- Hommage à Jacques Grand'Maison (1931-2016)

- UN HUMANISME SPIRITUEL COMME CONTRIBUTION À UNE BASE SOCIÉTALE COMMUNE

25 SEPTEMBRE 2014 CONFÉRENCE, UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE

Jacques Grand’Maison

            Un de mes collègues sociologues au Centre national de recherche scientifique à Paris définissait le prêtre catholique comme (étant) un préposé aux choses vagues. C’est peut-être à cause de cela que tout au long de ma vie active je n’ai cessé le va-et-vient entre l’université et les travaux sur le terrain, entre la recherche et l’action, entre l’écriture et l’engagement.

            Permettez-moi un peu d’humour de circonstance. Lors d’un souper chez un couple de mes paroissiens j’étais invité au titre de « petit professeur d’université ». Lui il est un plombier qui a une grande entreprise d’installation et d’entretien des  gaz(s) utilisés dans les hôpitaux. En me rapetissant au titre de petit professeur d’université il faisait la même chose pour sa femme qui est beaucoup plus instruite que lui. Au cours du repas, il me dit j’ai une grande nouvelle à t’apprendre. J’ai confié à ma femme la direction de mon entrepôt à Sainte-Thérèse. Mais Marie a exigé de prendre des cours à l’université. Alors moi je dis à Marie « tu prends des cours en quoi à l’université? » Tout de suite mon plombier prend la parole et dit ceci « imagine-toi donc mon cher Jacques, ma femme prend des cours en anthropologie et mon entrepôt ne va pas mieux ».

            Je viens ici avec la conscience de plusieurs de mes limites. D’abord celle de me présenter devant un auditoire aux nombreuses disciplines et riches expériences. Et aussi la limite de mon sujet. L’humanisme spirituel dont je vais parler n’est qu’une des émergences de sens dans notre société de plus en plus complexe et dans la large constellation des possibles. Et puis, il y a cette autre limite. La base commune de la société a aussi des implications culturelles, juridiques, politiques et autres.

            Je note ici un paradoxe, à savoir que l’intérêt au spirituel aujourd’hui prend une ampleur qui déborde les murs des temples : églises, mosquées et synagogues pour envahir même les esprits les plus séculiers, les esprits laïques. Des athées de chez nous et d’ailleurs nous parlent de spiritualité. Tels les philosophes athées Luc Ferry et André Comte Sponville, Hubert Reeves et bien d’autres.

            Dans mon long cheminement de recherche, j’ai noté que déjà au tournant des années 80’, on s’est mis à parler des valeurs spirituelles. C’est à l’époque où les très grands mythes des dernières décennies ont éclaté : une croissance économique sans limite, un État providence illimité et une libéralisation des mœurs aussi sans limites. On pense aussi à ce propos assez répandu à cette époque : « Le matérialisme ne nous a pas rendu heureux ».  À ce moment-là le nouvel intérêt spirituel était plutôt souterrain et silencieux. Puis ce fut l’explosion d’un spirituel hors du pays réel : tel le nouvel âge, l’ésotérisme et le tourisme religieux en Asie.

            Mais nos graves problèmes de société, et leurs profondeurs morales et spirituelles ont eu cet effet que je résume ainsi : « Nous sommes confrontés aux tâches les plus matérielles et aux tâches les plus spirituelles. »

            C’est dans cet esprit qu’un groupe de gens m’ont interpelé pour réfléchir avec eux sur ce que peut être une spiritualité laïque au quotidien. Dans ce groupe d’une centaine, il y avait là tout l’arc-en-ciel des postures religieuses, humanistes, agnostiques ou athées. Contre toute attente, j’ai trouvé là un fond spirituel commun qui m’a fait penser à ce propos de Dostoïevski qui disait : « Les êtres humains partagent les mêmes questions les plus fondamentales de la condition humaine, même s’ils en donnent des réponses différentes ». En contrepoint, lors des oppositions belliqueuses autour de la Charte des valeurs, il y avait dans notre groupe des échanges respectueux et civilisés et d’étonnantes réciprocités. Si bien que je leur ai posé cette question : après vous être rendu compte du même fond spirituel, pensez-vous qu’on peut travailler à construire un humanisme spirituel susceptible de contribuer à la construction d’une base sociétale commune respectée de tous avec leurs différentes identités, cultures et appartenances? La réponse fut très positive. Je fais état du travail que nous avons poursuivi.

