et son lexique : solution finale, empire qui durera mille ans.

            Mais ce fut le régime dit soviétique qui fabriqua avec le plus de soin une nouvelle langue. Il s’agissait d’abord d’une refonte du vocabulaire politique et administratif et même révolutionnaire à l’aide d’acronymes ou de néologismes abrégés : Le communisme international devint le Kominterm, le service de propagande révolutionnaire s’appela Agitprop, etc.

            Par ailleurs, le recours à des formules utilisées par Marx dans ses écrits d’économie politique permit d’émailler le discours officiel de clausules fort pratiques, puisque, extirpées de leur contexte original, elles visaient à occulter une claire compréhension des choses en en alourdissant l’expression : la conjoncture est « déterminée en dernière instance par tel processus d’évolution de la superstructure» ou bien « l’action du parti a réussi à établir un rapport dialectique entre ceci et cela ».  

            Enfin, ce maquillage se combinait avec une subversion du sens même de certains mots : Le journal officiel, véhicule de propagande par excellence, s’appelle Pravda (la Vérité). Même le nom du régime «soviétique», un des pires régimes despotiques et totalitaires, était l’usurpation d’une forme de démocratie directe de la base ouvrière, le soviet (organe populaire de débat et de décision formé d’ouvriers ou de soldats, actifs dans les débuts révolutionnaires de 1905 à 1918). Le régime « soviétique » écrasa dans le sang en 1921 les soviets de marins de Cronstadt qui se révoltaient contre le pouvoir dictatorial du Parti Bolchévik dirigé par Lénine et Trotski. Quant aux pays de l’Est européen, derrière le Rideau de fer, ils se déclaraient des « démocraties populaires ». Sans commentaire.

            La combinaison de ces trois caractéristiques du langage soviétique : nouvelle terminologie, fatras marxisant, transformation du sens, donna ce que les Russes et les Polonais appelèrent bientôt la langue de bois. Un matériau linguistique qui n’offrait aucune prise, aucun détail, aucune nuance à quoi s’accrocher, lourd, massif, comme un char d’assaut, fort de sa robustesse idéologique.

            La formule langue de bois devint courante en France vers 1980, parce que les «Nouveaux philosophes» s’en étaient emparés. C’était l’époque où Bernard Henri Lévy (BHL) ou André Glucksmann parlaient de la barbarie à visage humain et développaient les équations : la gauche, qu’elle soit socialiste, stalinienne ou maoïste, c’est Marx, et Marx, c’est les Soviets, et les Soviets, le goulag, l’enfer des camps sibériens, décrit par Soljenitsyne. Bel exemple d’amalgame.

            Cette dénonciation du verbiage hermétique des régimes totalitaires visait en 1980 essentiellement le marxisme soviétique (nazisme et fascisme avaient disparu de l’histoire comme régimes politiques en 1945). Mais à travers lui, étaient visés le communisme français, resté fidèle à Moscou, et son partenaire réformiste de l’Union de la Gauche, le parti socialiste de Mitterand.

            Comme on dit, la nature a horreur du vide. Sur les ruines fumantes de la langue de bois, avec la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’Union soviétique, s’édifia bientôt un langage nouveau, concocté dans les officines de la droite néolibérale. C’était l’époque où Fukuyama pouvait parler de la fin de l’histoire, perçue comme l’atteinte du stade ultime de développement de nos sociétés dans le capitalisme désormais offert à toute la planète.

            Car tous ces mots qui nous irritent, compétence, transparence, excellence, gouvernance, mondialisation, ont été, au cours des trois dernières décennies, proposés par le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’Organisation de coopération et de développement économique, la Commission européenne et les grandes messes internationales patronnées par l’Organisation des nations unies et ses organisations affiliées comme l’UNESCO.

            Dans un monde qu’on prétendait en voie d’unification (mondialisation oblige), enfin apparaissait un langage universel, relayé par la bouche d’experts, de spécialistes et de responsables d’organismes internationaux, un langage qui proposait à l’ensemble des nations, les mots qui allaient configurer le salut planétaire (rien de moins!). Le tout exprimé en anglais (même si les langues vernaculaires les adaptèrent par la suite, non sans quelques dérives : globalization devint mondialisation; sustainable development devint développement durable).

