L’Organisation mondiale de la santé face à la COVID-19

Communiquer le risque, une avenue qui comporte… des risques

Le rapport de recherche montre que l’OMS a utilisé majoritairement les médias sociaux pour communiquer une grande quantité d’informations, dont l’annonce des premiers cas.

Le rapport de recherche montre que l’OMS a utilisé majoritairement les médias sociaux pour communiquer une grande quantité d’informations, dont l’annonce des premiers cas.


Photo : UdeS - Michel Caron

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) fait face à de nombreuses critiques depuis plusieurs années et plus particulièrement depuis le début de la pandémie du coronavirus. Les annonces récentes d’une évaluation indépendante des actions de l’OMS dans le cadre de cette pandémie et de la fin des relations entre les États-Unis et l'organisation internationale montrent l’ampleur du problème. Ces nouvelles n’étonnent pas les membres de l’équipe de chercheuses et de chercheurs de l’Université de Sherbrooke et de l’Université d’Ottawa qui travaillent sur un projet semblable depuis quelque temps déjà.

Qu’a fait l’OMS durant le premier mois de la crise, soit du 31 décembre (premiers cas rapportés à l’OMS) au 31 janvier 2020 (déclaration de l’état d’urgence de santé publique de portée internationale)? Qu’a-t-elle communiqué et de quelle façon l’a-t-elle fait? Communicating Risk/Risky Communication, produit par une équipe composée de Pr Gabriel Blouin-Genest (UdeS), Pr Éric Champagne (UOttawa), Pre Nathalie Burlone (UOttawa), Pre Mélissa Généreux (UdeS) et les professionnelles de recherche Natalia Torres Orozco (UdeS) et Anna Bogic (UOttawa), se veut un premier rapport exploratoire sur les communications et les actions de l’OMS au début de la crise. D’autres rapports seront publiés ultérieurement pour analyser d’autres périodes.

On peut déjà dire que la stratégie de communication ne semble pas très claire, s’il y en a une. L’OMS n’a pas respecté les procédures en place pour communiquer l’information et n’a pas utilisé le canal identifié dans les traités internationaux pour diffuser l’information. Cela a entraîné une multiplication des messages, ce qui n’a pas aidé les pays à cerner clairement les problèmes et les pistes de solutions.

Gabriel Blouin-Genest, professeur en politique appliquée, Université de Sherbrooke

Plusieurs médias et outils de communication ont été utilisés. Aucun canal officiel ne semble avoir été favorisé, ce qui a entraîné de la confusion chez les autorités internationales et la population. Le rapport de recherche montre que l’OMS a utilisé majoritairement les médias sociaux pour communiquer une grande quantité d’informations, dont l’annonce des premiers cas.

« L’OMS souhaitait probablement rejoindre le plus de monde possible (gouvernements, gestionnaires d’hôpitaux, personnel soignant et grand public) en multipliant les canaux, mais cela n’a fait qu’accroitre la confusion, explique le professeur Blouin-Genest. Quelqu’un qui était abonné aux canaux officiels de l’OMS pouvait recevoir dans la même journée un rapport de plusieurs pages sur l’évolution du virus en Chine, quelques messages sur Twitter pour connaitre les normes sanitaires à déployer et une évaluation des risques globaux avec des cartes interactives. »

L’efficacité de ces nombreux messages a été remise en question par plusieurs acteurs de la santé publique, dont au Canada. En effet, de multiples gouvernements développaient au même moment leur propre stratégie de communication qui, sans remettre nécessairement en question celle de l’OMS, ajoutait à la cacophonie des recommandations et autres outils communicationnels développés par l’OMS.

Mais à qui s’adresse donc l’OMS?

« L’apport de l’OMS est variable d’un pays à l’autre. Le Canada a un bon système de santé et des organismes de santé publique en qui la population a confiance. D’autres pays n’ont pas ce luxe et n’ont que l’OMS comme source d’information fiable pendant cette pandémie. »

Les intérêts de recherche du professeur en politique appliquée Gabriel Blouin-Genest se concentrent, entre autres, autour de la gouvernance globale de la santé, de la sécurité sanitaire et des enjeux de la santé.

Les intérêts de recherche du professeur en politique appliquée Gabriel Blouin-Genest se concentrent, entre autres, autour de la gouvernance globale de la santé, de la sécurité sanitaire et des enjeux de la santé.


Photo : UdeS

Le professeur Blouin-Genest rappelle l’exemple de l’Ebola, alors qu’un des problèmes identifiés était que les gens ne savaient pas comment la maladie était transmise. L’OMS avait alors fait un grand travail de sensibilisation à l’aide de chaînes de textos et autres médias sociaux.

