Environnement

4 questions à Léa Ilardo sur l’urgence climatique

Léa Ilardo
Léa Ilardo
Photo : fournie

Étudiante au cheminement en environnement de la maîtrise en études politiques appliquées, Léa Ilardo appartient à la délégation UdeS envoyée à la 25e Conférence des parties (CdP25) sur les changements climatiques. À ce parcours universitaire s’articule un engagement militant – Léa a lancé le collectif La planète s’invite à l’Université, dont elle est aussi co-porte-parole. Ce collectif s’inscrit dans le mouvement de grève mondiale pour le climat : il a été actif, notamment, lors du 15 mars 2019 et l’est encore pour l’événement organisé le 27 septembre prochain.

Ces deux statuts se complètent et se renforcent : je fais une lecture profondément politique et sociale de la crise climatique, au-delà de l’enjeu environnemental qu’elle constitue.

Principe d’équité intergénérationnelle
Chaque génération doit transmettre aux générations futures une planète leur offrant les conditions pour subvenir à leurs propres besoins.

À la CdP25, Léa traitera du principe d’équité intergénérationnelle. « De façon tangible, ce principe se voit présentement mis à mal. Mon œil de chercheuse en science politique nourrit mon plaidoyer en faveur d’une plus grande action politique dans un contexte de crise environnementale globale, exacerbant les inégalités tant intra qu'intergénérationnelles. »

Selon vous, quel est le plus gros enjeu dans votre domaine relativement à l’urgence climatique?

Pour comprendre cet enjeu, il faut voyager dans le temps et retourner en 1992.

Cette année-là, les changements climatiques entrent dans la sphère politique internationale par la mise sur pied de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ils acquièrent alors le statut de véritable problème politique.

Cette “naissance” internationale est à la fois un avantage et un problème.

C’est un avantage, parce que, par définition, les changements climatiques ne connaissent pas de frontières, sont irréversibles, complexes et soumis à de nombreuses incertitudes – qui toutefois s’amenuisent.

Mais, selon moi, la croyance que le système international est le seul capable de « résoudre » la crise climatique (de par son caractère transfrontalier) n’est pas viable. Sa faiblesse? Elle s’inscrit dans un monde politique où l’État est toujours souverain.

L’enjeu qu’affrontent les chercheurs et chercheuses en science politique tient à proposer de nouveaux modèles innovants ou à valoriser des modèles éprouvés de gouvernance, dans un contexte où les changements climatiques doivent constituer la matrice fondamentale de toute politique.

Comme spécialistes de politique, mettre l’accent sur les acteurs intérieurs d’un pays comme moteurs de changement en réalité bien plus profonds que la figure intangible de l’État-nation me paraît essentiel.

C’est donc dire que les provinces, les régions, les villes, et même les quartiers sont susceptibles d’avoir un gigantesque effet.

Il faut démocratiser cette vision dans l’espace public – et le faire vite, en raison de l’urgence climatique, mais surtout de la perte de confiance et du fatalisme dominant après 25 ans de conférences internationales annuelles n’insufflant désormais plus d’espoir chez les populations de toutes parts.

Comment réagissez-vous face aux changements climatiques, comme jeune de 21 ans?

Engagée depuis plusieurs années à l’échelle individuelle sur la question environnementale, j’ai décidé de passer au collectif après la publication, en octobre 2018, du 5e rapport du GIEC, formulant des scénarios à 1,5 ou 2 °C de réchauffement planétaire.

Cette évolution n’est pas mue par un choix conscient et éclairé. C’est un geste instinctif, un acte de préservation, causé par une accumulation d’angoisses, un sentiment d’urgence et d’impuissance grandissant.

J’ai aussi repensé mon parcours universitaire pour m’orienter vers une maîtrise qui m’aiderait à développer des outils capables de briser le statu quo et l’inaction politique. La sphère politique a son rôle à assumer dans la crise climatique, dont le poids des causes et solutions a jusqu’ici été transféré sur les épaules des individus. Nous parlons bien d’un problème public et systémique : les solutions apportées doivent se situer à ce même niveau d’action.

Aussi, une certaine colère m’habite en continu.