            Ah, les remarquables formules : Placer l’éducation tout au long de la vie au cœur de la société (Jacques Delors). Éduquer le village-planète (Jacques Delors, encore). Vivre ensemble en harmonie, but ultime de l’éducation au XXIe siècle (Myong Won Suhr). La mondialisation heureuse (Alain Minc).

            Il y a 20 ans, François Bernard Huyghe développa à ce propos le terme de  langue de coton  et plus récemment, le linguiste Alain Bihr celui de novlangue néolibérale.

            Jean Dion nous explique : La langue de coton se distingue de son homologue de bois, dure et soviétique, par son côté rassurant, chaud, moelleux, qui fait oublier sa totale insignifiance. Nous l’avons effectivement constaté, le nouveau langage néolibéral recourt à des termes séduisants (transparence), voire enjôleurs (excellence, efficience) ou naturels (mondial, mondialisation). Des termes plutôt creux parce qu’ils ne se réfèrent à aucun concept donnant prise à l’explication ou à l’analyse des faits ou des actions qu’ils qualifient. Ils servent d’appui à des discours souvent inflationnistes ou alambiqués, au sens nébuleux, qui masquent le vide de la pensée. La langue de coton. Le mot caoutchouc. Et dans ce cocon qui étouffe la critique, le mot réussit à masquer les aspérités de son sens profond, virulent, obscène (décrivant une réalité pas belle à voir, donc dont on ne parle pas).

            Prenons l’exemple du terme flexibilité. Antonyme de rigidité, la flexibilité devient une qualité, celle du nouveau travailleur, je veux dire du nouvel associé. Au lieu d’être bétonné dans la routine, dans le conventionnel, dans la prescription du livre (By the book. On ne parle pas ici de la Torah, de la Bible ou du Coran, mais de la convention collective), l’homme moderne, nouveau, s’adapte aisément aux circonstances. C’est un trait de sagesse, de bon sens. L’évolution du primate à l’homme moderne n’a-t-elle pas été une constante adaptation aux circonstances ?

            Mais l’adaptabilité n’est franchement pas éloignée de ce qui est  malléable, maniable, manipulable, souple. En fait, en guise de souplesse, on retiendra que c’est celle de l’échine qu’on est capable de courber, en guise de soumission. La flexibilité est la capacité à accepter n’importe quel salaire, n’importe quelle mutation, n’importe quel horaire, n’importe quelle dérégulation, n’importe quelle précarisation.

            Alain Bihr pour sa part, en reprenant à George Orwell le concept de novlangue, montre l’inversion du sens de la plupart des mots-clés utilisés depuis des décennies par le capitalisme néolibéral dans la campagne idéologique qu’il mène pour démanteler les acquis de l’État-Providence et des droits sociaux que les travailleurs ont pu imposer ou négocier après la crise des années 1930 et la compromission de certaines bourgeoisies avec l’occupant nazi.

            L’analyse de Bihr était décapante. Il parlait de novlangue.  Je me promis à mon retour de retrouver le livre d’Orwell, que j’avais lu il y a longtemps déjà, mais que j’avais un peu oublié à l’arrière d’un rayon de ma bibliothèque.

De la novlangue et de la servitude volontaire

            Je retrouvai ainsi Winston Smith, le héros du livre 1984, appelé officiellement 6079 Smith W, qui vit une vie fade et solitaire sous le regard constant du télécran, employé au ministère de la Vérité à réécrire les passages de journaux de l’année ou du mois précédent afin qu’ils concordent avec la réalité actuelle et qu ils prouvent désormais que Big Brother avait tout prévu et que le parti avait toujours raison.

            Dans ce roman, George Orwell décrit l’imposition d’un nouveau langage caractéristique du régime totalitaire qui domine une partie du monde,  l’AngSoc (socialisme anglais), langage auquel il donne le nom de novlangue. Il s’agit d’une langue dont le lexique a été volontairement réduit et qui doit empêcher l’expression de toute idée subversive, de toute critique contre le système. À terme, la novlangue supprime la possibilité d’imaginer le monde autrement qu’il n’est car elle rend tous les humains incapables de penser un sujet avec quelque intensité ou profondeur. Sans entrer dans tous les détails, qu’Orwell expose dans une annexe à son célèbre roman d’anticipation, relevons-en trois caractéristiques :

            La première est la réduction du lexique à un nombre infime de mots classés en trois groupes.