-           D’abord la nouvelle culture spirituelle ne doit pas se limiter à l’intériorité personnelle. Il faut des foyers spirituels de partage libre sur les questionnements profonds que suscitent la vie et le monde d’aujourd’hui.

-           Notre groupe dans sa démarche nous a convaincu qu’il y a des terrains de rencontre possibles entre les esprits religieux et les esprits laïques.

-           La référence au spirituel est devenue un lieu de sens pour un nombre croissant de contemporains de toute appartenance. Un lieu pour redonner de l’âme, de la foi et de l’espérance à leurs nouvelles responsabilités historiques. Il n’en reste pas moins que c’est aussi un lieu d’une intériorité inspirante pour mieux vivre et agir. Le spirituel est ce qui vient du plus profond de soi et en même temps nous dépasse. Comme dit Fernand Dumont « L’être humain est plus grand que lui-même, il n’est  à sa mesure qu’en se dépassant ». Ça vaut pour la société, la pratique citoyenne et encore plus pour l’éducation. À cette vue spirituelle ce qu’on fait n’est pas quantifiable. D’où la conviction qui m’amène à penser que la nouvelle politique (calculante), comme dit Heidegger, ne suffit pas pour nous redonner foi et espérance en notre avenir. J’y reviendrai.

            Nous vivons présentement un tournant historique très important. Nous sommes dans un nouveau contexte de sens où il nous faut repenser nos rapports à la nature, aux valeurs, au sens de la vie, à la morale, aux croyances, aux étapes de la vie, au vivre ensemble; non seulement repenser, mais refonder ces éléments constitutifs de la vie humaine personnelle et collective.

            J’aborde d’abord un volet critique qui comporte un renversement inattendu.

On parle beaucoup du climat morose actuel. Celui-ci vient, pour une bonne part, du bombardement massif et quotidien de nouvelles et de faits fort inquiétants. Contre toute attente j’ai noté que cette négativité extérieure se muait en « positivation » dynamique quand il y avait à la fois une intériorité en quête de sens et un partage des questions fondamentales sur des enjeux cruciaux. Comme si cette volonté, sinon cette acceptation de faire face aux  graves problèmes et défis incitait à aller chercher au fond de soi des sources et ressources qu’on ne soupçonnait pas. Avec cette prise de conscience que le pessimiste de surface se condamnait à être uniquement un spectateur comme le disait si bien Goethe.

Dans les groupes où j’ai œuvré j’ai été un témoin participant de ce renversement de certaines déprimes collectives. Et je me suis dit que c’est à cette profondeur que se loge le premier spirituel d’aujourd’hui. Je vais vous en donner deux exemples tirés de rencontres récentes.

D’abord ce constat que je résume. Dans notre société il y a tant de choses importantes qui ont perdu leurs fondations. Mais cette perte de profondeur et de socle débouchait  chez mes interlocuteurs, contre toute attente, sur une quête  spirituelle à la fois du sens, de l’âme, de la foi, de l’espérance et aussi de la conscience morale. D’où, par exemple un autre regard, une autre interprétation des scandales révélés à la commission Charbonneau. Ainsi, dans les groupes précités, on ne s’en tenait pas à la surface extérieure et assommante de ces révélations.  Qu’on me permette ici un rappel historique où ma génération a vécu une libération du carcan religieux clérical pour se réapproprier la conscience et une foi plus personnelle. Cette dynamique intérieure et spirituelle a été une des sources des  réformes qui ont suivi.

D’autres soulignaient les phénomènes sociaux plus récents de la désinstitutionalisation, de la désappartenance et des nombreux décrochages qui ne sont pas étrangers à l’éclatement de l’éthos des mœurs et consciences.

Cette démarche critique déclenchait chez plusieurs un fort souci de nouvelles solidarités à bâtir.

Les enjeux actuels sont tellement graves et profonds qu’il  nous faut plus que jamais une communauté de destin universelle. C’est la première fois dans l’histoire que l’humanité est une, alors que les communautés humaines jusqu’ici se définissaient séparément. Il y a là un nouveau fondement spirituel positif comme on verra plus loin dans mon exposé.