Le paradoxe de cette organisation internationale, c’est qu’elle n’a pas de fondement démocratique, mais elle cherche à avoir une relation de proximité avec les individus.

Comme le démontre l’enquête populationnelle réalisée par l’équipe de recherche de l’Université de Sherbrooke, plus l’information et les communications sont émises par des acteurs proches des citoyens (ex. gouvernements locaux ou provinciaux), plus les impacts psychosociaux semblent minimes. Dans cette perspective, l’OMS n’apparaît donc pas comme une source d’information ou de communication contribuant à réduire le stress, l’anxiété et la désinformation, bien au contraire. La proximité et la stratégie utilisée peuvent jouer ici un rôle.

Difficile d’évaluer le risque

Qu’en est-il du niveau de risque évalué par l’OMS et que représente-t-il? Le rapport conclut que l’OMS manquait de précision et surtout de nuance sur ces points : le risque n’est effectivement pas le même d’un pays à l’autre. De plus, dès le début de la crise, l’organisation a rapporté de manière erronée le niveau de risque global quant au coronavirus, ce qui pourrait avoir causé d’importants problèmes pour plusieurs pays.

« L’OMS a communiqué un niveau de risque global erroné en début d’urgence sanitaire pendant 3 jours consécutifs. Les conséquences peuvent être très graves, car plusieurs pays et organismes de santé à travers le monde se servent de ces rapports afin d’orienter leurs décisions sanitaires, par exemple la fermeture des frontières. Les organismes de santé publique ont donc basé leurs décisions sur de mauvaises évaluations du risque. »

Il est normal que des erreurs surviennent dans une situation pratiquement sans précédent, mais selon le professeur de politique appliquée, l’OMS doit demeurer transparente et être en mesure d’expliquer ses fautes sans quoi sa pertinence risque d’être remise en doute.

On ne souhaite pas critiquer indument l’OMS, on souhaite proposer une réflexion sur ses stratégies de communication. Comment canaliser ce flot d’informations et prioriser les messages? Comment bien communiquer le risque? Comment cette information est-elle reçue et utilisée? L’OMS doit être prête à faire face à la prochaine gestion de crise.

Une impression de déjà vu

Pourtant, ce n’est pas la première urgence sanitaire dans le monde et ce n’est pas la première fois que l’organisation essuie des critiques. Est-ce possible que l’OMS apprenne de ses erreurs?

« Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu de grande réflexion sur la stratégie de communication. L’OMS se retrouve souvent coincée entre sonner l’alarme et calmer le jeu sans pour autant mentir sur l’état de la situation. Lors de la grippe pandémique H1N1, elle avait fait une évaluation trop grande du risque, ce qui avait entraîné plusieurs milliards en dépenses inutiles pour les gouvernements. Dans le cas de l’Ebola, elle n’avait pas déclaré l’urgence sanitaire assez rapidement. C’est un éternel aller-retour entre trop de prudence et pas assez », explique le professeur.

Le constat est cependant clair pour l’équipe de recherche : l’OMS doit faire partie de la solution. Malgré les nombreuses critiques, le groupe croit que le rôle de l’OMS est essentiel.

« On souhaite qu’il y ait une réflexion collective pour élaborer des outils communs permettant de gérer les prochaines pandémies : comment communiquer dans un monde surconnecté, quel genre de communication sanitaire on devrait avoir, etc. »

L’équipe souhaiterait ainsi faire des entrevues avec l’OMS afin de confirmer les hypothèses qui seront soulevées par l’étude. Selon les chercheurs, avec les rapports qui seront faits, il sera possible d’identifier les problèmes et valider avec l’OMS pourquoi certaines actions ont été faites.

À propos du projet de recherche
Une équipe multidisciplinaire de l’Université de Sherbrooke mène une analyse comparative internationale de l’influence des stratégies de communication et des discours dans les médias sur la réponse psychologique et comportementale des populations face à la COVID-19.

À l’UdeS, l’équipe est composée du professeur Gabriel Blouin-Genest, de la professeure Marie-Ève Carignan, du professeur Marc D. David, de la professeure-médecin Mélissa Généreux et du professeur Mathieu Roy, complétée par des chercheuses et chercheurs internationaux en communication stratégique, épidémiologie, information et journalisme, médecine, politique, psychologie, santé publique, etc., provenant de six pays jusqu’à maintenant.

L’objectif principal du projet est d’analyser la perception et l’interprétation des messages de santé publique (Organisation mondiale de la santé et gouvernements) et d’autres sources d’information (médias et autres) par les citoyennes et citoyens ainsi que les effets psychosociaux de la crise de la COVID-19 sur ceux-ci.