4 questions à Dorothée Boccanfuso sur l'urgence climatique

La professeure Dorothée Boccanfuso
La professeure Dorothée Boccanfuso

Photo : fournie

Économiste de cœur, Dorothée Boccanfuso trace le portrait de changements économiques divers : quels seraient leurs effets sur les populations, particulièrement sur les communautés vulnérables?

Par les conséquences économiques incontournables qu’elle engendrera – et qu’elle engendre déjà –, la crise climatique occupe une large part des « dessins » qu’esquisse la professeure à l’École de gestion. Comment l’industrie forestière sera-t-elle touchée au Québec? Quels scénarios prévoir, pour la population malienne, selon les terres choisies pour cultiver le jatropha, plante utilisée pour le développement du biodiesel?

Aux yeux de Dorothée Boccanfuso, l’économie est, d’abord et avant tout, une discipline touchant l’humain, dans une relation très complexe… Et cette relation est au cœur de la crise climatique.

Selon vous, quel est le plus gros enjeu dans votre domaine relativement à l’urgence climatique?

Photo : fournie

Un des grands enjeux que je vois concerne les conséquences de la crise climatique sur les populations habitant dans les pays en développement. Oui, elle a aussi des effets ailleurs, tout à fait terribles. Mais, dans les pays en développement, les phénomènes climatiques affectent souvent directement les activités rémunératrices de populations entières. Leurs conséquences sont tragiques.

Par exemple, des agriculteurs africains subissent de fortes sècheresses ou encore voient leurs récoltes anéanties à cause de maladies ou d’invasions d’insectes. Les conséquences de la crise climatique – provoquée en partie par les activités des pays développés – frappent de plein fouet les pays en développement.

Imaginez un accès réduit à l’alimentation de base et une baisse importante des revenus pour nombre de ménages ruraux.

À cause de la détérioration de leurs conditions de vie, ces ménages sont enclins à migrer. C’est ce que nous abordons dans l’article.

De plus, la population des pays en développement est en croissance. Non seulement subit-elle les effets de la crise climatique associée aux actions des pays développés, mais elle y contribue aussi, notamment à travers l’émission de GES. La pauvreté et le manque de ressources – tant matérielles que financières – des décideurs complexifient le processus d’adaptation. Il faut dès lors redoubler d’efforts.

Comment réagissez-vous face aux changements climatiques, comme citoyenne du monde?

Je crois que nous devons mettre en place des mesures d’adaptation réalistes et progressives. Nous avons la responsabilité d’adopter, petit à petit, des comportements plus responsables.

Les changements à apporter touchent tous les niveaux : individus, ménages, entreprises et gouvernements.

Collectivement, il sera plus facile d’avoir l’adhésion de tous, et nous arriverons alors à de meilleurs résultats.

Un exemple frappant pour moi, qui suis d’origine française, est la manière dont le compostage et le recyclage font désormais partie du quotidien au Québec.

Nous avons tous changé nos comportements – nous, citoyennes et citoyens québécois avec nos trois poubelles –, mais aussi les municipalités, qui structurent le ramassage et la gestion des déchets.

Quand je me déplace en France, je constate que les structures n’existent pas. Impossible de continuer à recycler et à composter!

Terroriser ou réprimer ne me semblent pas de bonnes solutions. Expliquer les raisons derrière chaque mesure et en faire le suivi, de manière à en montrer les impacts concrets : voilà des manières de convaincre efficacement les agents (sauf peut-être les plus récalcitrants).

Toutefois, les préoccupations environnementales ne deviendront des priorités dans les pays en développement que lorsqu’ils vivront moins de pauvreté et d’inégalités.

Partout dans le monde, les décideurs gagneraient donc à prioriser leurs actions dans ce sens, afin d’obtenir l’appui de tous les acteurs de la société dans la lutte et l’adaptation à la crise climatique.

De quoi traitez-vous dans la première édition du Climatoscope?

Les mouvements migratoires s’accentuent et ils sont souvent attribués aux changements climatiques, en particulier dans les pays en développement. Mais il s’agit d’un phénomène très complexe. Nous travaillons à le démystifier.

Un bref historique des mouvements migratoires chapeaute le cœur de l’article. Quelles sont les principales causes et conséquences de ces migrations? En plus de la crise climatique, quels autres facteurs contextuels  faut-il considérer? Multiples, ces facteurs sont socio-économiques, politiques, démographiques et culturels…

Sous ces pressions et à cause de sa vulnérabilité, la population recourt aux migrations comme stratégie d’adaptation.

Plusieurs mesures sont préconisées pour une meilleure adaptation aux changements climatiques et une meilleure atténuation.

Les mesures que nous présentons s’articulent autour de l’intégration des migrations climatiques dans les politiques nationales et du développement des travaux de recherche sur les changements climatiques.

Qu’est-ce qui vous motive le plus ou vous donne le plus d’espoir dans le contexte des changements climatiques?

Je crois en la capacité d’adaptation incroyable de l’être humain, démontrée à travers les siècles. En investissant les ressources nécessaires et en lui donnant les moyens, l’individu changera petit à petit ses comportements. Et ces changements se transmettront à travers les générations.

Pour avoir la collaboration de la population, il faut expliquer et éduquer. Entendez « éducation » au sens large : de la petite école à la formation professionnelle en passant par l’éducation civique, citoyenne, et la famille… L’éducation est le meilleur moyen pour entraîner l’adhésion de la population et favoriser l’acceptabilité sociale.

Une fois cette étape franchie, un cadre législatif, clairement expliqué et justifié, sera alors accepté par les individus.

Collectivement, nous avons le moyen de faire changer les choses.

Le Climatoscope est une revue de vulgarisation scientifique multidisciplinaire portant sur les changements climatiques. Publiée annuellement, elle présente un portrait des plus récentes avancées scientifiques en la matière à un public averti, mais non expert. À lire pour développer votre réflexion sur les problèmes, les enjeux, les défis et les solutions pour faire face à cette réalité.

Entièrement disponible en ligne, Le Climatoscope a été fondé par une équipe de l’UdeS.