Saison des REER

Sommes-nous prêts pour l’investissement responsable?

Le professeur Frank Coggins est membre du comité investissement responsable de l’UdeS
Le professeur Frank Coggins est membre du comité investissement responsable de l’UdeS

Photo : Michel Caron

En ce temps d’achat de REER, l’investissement responsable est tendance. Mais est-il vraiment implanté dans les pratiques d’achat de titres? Sommes-nous prêts, comme épargnants, comme institution, pour ce virage?

Pour le professeur Frank Coggins, titulaire de la Chaire Desjardins en finance responsable, il ne fait pas de doute que nous sommes prêts. Selon lui, on ne se demande plus si l’on doit faire le virage vers l’investissement responsable. On se demande plutôt comment le faire.

L’investissement responsable vise à intégrer les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (facteurs ESG) dans les décisions d’investissement, de façon à mieux gérer les risques et générer des rendements durables sur le long terme. (Traduction libre de la définition tirée de Principles for Responsible Investment : https://www.unpri.org/pri/what-is-responsible-investment)

En effet, dans la vente au détail des titres, les institutions ne semblent pas aussi prêtes qu’elles le devraient. « Les gens sont de plus en plus conscients de l’impact environnemental de leurs choix. Mais on remarque un certain retard chez les conseillers financiers, qui sont peu ou mal informés. Il peut être décevant de communiquer avec son institution financière et de ne pas obtenir d’information ou d’options intéressantes. Les grandes institutions sont avancées, les investisseurs sont intéressés, mais il y a place à l’amélioration pour que l’éventail des possibilités soit mieux connu », ajoute le Pr Coggins.

Est-ce payant, l’investissement responsable?

Photo : Shutterstock

« Lorsqu’on fait de l’investissement responsable, comme institution ou comme épargnant, tous s’entendent pour dire qu’il n’y a pas de coût associé à ce choix, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de portion de l’investissement qui est laissée sur la table. C’est même plus avantageux, puisque l’investissement responsable serait moins risqué que l’investissement traditionnel », explique le Pr Coggins, qui rappelle que comme pour tous les types d’investissements, il faut considérer le long terme.

Il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter du sort de notre fonds de retraite, ni des fonds administrés par La Fondation de l’Université. L’approche responsable fait l’unanimité en matière de rendement, et déjà, le virage est amorcé dans notre institution. Le comité investissement responsable de l’Université de Sherbrooke, qui regroupe entre autres des représentants de La Fondation, du Régime de retraite de l’UdeS, des professeurs experts en finance responsable et en éthique appliquée, des étudiants engagés, a d’ailleurs déposé sa Stratégie d’investissement responsable 2018-2022 à l’automne 2018, et entend soutenir ce développement, mettre à contribution toutes les parties prenantes et rendre compte à très court terme des pratiques et de l’avancement des travaux en ce sens. En fait, ce comité, créé par le vice-rectorat à l’administration et au développement durable dans le cadre de son nouveau plan d’action de développement durable 2018-2022, permet le dialogue, le partage des préoccupations et l’utilisation de l’expertise en finance responsable au service de La Fondation et du Régime de retraite.

Le défi, ce sont les outils

Ce mouvement vers l’investissement responsable vient de pressions de joueurs majeurs, comme l’ONU, qui a mis de l’avant les Principes d’investissement responsable et a réussi à mobiliser les grandes institutions. Mais la recherche doit avancer elle aussi pour soutenir les institutions et leurs gestionnaires de portefeuilles. « On constate qu’il est difficile d’avoir des outils pour bien intégrer le risque environnemental et social dans notre gestion de portefeuilles. Ce n’est pas encore parfait », admet le Pr Coggins, qui siège aussi au sein du comité investissement responsable de l’UdeS.  Selon lui, il y aura énormément d’améliorations dans les prochaines années autant pour les outils de mesure de la performance ESG (facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance) que pour les outils d’aide à la prise de décisions financières.

Actuellement, au niveau politique, nous sommes tous engagés. Le gros défi, c’est d’avoir les bons outils pour faire une gestion adéquate de l’investissement responsable. Les mesures d’impacts des produits, des services, dans tous les différents secteurs d’activité ne sont pas encore au point.

En effet, les différents fournisseurs d’évaluation de la performance ESG qui attribuent des notes aux entreprises internationales ne s’entendent pas sur la qualité de cette performance ESG. Ils sont souvent d’accord sur les très mauvais joueurs, mais pour toutes les autres entreprises, les mesures ne sont pas suffisamment fiables et peuvent différer grandement d’un fournisseur d’évaluation à l’autre.

Et le désinvestissement?

La pression s’accentue sur les institutions pour désinvestir les énergies fossiles, et les étudiants sont au cœur de cette mobilisation pour le changement, qui vise aussi à sensibiliser et à faire basculer l’opinion publique. Le désinvestissement est-il la solution, selon le Pr Coggins? « Mon premier choix n’est pas de désinvestir… C’est comme si on laissait le moins bon étudiant seul avec ses problèmes, dans son coin. Pourquoi désinvestir, alors qu’on pourrait avoir un impact positif sur ces entreprises en les aidant à améliorer leur empreinte écologique? » Pour lui, le désinvestissement fera en sorte que ce seront les investisseurs les moins bien intentionnés, les moins responsables, qui vont s’approprier ces secteurs plus pollueurs. Et ça, c’est beaucoup plus dangereux.

Selon les membres du comité, on croit à tort que le désinvestissement des énergies fossiles règle le problème de l’empreinte carbone. Pourtant, les portefeuilles comme ceux de La Fondation et du Régime de retraite ne comportaient souvent qu’un très petit pourcentage de titres liés aux énergies fossiles. Or le défi de la réduction des émissions des GES touche tous les secteurs de l’économie. Et c’est ce qui constitue le plus grand défi, puisque plusieurs secteurs qui ne le laissent pas présager ont une énorme empreinte carbone.