                        Le groupe A désigne les quelques actions biologiques indispensables : boire, manger, dormir, travailler ou des objets familiers en nombre réduit chien, maison, viande.

                        Le groupe C des termes requis par l’évolution des techniques.

                        Le groupe B, le plus fondamental, consiste en une série de néologismes, de mots inventés, qui forment le noyau de la vulgate (ou de la non-pensée) de la  société nouvelle. Quelques caractéristiques :

-       identité du nom et du verbe (couper remplacé par couteau)

-       extinction de nombreux adjectifs qualificatifs (pas de nuances), de formes verbales (inutilité de pluisieurs modes et temps de conjugaison)

-       absence d’exceptions grammaticales

-       suffixes pour marquer le contraire : chaud vs froid : chaud et in-chaud. Très froid : plus-in-chaud Glacial : doubleplus-in-chaud-

-       combinaison et abréviation

-       structure de mots en deux syllabes (les phrases deviennent un ronron, récitées inconsciemment)

-       inversion du sens : Campjoie : camp de travail forcé

                                                     Minipax : ministère de la guerre

                                                     Miniver : ministère de la propagande

            La deuxième caractéristique est l’omniprésence de mots ambigus ou à double sens. Ainsi le mot blancnoir peut avoir plusieurs significations :

-       ce qui est noir est blancsi la discipline du Parti le demande

-       évoque un opposant politique qui croit que noir est blanc

-       je crois que ce qui est noir est blanc, je sais que ce qui est noir est blanc et j’oublie qu’on a déjà cru le contraire

            La troisième caractéristique est la doublepensée, qui fait accepter simultanément deux points de vue opposés. Le langage peut ainsi dire chaque chose et son contraire.

            Le résultat est que l’on ne peut plus percevoir d’erreurs logiques dans le discours, qu’on ne peut plus comprendre le moindre argument hostile au système et même qu’instinctivement, on devient incapable d’être entraîné dans un raisonnement qui déboucherait sur une idée hérétique.

            Ainsi endoctriné depuis l’enfance, l’être ne se souvient pas du passé ou ne le comprend pas. Le système réécrit constamment le passé, falsifiant documents, discours, archives afin qu’on n’ait plus aucun modèle de référence : tout est beau, on est bien, les prédictions du système sont toujours justes, Big Brother a toujours raison.

            On peut bien rire de la novlangue de l’Angsoc. Nous avons pour notre part remplacé sourd par non-entendant, aveugle par non-voyant. La dame de couleur qui nettoie les toilettes de la gare d’autobus est une technicienne de surface. Quant au double sens, à la double pensée, les exemples que nous avons présentés ce soir en sont une belle illustration.

            Pourtant entre la novlangue de l’AngSoc et la novlangue néolibérale existe une différence fondamentale. La novlangue d’Orwell est celle de la dictature d’un parti de type stalinien, de la télévision de propagande et de Big Brother. La novlangue libérale n’utilise aucune dictature, aucune violence. Nous ne sommes pas forcés de la subir. Nous l’acceptons librement, enfin presque.

            Dans cette perspective, on constate que les lectures les plus pénétrantes de cet asservissement de bon gré sont à rechercher dans la littérature. Nous venons de parler de 1984. Orwell a aussi écrit une fable sur la liberté et la dictature, intitulée Animal Farm. On y trouve la réflexion suivante : Les idées impopulaires peuvent être passées sous silence et les faits gênants rester dans l’ombre sans aucun besoin d’interdiction officielle. On pourrait parler aussi de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ou du Discours de la servitude volontaire, d’Étienne de la Boétie (1549) ou du classique d’Alexis de Tocqueville sur la démocratie en Amérique.

            Servitude volontaire. Encore un oxymore. Déjà au 16e siècle ! Pourquoi les hommes se soumettent-ils à l’autorité du chef ? Plus par leur lâcheté, leur abandon d’une liberté au visage banal que par la violence du Maître. La Boétie signale déjà que beaucoup de sujets se laisseront endormir par le spectacle, le jeu, le ludique, aveugler par les honneurs, les décorations, les postes. Pour les autres, la crainte religieuse, la peur du vide devant l’inconnu. Se révolter ? Encore faudrait-il avoir pris conscience de ce qu’est la liberté, l’être libre. On ne regrette jamais ce que l’on n’a jamais eu, écrit-il. On le voit, l’oubli du passé, l’effacement de ce qu’était l’état antérieur à la servitude est une composante « douce » (soft) de cette disposition à accepter.

