Santé au travail

Tirer le portrait des juristes pour combattre leur stress

La profession d'avocat est parmi les plus à risque d'être exposées à de l'épuisement ou de la détresse psychologique.
La profession d'avocat est parmi les plus à risque d'être exposées à de l'épuisement ou de la détresse psychologique.
Photo : UdeS

Au Canada, les enjeux de mieux-être obligeraient plus d’un demi-million de travailleurs et travailleuses à s’absenter chaque semaine. Plus du quart considère ses journées stressantes ou extrêmement stressantes. Les avocats et les avocates n’y échappent pas. Ce groupe professionnel est d’ailleurs parmi les plus à risque de vivre des problèmes comme l’épuisement et la détresse psychologique. C’est si répandu que les milieux juridiques se mobilisent mondialement pour trouver des solutions pérennes.

C’est aussi ce que souhaite la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada, qui cherche à mettre en place des moyens concrets pour aider ses membres. Or, le portrait actuel de la situation n’est pas suffisamment juste et précis pour élaborer des mesures qui conviennent à l’ensemble de la profession, celle-ci ne formant évidemment pas un groupe homogène.

Nathalie Cadieux, professeure à l'École de gestion, est spécialiste en gestion des ressources humaines.
Nathalie Cadieux, professeure à l'École de gestion, est spécialiste en gestion des ressources humaines.
Photo : Michel Caron UdeS

Qu’à cela ne tienne, la professeure Nathalie Cadieux, spécialiste en ressources humaines à l’École de gestion, s’est donné pour mission de combler ce manque d’information grâce à une étude pancanadienne qu’elle a débutée en novembre 2020. Elle souhaite ainsi brosser le portrait des avocates et avocats canadiens et soumettre des recommandations ciblées qui permettront enfin d’aider la profession. En effet, pour entreprendre des actions durables vers une pratique professionnelle en santé, il faut d’abord mesurer rigoureusement les problématiques de santé, ainsi que les stresseurs à l’origine de ces problématiques.

Nathalie Cadieux travaille avec la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada et l’Association du Barreau canadien, qui ont bien compris l’importance de ce portrait. Il en va de la santé mentale de leurs membres. Nous lui avons posé quelques questions pour comprendre l’importance de sa recherche.

Pourquoi vous intéressez-vous particulièrement au milieu juridique? Il y a bien d’autres professions qui souffrent de stress, non?

« Les juristes seraient parmi les groupes professionnels les plus susceptibles de souffrir de problèmes liés au stress. En effet, ils seraient six fois plus à risque de se suicider que la population générale et trois fois plus susceptibles de vivre des symptômes dépressifs. De plus, l’étude québécoise que j’ai réalisée entre 2014-2019 a révélé que 43 % des avocates et avocats québécois vivraient de la détresse psychologique. Or, ce pourcentage contraste avec l’Enquête québécoise sur la santé de la population, qui rapporte que 26,4 % des travailleurs québécois vivraient un niveau élevé de détresse psychologique. »

Anxiété, dépression, épuisement professionnel, consommation excessive d’alcool et de drogues sont donc au cœur des enjeux de mieux-être vécus actuellement au sein de la profession juridique.

À première vue, qu’est-ce qui rend les juristes si stressés?

« De prime abord, je dirais que la culture professionnelle y est pour beaucoup. »

La profession est ancrée dans une tradition fortement masculine et hiérarchisée. La culture professionnelle est donc marquée par un fort esprit de compétition où les juristes doivent démontrer un niveau de performance élevé et soutenu en concurrence avec leurs collègues. Cette compétitivité contribue aux enjeux de mieux-être.

« Plusieurs conditions de travail peuvent également expliquer les enjeux de mieux-être vécus au sein de la profession actuellement. Par exemple, les longues heures de travail peuvent finir par user les juristes. De plus, les juristes font face à des demandes émotionnelles élevées de la part des clients, ce qui peut, encore une fois, générer du stress. »

Cette situation a certainement été exacerbée par la pandémie, ce qui doit compliquer vos recherches?

« En effet! Cependant, je crois aussi que mes recherches sont plus que jamais nécessaires! Le contexte pandémique a évidemment demandé des ajustements au niveau de notre outil de collecte de données. Nous avons notamment ajouté des échelles de mesure (p. ex. télétravail, résilience) pour prendre en compte la situation de Covid-19. Les résultats de cette recherche n’en seront que plus riches. »

Je crois que la pandémie a accéléré plusieurs changements dans les schèmes de pensées sur les plans organisationnel et professionnel. Cela a notamment contribué à créer une synergie dans le milieu juridique vers une pratique plus saine et plus durable du droit d’est en ouest du Canada.

Est-ce qu’on peut parler d’une situation qui se détériore ou est-ce que la profession de juriste a toujours été exposée au stress sans égard aux époques?