Avec quelques groupes j’ai fait le pari d’un possible humanisme spirituel commun partagé avec nos différences culturelles, laïques ou religieuses. Bref, une base où l’on peut se parler et se rencontrer plus sereinement.

            Cet humanisme spirituel a une accointance avec certains phénomènes sociaux de longue portée qui sont par ailleurs sous-estimés. Par exemple, des attitudes et des comportements de beaucoup de jeunes à l’aise dans le pluralisme culturel et religieux. Je pense à leur perception de la charte (1ère mouture) comme l’imposition d’une homogénéité culturelle.   Ce qui est loin de la posture de ces jeunes qui se définissent comme citoyen du monde, et des enjeux planétaires, surtout la survie de la terre et de l’espèce humaine. Le rebondissement du profond instinct de survie pourrait bien être la principale dynamique spirituelle et morale du XXIe siècle. Comme disent certains de mes interviewés on est tous plus que jamais dans le même bateau. J’ouvre ici une parenthèse. Je tiens à noter ici que ce positionnement de plusieurs jeunes est aussi critique d’un communautarisme qui se prête à une mentalité de ghetto. S’agit-il de l’identité québécoise, ils tiennent aussi à l’apport des autres cultures dans leur propre culture historique de base. Je note ici que la position de ces jeunes rejoint celle de Lévi Strauss qui a bien démontré qu’il n’y a pas d’identité saine sans altérité, d’où le danger d’une homogénéité culturelle.

                        Des esprits séculiers, laïques remettent en selle des vieux mots religieux : perdre son âme, force d’âme, absence de transcendance, tels ces athées qui s’inquiètent d’un monde clos sur lui-même sans transcendance respectée de tous sur d’autres horizons que l’hypermarché et la logique procédurale de la High-Tech, sans le High Touch de l’être humain qui vaut par lui-même et pour lui-même. Comme disait Heidegger, une pensée méditante au secours d’une pensée calculante. Et que dire du propos fort pertinent d’esprits laïques non religieux qui s’inquiètent d’un certain vide spirituel de la laïcité quand elle s’impose mur à mur, sans contestation, ni évolution, et surtout sans l’humus régénérateur des grandes traditions historiques, philosophiques et religieuses. Ces traditions où l’on peut retracer comment, à diverses époques, on a abordé les questions fondamentales de sens, sens de la vie, de la mort, de la condition spécifiquement humaine.  C’est au Centre national de recherche scientifique en France que des athées de mes amis se posaient pareilles questions spirituelles qui me semblent trop absentes de bien des milieux universitaires. La longue temporalité des traditions culturelles et religieuses ne pourraient-elles pas contribuer à surmonter la dramatique de nos difficultés d’inscription dans le temps, et du court terme dans tous les domaines. Au cours de l’histoire récente, on a mis les compteurs à zéro à chacune de nos cinq régionalisations avec en prime les mêmes erreurs. Un exemple entre plusieurs.

            À ce chapitre, c’est un tabou ou un interdit de se poser cette question : A-t-on perdu quelque chose quand on a fait une rupture globale avec le passé? Fusse se demander d’où vient la formidable résilience culturelle et religieuse des 400 ans du peuple d’ici dans l’immense continent anglo-saxon de l’Amérique du Nord?

            À tort ou à raison, je pense qu’on a peu investigué les suites et les conséquences psychosociales et politiques de la honte de notre passé, de notre rupture globale abrupte et d’une mise des compteurs à zéro. Les divers types de décrochages en témoignent. J’y reviendrai.

            Le procès tous azimuts de l’individualisme répète souvent les mêmes clichés. Mais avec raison, on note son peu d’implication active et durable dans les enjeux collectifs. Cet éloignement débouche aujourd’hui sur un conflit grandissant entre l’individu et la société, en contradiction avec le néo-libéralisme qui se dit fondé sur l’individu. Qu’on me permette de citer Madame Thatcher : « There is no such thing as society ». Il n’y a de réel que l’individu. S’y ajoute un problème plus profond, celui de l’individu qui, pour se situer, se penser n’a plus de trame historique, de mémoire des chemins parcourus tellement le présent immédiat occupe tout l’espace et le temps, sur l’horizon d’une profonde inquiétude face à l’avenir au point de ne plus y croire, alors qu’une grande majorité sera réduite au survivre, sinon dans la précarité. Se dessine à l’horizon de nouvelles classes sociales : des protégés jusqu’à la fin de leur vie et des précaires tout au long de leur vie; et en plus, des héritiers et des non-héritiers. Dans ses mémoires Churchill a bien souligné semblable éventualité pour le 21e siècle.