            Cet effacement, cet oubli «providentiel» est plus que l’occultation d’un passé idéalisé ou folklorique. La servitude volontaire contemporaine, pourrait-on dire, tient au fait que nous avons été amenés à effacer nos repères. Ainsi avons-nous oublié que ce que nous avions, ne nous avait pas été donné de toute éternité, mais que nous avions dû nous battre pour l’obtenir. Nous battre avec des revers et des victoires, parfois partielles. Et dont les méthodes et les résultats ont pu varier selon les conjonctures (guerres, crises économiques et dépressions, faiblesse des pouvoirs politiques, compromissions des élites, etc.)

            À la place de ce passé en mouvement, nous est proposé le temps zéro. Celui de l’instant. Le lieu imprécis, dont le centre est partout et la circonférence nulle part, disait déjà Pascal.

            Le vécu déconnecté du temps et de l’espace, homogénéisé dans l’instantanéité des média, du courriel, dupliqué à la millième puissance partout dans le monde (hier soir, paraît-il, un milliard d’humains ont assisté en direct, à la télévision ou sur internet, à la remontée du premier mineur chilien enterré dans la mine de cuivre). Cette standardisation de la vie à travers le spectacle, le sensationnel, l’émotif s’accompagne d’un rabotage des différences culturelles.

            L’incapacité d’un grand nombre de personnes éduquées à saisir l’espace et le temps planétaires parce qu’ils ne maîtrisent pas ou n’ont jamais appris les rudiments de ce qu’on appelait jadis l’histoire et la géographie, est de plus en plus répandue (Que d’États-Uniens ignorent où se situe le Canada ! À fortiori, l’Ouzbékistan, le Darfour ou le Tibet). Situer, même approximativement, dans le temps, les Croisades, les grandes explorations des navigateurs portugais, espagnols ou hollandais, la Réforme protestante, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la création des Nations-Unies, l’octroi du droit de vote aux femmes ou d’autres événements de notre devenir social est une impossibilité pour beaucoup de jeunes. Et de toute façon, tout cela est dépassé. À moins qu’on n’en fasse un spectacle. Mais la Guerre des Étoiles a pour beaucoup plus de vraisemblance que les récits des Croisades.

            À force d’y penser, je finis par croire que la transformation du langage à l’ère du néolibéralisme, loin d’être un fait purement linguistique, intéressant pour les linguistes et les grammairiens, reflète ce que Dufour appelle «une révolution culturelle ». Celle-ci n’a rien de l’austérité des Gardes rouges et du petit livre de Mao, mais elle se pare de tout l’éclat de l’image du spectacle, de la fausse performance et de la satisfaction commerciale de nos désirs. J’y reviendrai en finale.

*****

            Faisons le point. Nous nous sommes promenés à travers un parterre de concepts. Nous aurions pu en prendre d’autres, mais nous en avons retenu trois. Et nous les avons affublés de titres un peu intrigants. La compétitivité ou la mise à mort. Le développement durable ou en voir de toutes les couleurs. L’excellence ou le tchador du rien. Nous avons appris à démêler la langue de bois et la langue de coton. Nous nous sommes rappelés de la novlangue d’Orwell et du concept de servitude volontaire de La Boétie. Il est temps de rassembler nos découvertes.

            Elles sont à mon avis de deux ordres. Une, appartient au langage en tant qu’outil et que technique. L’autre au langage en tant que vecteur de la parole dans la Cité des hommes.

            A. Le langage de la nouvelle langue du néolibéralisme en tant qu’outil et technique pourrait se ramener aux caractéristiques suivantes :

1.     La technicisation du langage.

2.     La transformation de mots simples et d’usage ancien par l’allongement, la fusion, la troncation. C’est un phénomène classique de la création des mots : pensons à vidéaste, courriel, logiciel, tapuscrit. Ne dites plus un problème, dites une problématique; plus résoudre, mais solutionner, plus complet, mais exhaustif. On sera proactif plutôt que vigilant ou serviable.