Il m’est impossible de me projeter à plus ou moins long terme, de par l’instabilité de l’avenir qui nous est promis. Je suis spectatrice d’injustices exacerbées par les changements climatiques. Je vois nos écosystèmes déstabilisés alors que, depuis plus de 40 ans, on nous prédit ce qui se déroule sous nos yeux sans qu’aucun engagement majeur n’ait été pris pour enrayer ce phénomène.

À mon âge, plusieurs réalités s’avèrent difficiles, voire douloureuses. Je dois accepter mon impuissance, puisque les gaz à effet de serre, une fois dans l’atmosphère, y restent jusqu’à plusieurs milliers d’années. Je dois accepter la désuétude du mot « urgence » – ce point est passé depuis des années. Je dois accepter de me mobiliser pour que ce soit « moins pire ».

J’essaie alors de me concentrer sur le beau, de remettre en valeur la notion de bien commun, de partage et d’entraide, afin de bâtir des communautés résilientes.

De quoi traitez-vous dans la première édition du Climatoscope, revue lancée ce 25 septembre?

L’article que j’ai corédigé avec Gabriel Blouin-Genest dans cette première édition porte sur l’utilisation politique de la santé publique comme moteur des négociations internationales sur le climat.

En effet, l’an dernier, lors de la 24e CdP sur les changements climatiques, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) présentait un rapport intitulé Santé et changements climatiques. Son message est clair.

Les changements climatiques sont la plus grande menace du 21e siècle en matière de santé publique.

Notre analyse tient en ce que, au-delà d’énumérer des faits scientifiques sur les conséquences des changements climatiques sur la santé humaine, un tel rapport est pourvu d’une visée politique. Il cherche en premier lieu à interpeller et à fédérer les têtes dirigeantes lors des négociations.

Dans un contexte de gouvernance globale, les acteurs et actrices influençant les décisions (ou leur absence) sont multiples. Dans le cadre de la gouvernance des changements climatiques, la communauté scientifique joue un rôle fondamental de lanceuse d’alerte. À Katowice en 2018, les spécialistes de santé ont rappelé que l’inaction politique en matière de changements climatiques n’est pas uniquement synonyme d’espèces en voie de disparition ou d’écosystèmes contaminés.

Cette inaction politique signifie bel et bien des millions de morts humaines.

Ce sujet met aussi en lumière une injustice climatique flagrante : les changements climatiques affectent particulièrement la santé des populations les plus pauvres et les plus vulnérables.

Et, malgré tout, ce rapport n’a pas renversé le cours des négociations. La santé ne fait pas partie des priorités discutées lors de la 25e CdP, en décembre prochain.

Qu’est-ce qui vous motive le plus ou vous donne le plus d’espoir dans le contexte des changements climatiques?

La mobilisation récente – des jeunes, des moins jeunes, de tous les secteurs de la société (particulièrement au Québec) – constitue l’unique lueur d’espoir me permettant de repousser le fatalisme.

Si je sais qu’il est déjà trop tard pour réparer bien des choses, je sais aussi que nous n’avons plus rien à perdre.

Nous tournons la page d’un livre, et une page blanche apparaît. Il ne tient qu’à nous de l’écrire autrement. Considérons la situation actuelle de crise climatique comme une chance, celle de briser le statu quo et d’oser rêver et demander mieux.

La mobilisation citoyenne est évidemment politique, et je crois que le changement viendra d’abord de la base.

Anthony Giddens écrit dans son ouvrage The politics of climate change : « Yet risk is risk –the other side of danger is always opportunity. » Je place beaucoup d’espoir en ma génération, voire les plus jeunes encore. On nous promet un avenir où le désir est absent, où le danger ne se situe pas dans la prise de risques, mais dans l’absence de prise de risques.

J’observe que les mentalités changent : le rythme imposé par ce système globalisé est de plus en plus ressenti comme une perte de sens; une masse critique revient à l’essentiel. Et elle prend de l’ampleur. Nos générations sont engagées dans un travail – de longue haleine, oui –, mais dont seule une amélioration peut ressortir.

Le Climatoscope est une revue de vulgarisation scientifique multidisciplinaire portant sur les changements climatiques. Publiée annuellement, elle présente un portrait des plus récentes avancées scientifiques en la matière à un public averti, mais non expert. À lire pour développer votre réflexion sur les problèmes, les enjeux, les défis et les solutions pour faire face à cette réalité.

Entièrement disponible en ligne, Le Climatoscope a été fondé par une équipe de l’UdeS.