            Ces dernières remarques m’amènent à aborder la neuvième voie d’accès au spirituel que j’ai analysé dans mon dernier ouvrage qui s’intitule : Une spiritualité laïque au quotidien. Il s’agit du drame social et spirituel des nombreuses crises d’appartenance actuelles. Il n’y a pas de développement durable sans engagement durable ni engagement durable sans appartenance durable.

LE DRAME SOCIAL ET SPIRITUEL DES NOMBREUSES CRISES D’APPARTENANCE

            J’œuvre en travail social depuis près de soixante ans.  J’ai vu au fil des années s’effilocher le sens et la durée des appartenances et souvent leurs très graves conséquences.

Je me permets ici un bref rappel historique personnel. En 1950, j’ai vécu mes premières expériences sociales. Par exemple, un projet de recyclage et de reclassement de jeunes chômeurs, et cela dans six pôles urbains des Basses-Laurentides.  Dans ces associations de jeunes chômeurs, ceux-ci n’œuvraient pas uniquement pour eux-mêmes personnellement, mais aussi pour les autres chômeurs, dans une perspective de changement social et d’engagement durable.  C’est ce qui s’est produit suite à leur premier projet collectif réussi. Cette aventure éducative communautaire a marqué profondément ma vie.  Elle avait une dynamique interactive, affective, normative, culturelle et spirituelle en plus de l’apprentissage du métier choisi.

            Je reviens à mon propos d’entrée de jeu.  Des associations consacrées à aider des gens à solutionner tel ou tel problème ont peine de plus en plus à se donner une base communautaire stable, parce que leurs commettants s’en vont dès que leur problème est résolu. Il en va de même des difficiles « quorum » hors des périodes de crise.

            Autrement plus grave est la désappartenance institutionnelle dans des milieux de travail à mission sociale.  Rares sont les véritables et stables communautés et équipes de travail.  Le sens du travail lui-même s’appauvrit quand il cesse d’être aussi un lien social.  Je pense à des cliniques médicales ou l’individualisme professionnel compromet même les tâches de suivi des soins.

            Cette dramatique sociale s’étend à une foule de désappartenances : famille, habitat, milieux de travail, rapports aux institutions, à la politique, à la religion; et bien sûr, le décrochage scolaire et celui d’un idéal de retraite conçue comme un retrait quasi total de la société.

            En bout de ligne, il ne reste que l’individu uniquement concerné par lui-même, pour lui-même, avec lui-même et en lui-même.  Il devient « social » seulement lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts personnels.  Ça aussi c’est du néo-libéralisme.  Mais il y a plus.

            S’y rattache une société où tout se vit à court terme dans presque tous les domaines, sans continuité minimale, trop souvent sans organisation quelque peu stable du travail.  La désappartenance s’accompagne souvent d’un appauvrissement de la responsabilisation (respondere, répondre de soi devant l’autre et les autres).  L’engagement durable se fait rare.  Et les effervescences collectives s’essoufflent vite.  Comme je le disais  plus haut : À la rapide High Tech manque la High Touch de ce qui prend le temps de bien penser, de bien mûrir.

            On est loin de la sagesse philosophique qui considère que toutes choses importantes requièrent beaucoup de temps. Le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui.  Il m’arrive de penser que nos plus précieuses valeurs modernes d’auto détermination, d’engagement de sa propre histoire personnelle  requièrent une profonde inscription dans le temps et dans  ses dimensions sociales.    Ce qui a fait défaut, c’est que nous  avons pensé que  ces valeurs étaient faciles à vivre.  Eh oui, ne sont belles et bonnes que les valeurs qui ont eu le temps de mûrir comme des fruits juteux et succulents.  Il en va de même des requêtes des liens sociaux et communautaires durables.  À ce chapitre, la formidable expansion de l’économie sociale au Québec pourrait bien inspirer d’autres domaines de la vie collective.

