Acfas 2019

Efficace, l'ostéopathie?

Photo : Martin Blache - UdeS

Même si « l’ostéopathie n’a pas démontré son efficacité d'après les critères d’évaluation actuels », selon Benoît Hogedez, elle est tellement populaire qu’un hôpital français lui a ouvert ses portes… Les critères gagnent-ils à être modifiés, pour favoriser la reconnaissance de l’effet des médecines alternatives? Cette question a guidé la réflexion de l’étudiant, qui termine tout juste sa maîtrise en philosophie des sciences médicales.

L’efficacité spécifique, en noir et blanc

L’efficacité spécifique est l’efficacité propre d’un traitement, « débarrassée du contexte », c’est-à-dire sans qu’aucun autre facteur ne soit pris en compte.

« Juger de l’efficacité d’un traitement est délicat », poursuit Benoît Hogedez. Actuellement, les méthodes évaluent d’abord et avant tout son efficacité spécifique.

Cette efficacité ressemble à la température donnée par les prévisions : un mardi de mai, Météomédia annonce 15 °C. Cet indice objectif est excellent pour déterminer comment vous habiller… Mais pas parfait. En plein soleil, vous aurez peut-être l’impression qu’il fait bien plus chaud. Et si le vent souffle? si la pluie tombe? Comme la température, l’efficacité spécifique touche seulement une partie de votre ressenti.

Tout renvoyer à l’efficacité spécifique, se limiter à isoler le principe actif d’un traitement, c’est une vision un peu simpliste. C’est assez confortable intellectuellement, parce que c’est tranché : soit un traitement marche, soit il ne marche pas. Mais la vie est un peu plus complexe que ça.

Benoît Hogedez
Benoît Hogedez

Photo : fournie

Actuellement, la méthode d’évaluation dont le poids est le plus lourd pour la reconnaissance d’un traitement s’appelle l’essai randomisé contrôlé (ERC) en double aveugle. D’abord utilisé pour évaluer les médicaments, il efface la plupart des facteurs de confusion, soit les explications possibles à une guérison qui ne sont pas liées au traitement lui-même. Et c’est parfait… pour les médicaments.

L’appliquer à un autre type de traitement s’avère parfois délicat, par exemple en recherche clinique, là où s’évaluent les effets d’une manipulation ostéopathique. Même s’il « domine » d’autres preuves « plus faibles » grâce à sa construction scientifique solide, l’ERC a aussi, d’après Benoît Hogedez, des limites.

L’ERC ne prend pas en compte le contexte… C’est un gigantesque défaut quand on parle d’êtres humains.

En effet, le résultat obtenu par l’ERC indique seulement l’effet du traitement – le patient malade guérit, ou non. Mais comment ou pourquoi la guérison est-elle survenue?

Les zones grises de l’efficacité contextuelle

« Vous avez mal à la tête. Vous prenez un médicament. Souvent, 10 minutes après, vous vous sentez mieux. Or le temps d’action d’un antidouleur varie entre 30 et 45 minutes. La prise symbolique d’un médicament, actif ou inactif, déclenche chez vous une sécrétion d’antidouleurs naturels », raconte Benoît Hogedez. Cette réaction a un nom : c’est l’effet placebo.

L’efficacité contextuelle inclut tout ce qui participe à la guérison en dehors du principe actif d’un traitement. Il s’agit d’effets non spécifiques.

Le placebo est peut-être le plus connu d’un éventail de facteurs expliquant en partie l’efficacité thérapeutique : ils forment l’efficacité contextuelle. Et ils sont nombreux!

Par exemple, peu importe ce que vous faites, certaines maladies suivront un chemin bien précis, comme le torticolis. Souvent violemment douloureux, il disparaîtra en 3 jours, s’il est exempt de complications. Comme vous avez consulté un ostéopathe pendant ce délai, vous lui attribuez votre guérison. Vrai ou faux? Impossible à dire. L’évolution spontanée de la maladie restera « une hypothèse probable », explique Benoît Hogedez. Mais peut-être la consultation vous a-t-elle fourni une validation nécessaire à votre repos, rendant ainsi les effets du torticolis plus supportables…

L’efficacité contextuelle renferme des facteurs multiples, qui touchent autant la maladie que le patient ou son thérapeute. Combinés, ils ont parfois tellement de poids qu’ils ont donné naissance au paradoxe de l’efficacité, d’abord formulé par Harald Walach, en 2001.

Quand le contexte est plus « fort » que le traitement : le paradoxe de l'efficacité
Quand le contexte est plus « fort » que le traitement : le paradoxe de l'efficacité

Le paradoxe de l'efficacité
Selon les données actuelles, une manipulation ostéopathique destinée à diminuer des brûlures d’estomac a une efficacité spécifique inférieure à un antiacide.

Mais si le rituel instauré par votre ostéopathe vous inspire confiance, que son toucher vous fait sécréter dopamine et ocytocine – deux hormones liées à la santé – et que l’investissement en temps et en argent stimule votre désir de guérison… Peut-être que, pour vous, la manipulation ostéopathique aura une efficacité globale plus grande que la prise de l’antiacide.

Des risques de dérives… et autres projets

Mais alors… Tous les traitements sont-ils valables, dès lors qu’ils entraînent une impression de guérison? Où tracer la limite entre médecine scientifique, soins et pseudosciences? Comment protéger la population des abus? Parmi toutes les options de traitement disponibles, lesquelles seraient remboursées par les assurances?

« Voilà un sujet de thèse de doctorat! », s’exclame celui qui s’est dirigé vers la philosophie de la santé pour « apprendre à douter méthodiquement ». Et il s’est tellement épris de cette discipline consistant à questionner la pratique et les connaissances médicales qu’il se lancera lui-même dans l’aventure doctorale, dès cet automne. Accompagné de sa famille, il quitte même Lyon pour « le Canada » afin d’étudier en philosophie pratique à l’UdeS. Se penchera-t-il, justement, sur la validité des traitements? Pas exactement…

« Je chercherai à identifier si le modèle d’évaluation actuel favorise une éthique de la recherche et une éthique des pratiques complètes », répond-il. En d’autres mots, il s’interroge à savoir si une vision plus globale des soins, telle qu’elle est prônée dans l’ostéopathie, peut avoir une place dans le système de santé actuel.

Isoler le principe actif d’un traitement comme seul modèle d’évaluation fait qu’on passe peut-être à côté de plein, plein d’autres options… C’est un des reproches classiques qu’adressent les médecines alternatives à la médecine traditionnelle. Peut-on, socialement, envisager d’autres modes d’évaluation, pour se rapprocher d’un portrait plus réel, plus vrai, des mécanismes de guérison?

Et, comme en convergence, des réflexions sont en cours à propos de la création d’un ordre professionnel et d’un éventuel programme de maîtrise professionnelle, qui viserait justement à approfondir les données scientifiques sur l’ostéopathie. Autant de moyens de prévenir les dérives… et de, peut-être, obtenir une réponse complète!

Benoît Hogedez présentera ses résultats à 10 h 50, le jeudi 30 mai 2019, sous le thème Les enjeux et les succès en dissémination des sciences, au 87e congrès de l’Acfas.