3.     Le recours à l’anglo-américain utilitaire avec ses dérives, jargonné par des locuteurs aux accents divers, aux cultures multiples. Le business English «mondialisé», c’est le globish. On parlera de brainstorming. De cash-flow, de benchmark. Y recourir est plus qu’une mode, c’est affirmer sa croyance en un monde unifié par le marché, qui requiert une langue débarrassée des scories archaïsantes des langues vernaculaires, de ces exceptions culturelles, de ces barrières linguistiques qui doivent tomber comme les barrières douanières. Y recourir, c’est affirmer sa foi en un monde utilitaire, contractuel, peuplé d’individus consommateurs.

4.     Le recours au doublet négatif : sourd devient non entendant, aveugle non voyant

5.     Le recours à l’euphémisme, à l’oxymore. Raffolez-vous du terme : «capital humain» ? À moins que vous ne pensiez que l’être humain est réduit à sa valeur marchande ? On ne dira plus «une grève», mais un « mouvement social ». Non seulement, on fait l’impasse sur l’histoire du mot grève, phénomène social établi depuis le 18e siècle, sur le vécu des luttes ouvrières, sur la solidarité des travailleurs face au capital. Mais en plus, on confisque un terme qui avait, jusqu’il y a peu, un sens bien différent. Celui d’une solidarité dans des organisations syndicales, communautaires, coopératives ou revendicatrices de droits pour des groupes divers. Il milite dans un mouvement social pour les sans-papiers, les femmes, les itinérants…

6.     On a affaire bref, à une rhétorique qui habille de formules en apparence nouvelles, voire novatrices, des problèmes anciens. Ainsi la novlangue aide-t-elle à croire à l’invention d’idées nouvelles, à un rajeunissement de la pensée. La plupart du temps, il ne s’agit que de l’adaptation au français de formules concoctées en anglo-américain dans les boîtes à penser (think tanks) des départements d’économique ou des organismes mondiaux de régulation. Les adaptateurs en sont les experts, journalistes et universitaires, convoqués à cet effet pour apporter une couleur scientifique, autorisée. Cette rhétorique tient souvent à l’affirmation du rêve comme s’il était réalité (wishful thinking) et au recours massif aux chiffres, aux statistiques, aux indicateurs, au quantitatif. Rarement cohérent, plus souvent flou ou mou, ce langage requiert davantage l’acceptation passive que la critique réfléchie, l’assentiment de type abstentionniste plutôt que l’engagement citoyen, la fausse liberté du moi consommateur.

            Certes, on retrouve plusieurs de ces caractéristiques lexicales ou syntaxiques dans d’autres jargons à la mode. Mais, c’est là, une deuxième dimension :

            B. Il existe un lien entre ce langage et un certain nombre d’attitudes, de façons d’être ou de penser.

            Utiliser la novlangue ou l’un de ses avatars, c’est  en effet accepter ou adopter une vision particulière du monde, c’est entretenir un rapport particulier au réel. C’est s’insérer dans un nouveau conformisme qui voit le monde comme un marché global en passe d’uniformisation, qui s’alimente à un espace de communication unique ( Julien Sansonnens).

            Comme l’illustre le beau livre de Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché, ce recours au nouveau langage de l’âge du néolibéralisme doit être en effet perçu comme bien plus que la simple adoption de nouvelles caractéristiques linguistiques. Les langues ont toujours évolué, lorsqu’elles étaient vivantes. Mais, la novlangue néolibérale s’insère dans un délabrement de plus en plus accentué de la prononciation, dans la dissolution des liens logiques du discours (T’sais, veux dire), dans l’atrophie du vocabulaire (langue des blogs, chats, etc.). Et ces pertes seraient elles-mêmes reflet de la disparition de nos azimuts sociaux ou culturels comme la famille, l’État, les religions, la nation, les générations, les genres, les sexes, la démocratie, les mouvements sociaux.