« Je pense que la profession n’a pas tellement changé au fil des époques, et qu’elle a donc toujours été exposée au stress. Mais l’organisation du travail dans la pratique et le contexte socioéconomique ont grandement évolué. À cet égard, l’avènement de la technologie a accéléré le rythme de travail. L’intelligence artificielle a aussi transformé l’organisation du travail dans plusieurs sphères de la pratique (p. ex. les robots avocats). »

« Par ailleurs, alors que les femmes ne représentaient que le tiers de la profession au Québec en 1993, elles ont atteint la parité en 2010. Cette tendance à la hausse est vouée à s’accentuer, alors que certaines écoles de droit sont constituées de plus de 60 % de femmes. Paradoxalement, tandis que cette profession est toujours ancrée dans une tradition masculine, hiérarchisée, axée sur la performance, avec de longues heures de travail, les femmes, elles, assument encore en majorité leurs rôles traditionnels à la maison. Cela génère même des préoccupations chez plusieurs praticiennes quant à leur capacité à concilier leurs aspirations personnelles (p. ex. fonder une famille) et professionnelles. »

Vous évoquez des différences sociodémographiques. Est-ce dire que certains milieux sont plus stressés? Les mesures à prendre seront donc différentes selon certaines cibles?

« D’abord, le profil sociodémographique (p. ex. le sexe, l’âge, le fait d’être autochtone, le fait d’appartenir à la communauté LGBTQ2S+) peut expliquer qu'on soit plus à risque de vivre du stress. Nous allons d’ailleurs, à l’aide d’échelles de mesure, analyser si ces groupes sont plus à risque de vivre des enjeux de santé mentale et s’ils se sentent stigmatisés. S’il s’avère que les résultats sont significatifs, il sera alors possible de mettre en place des interventions permettant de contrer cette stigmatisation. »

Nathalie Cadieux s'est entourée d'une équipe de recherche aux approches méthodologiques diversifiées.
Nathalie Cadieux s'est entourée d'une équipe de recherche aux approches méthodologiques diversifiées.
Photo : Michel Caron UdeS

« En plus, les études actuelles ne prennent pas en considération les spécificités de la pratique professionnelle selon le lieu de pratique, à savoir les provinces et territoires canadiens. Les recherches évacuent en effet la contribution de l’encadrement réglementaire de la profession dans l’explication du mieux-être des professionnels, lequel varie d’une province et d’un territoire à l’autre au Canada. Considérant que cet encadrement s’associe à des conditions d’exercice du droit spécifiques au lieu de pratique, il apparaît essentiel de circonscrire l’analyse des facteurs de risque et de protection auxquels est exposé un ou une juriste selon le lieu de pratique. »

« Advenant la découverte d’une réalité provinciale ou territoriale particulière, le présent partenariat pancanadien nous permettra de partager les constats posés pour un lieu donné aux autres barreaux afin qu'ils puissent gérer proactivement l'effet négatif de certains stresseurs sur le mieux-être des juristes. Ainsi, les résultats interprétés localement pourront pleinement bénéficier du partenariat national, lequel donnera écho aux résultats à plus grande échelle à travers le pays. »

Vous souhaitez que vos recherches puissent servir de bases pour enquêter sur d’autres professions mal en point? Pouvez-vous nous donner des exemples?

« Les professions réglementées partagent des caractéristiques qui leur sont propres en répondant aux impératifs imposés par leur association ou ordre professionnel d’appartenance (p. ex. degré d’autonomie requis pour exercer, gravité du préjudice que pourrait subir un client ayant recourt aux services, caractère confidentiel entre les clients et le professionnel, ce qui peut générer de l’isolement). À titre d’exemple, les médecins ou les infirmières, comme les juristes, sont amenés à travailler de longues heures et ont des demandes émotionnelles élevées, ce qui est susceptible de générer du stress. »

« Ultimement, il serait intéressant d’approcher le conseil interprofessionnel du Québec, un organisme qui regroupe les 46 ordres professionnels. En menant une étude auprès des membres de toutes les professions réglementées, il serait possible de cibler et de comprendre les facteurs de risque et les facteurs de protection communs aux professions, et mettre en place des leviers pour favoriser des conditions de travail porteuses pour des professions en santé! »

Cette vaste étude, que vous apporte-t-elle comme chercheuse?

« J’ai vraiment énormément de plaisir à réaliser ce projet! J’ai fait le choix de m’entourer d’une équipe de chercheur très diversifiée sur le plan des approches méthodologiques utilisées. Un bon chercheur doit aussi être un bon élève! »

Il faut s’ouvrir à de nouvelles approches. C’est souvent difficile mais ça permet d’aller vraiment plus loin. Je crois que pour innover dans ce genre de projet, il faut sortir des sentiers traditionnellement empruntés pour explorer des moyens porteurs et ainsi avancer dans les connaissances tout en saisissant des opportunités de transformer la pratiques et la culture professionnelle.

« Je suis privilégiée de pouvoir réaliser ce projet à l’Université de Sherbrooke avec une équipe de recherche aussi mobilisée! »

Pour la première phase de sa recherche, la professeure Nathalie Cadieux a reçu le financement de la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada et de l’Association du Barreau canadien. La deuxième phase est quant à elle financée par le Conseil de la recherche en sciences humaines dans le cadre du programme « Développement de partenariat ».