            On me dira, non sans raison, qu’il y a aussi de belles et nombreuses expériences sociales réussies et fécondes.  Et même quelques milliers d’associations de tous ordres. Mais cela ne doit pas servir à masquer ce qui se passe dans la vie courante, là où se logent l’essentiel de la vie individuelle et collective, la qualité de nos institutions, les profondeurs morales et spirituelles des objectifs de vie et des pratiques quotidiennes, et enfin le socle d’une intériorité bien structurée pour fonder des expériences humaines de long terme.

            S’agit-il de culture citoyenne, de pratique démocratique, et d’enjeux cruciaux, j’ai le goût d’ironiser un peu sur l’insuffisance du bruit des casseroles!  Les luttes nécessaires réclament de longues et fortes appartenances.  La « Révolution facile » est finie.  C’est un truisme, me direz-vous.  Le vieil éducateur que je suis a appris, par exemple, que l’éducation est une tâche tellement ardue que « si tu n’as pas la foi, t’es foutu. »  Cela vaut pour tous les grands défis actuels.  Comme celui de bâtir de nouvelles solidarités intergénérationnelles, et une éthique plus poussée de bien commun.

            À la toute dernière étape de ma vie, j’ai le pressentiment que le « survivre » sera le lot de la très grande majorité des humains au 21e siècle, y compris chez nous.  Je fais le pari que les énormes problèmes et défis actuels et surtout futurs pourraient nous amener à aller chercher au fond de nous des forces de rebondissement insoupçonnées et à nous serrer les coudes dans le même bateau, sans l’aveuglement des passagers du Titanic.

Il faut d’abord miser sur les facteurs d’espérance déjà à l’œuvre. Voyons-en quelques-uns.

            Un peu partout dans le monde, et chez nous aussi, émerge une nouvelle conscience non seulement chez des individus, mais aussi dans les collectivités. Des citoyens refusent d’être réduits à n’être que des rouages de systèmes conçus et gérés sans eux.

            Des groupes, bien sûr, minoritaires, initient des mouvements sociaux et politiques pour lutter contre les inégalités croissantes et une scandaleuse concentration des richesses.  Ces luttes commencent à susciter dans nos sociétés un plus grand souci de partage et des nouveaux chantiers d’entraide.

            Des inquiétudes profondes sur les graves problèmes d’environnement qui menacent les assises de la vie partout sur la planète suscitent une mouvance dynamique qui se prête à de multiples initiatives soit critiques, soit constructives.  Les jeunes générations sont en passe de devenir les principaux acteurs de cette espérance entreprenante.

            La longue histoire humaine a été marquée d’étonnants rebonds, de peuples et de sociétés aux prises avec des défis jugés insurmontables.  Pour nous, le plus grave déficit serait de ne plus croire en l’avenir.  Qui sait, il y a ici et maintenant quelque chose de l’utopie d’une nouvelle et plus grande appartenance, celle de la famille humaine. 

            Je termine sur une note plus personnelle qui a trait à ma propre posture comme chrétien et prêtre. Je vis en fin de parcours une sorte de renversement. Je viens d’une société traditionnelle où tout était religieux. Et c’est de là qu’on vivait, comprenait et assumait la vie. Aujourd’hui, la démarche est inversée, ce qui est premier, c’est notre condition humaine, notre être au monde, notre vie profane séculière laïque … Les réalités terrestres quoi!  Nous avons quitté le ciel québécois comme seul lieu de sens véritable, au-dessus de la terre, vallée de larmes. Je caricature à peine. Les décennies qui ont suivi ont été marquées par une dynamique moderne non religieuse, une libération des carcans d’hier et une réappropriation de la conscience et une étonnante créativité.

            La première étape de cette remontée dynamique fut personnelle, subjective, et chez plusieurs, une sorte de jardin secret. Mais on n’avait pas encore découvert qu’il y avait là un terrain de rencontre possible entre l’esprit laïque et l’esprit religieux. Durant la période des années 80’ et 90’, on n’avait pas encore saisi, chez la plupart, la portée du nouveau spirituel dont j’ai parlé plus haut. Un spirituel de nouveaux engagements sociaux et moraux. Mais il n’en reste pas moins qu’un certain humanisme spirituel commençait à prendre corps.

            J’ai exploré au cours des dernières années, les lieux et les composantes de ce qui peut constituer un humanisme spirituel. Mes derniers ouvrages en font foi.