            Tout cela nous convie à faire de nous plus des individus que des membres d’un groupe, plus des consommateurs ou des esclaves du divertissement que des citoyens ou des êtres libres. Toute l’ambigüité de la situation tient d’ailleurs à l’usage du mot «liberté».             Comme le dit Dany-Robert Dufour : la contrainte permanente à consommer doit donc être redoublée par un discours incessant de liberté, d’une fausse liberté bien sûr, entendue comme permettant de faire « tout ce qu’on veut ». (p. 27)

            Pour tempérer la fatigue du travail, la perte de sens de nos actions, la compétition, la dévalorisation de nos journées, nous retrouvons avec un plaisir, peut-être teinté d’amertume, la télévision de divertissement aux mille chaînes du zapping, déclinant le bavardage insignifiant, l’humour de bas-étage, la promotion pour l’achat de produits inutiles (mieux encore, si vous répondez dans les vingt prochaines minutes, nous vous ferons parvenir une deuxième moulinette à pitons), assenant les commerciaux répétés trois ou quatre fois au cours d’une même émission, les journaux télévisés devenus un programme bien calibré de faits divers, où le sensationnel est de règle. Ensuite, nous nous promènerons dans les temples du shopping, dans les centres d’achats, matrices du gaspillage et de l’endettement.

            Et encore des écrans, des jeux, des nouvelles people, la virtualité des  réseaux sociaux factices. Tout concourt ainsi à magnifier l’instant, le sensationnel, le spectacle, au nom de la publicité commerciale. Le troupeau ego-grégaire, masse d’individus consommateurs, dira Dufour.

            Si nous suivons Dufour, il nous faudrait explorer les différentes facettes de ce viol des consciences, facettes mentales, sociales, culturelles, psychologiques, politiques, juridiques (……….)

(Le temps qui m’est alloué ne me permet pas d’aller plus loin)

ÉPILOGUE

            Tout cela dans la nouvelle langue du néolibéralisme ? Sans doute.

            Toute pensée critique serait-elle donc en voie d’être étouffée ? Il y a dix ans, j’aurais répondu : « Le danger est imminent ». Aujourd’hui, je dirais qu’il est « immanent ». Il ne nous guette pas. Il nous a envahis. Et a emporté plus d’adhésions auprès de jeunes générations toutes gagnées à l’image et à la virtualité.

            Mais l’histoire n’est pas finie. L’État n’est pas mort (les banques faillies qui avaient l’habitude de privatiser les gains ont accepté avec joie de socialiser les pertes). Le balancier de la régulation, de certains contrôles par une autorité, nationale ou internationale, n’est pas à exclure. La force citoyenne n’est pas morte (Parc Orford, Rabaska, gaz de schiste).

            Mais surtout, puisque nous sommes partis du langage, c’est là que nous pouvons agir. Une pensée libre suppose de contester l’emploi magique de la nouvelle terminologie néolibérale.

            Quand on vous matraquera plus ou moins subtilement avec les mots développement durable, excellence, gouvernance… Oubliez le silence du consommateur égoïste membre du troupeau ou désillusionné de tout ! Réagissez. Demandez à votre interlocuteur d’expliquer ce que le mot veut dire.  Lancez le débat sur la signification réelle de ces termes ! Dénoncez ce recours quasi religieux au dieu Marché !

            Bref, il faut refonder sur le Verbe l’espace du discours, du Logos, de la parole citoyenne.

            Voilà. C’est à tout cela que je pensais avec mes deux copains, alors que je regardais discrètement les enfants courir dans les allées du parc ou lancer des modèles réduits de goélettes dans le bassin du Luxembourg. Au moins ceux-ci, me disais-je, ne sont pas vautrés devant leur télévision. Toujours cela de gagné !

            Je vous remercie de votre patience et de votre attention et d’avoir partagé ce moment de réflexion avec moi.

Quelques pistes…

Claude ALLÈGRE, L’imposture climatique ou la fausse écologie, Paris, Plon, 2010

Alain BIHR, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste, Lausanne, Éditions Page Deux, 2007

Dany-Robert DUFOUR, Le Divin Marché. La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007

Pascal DURAND, Les nouveaux mots du pouvoir, Bruxelles, Aden, 2007

Luc FERRY, Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992

François Bernard HUYGHE, La langue de coton, Paris, Laffont, 1991

Bill READINGS, The University in Ruins, Harvard University Press, 1996

Julien SANSONNENS, « Non à l’hégémonie et à l’aliénation linguistique du « business English », Le Temps (Genève), 30 septembre 2010