            Dans la foulée de ceux-ci, j’étais de plus en plus conscient que le christianisme était confronté à de profondes réinterprétations de lui-même jusque dans ses sources premières. Bible, Évangile et héritage gréco-romain. Je retiens ici un des sens fondamentaux du spirituel à savoir la transcendance. Avec quelques collègues universitaires athées, nous partagions les mêmes interrogations sur la transcendance, sur les rôles de celle-ci, dans la société, la morale, les liens humains et l’éducation, etc.

            À ce chapitre, comme croyant chrétien je me sens à l’aise avec les philosophes athées Luc Ferry et André Comte Sponville qui ont une spiritualité de la transcendance humaine sans Dieu. Or, fait étonnant, il y a dans le christianisme un déplacement de la transcendance divine à la transcendance humaine. C’est un des sens de l’Incarnation de Dieu en Jésus de Nazareth.  Je cite saint Paul. Dieu s’est vidé de sa condition divine pour se faire humain comme nous avec cette touche évangélique de la défense de ceux qui n’ont rien d’autre à faire valoir que le fait d’être humain. Ce n’est pas d’abord la religion qui démarque les êtres aux yeux de Jésus-Christ, mais leur humanité ou leur inhumanité. Avec cette conviction, j’ai toujours refusé dans mes engagements citoyens et laïques de laisser mon humanisme évangélique entre les murs de l’église.

            Qu’on me comprenne bien, cet humanisme spirituel que je partage avec Ferry et Sponville ne doit pas être confondu avec la base commune éthique, juridique et politique de la société et de sa laïcité, comme je le disais plus haut.

Les impacts et enjeux cruciaux que j’ai mis de l’avant dans cet exposé m’incitent à recourir davantage au fond spirituel commun à tous les humains. Je tiens à rappeler encore ici que dans l’histoire de l’humanité, il y a eu des individus, des groupes, des peuples qui ont connu et vécu de terribles épreuves de tous ordres et qui ont su rebondir. Une façon pour moi de donner un sens collectif à ce spirituel qui vient du plus profond de  soi et en même temps nous dépasse.  Nous avons tous la tâche d’humaniser sans cesse et toujours plus nos tâches les plus matérielles et les plus spirituelles.

            Je trouve qu’on intègre trop peu les profondeurs morales et spirituelles dans les pratiques et les enjeux cruciaux actuels. Un humanisme spirituel peut donner corps, âme et conscience à cette requête fondamentale. Sans cela, on ne peut surmonter la crise morale et de sens qui mine trop de domaines dans la société d’aujourd’hui.

Dans la foulée du titre de cet exposé et aussi de l’athée Bertrand Russel et du chrétien Marcel Gauchet, je dis ceci :

Le spirituel a quelque chose de l’esprit de respect face à ce que l’être humain a de sacré, d’indéfinissable, d’illimité, sans lequel une base commune sociétale ne saurait fonder l’assentiment de tous et chacun. Il y a là une possible interculturalité des esprits laïcs et religieux, un sens commun de la transcendance et surtout un humanisme spirituel qui relie les grandes traditions historiques religieuses et philosophiques à la requête de profondeur morale et spirituelle des enjeux cruciaux actuels. A ce chapitre, je me demande si le monde scolaire à tous les niveaux, n’est pas en train de perdre de vue ces patrimoines humanistes en réduisant l’éducation à une logique procédurale et utilitariste comme le souligne l’Unesco dans l’enquête récente sur les systèmes scolaires dans le monde.

Encore ici j’ouvre une parenthèse. Beaucoup de ceux qu’on a vus et entendus à la Commission Charbonneau sont passés par nos facultés universitaires. L’éthique, comme la conscience, n’est pas réduite à une seule discipline ni à un manuel de déontologie.

Mais je redis qu’une politique calculante ne saurait suffire à inspirer et fonder une foi forte et une espérance entreprenante face à l’avenir et ses énormes défis à relever. Bref, une profonde touche d’humanité porteuse de qualifications non quantifiables. Et une pédagogie que m’a enseignée mon vieux père ouvrier. « On construit un escalier de bas en haut, on le balaie de haut en bas ». Quand je suis devenu prêtre, il m’a dit ceci, lorsque tu t’adresses aux gens, il faut que tes dernières paroles soient pour eux une surprise et non un soupir de soulagement.