Trois futurs mathématiciens en renfort pour élucider la crise des opioïdes

Brigitte Desharnais, toxicologue au LSJML; le Pr Félix Camirand Lemyre, du Département de mathématiques; et les trois étudiants, soit François D’Amours, Guillaume Bernier-Breton et Maxime Bilodeau.
Brigitte Desharnais, toxicologue au LSJML; le PFélix Camirand Lemyre, du Département de mathématiques; et les trois étudiants, soit François D’Amours, Guillaume Bernier-Breton et Maxime Bilodeau.
Photo : Michel Caron

Jusqu’à tout récemment, nous savions peu de choses concernant la crise des opioïdes qui se profile au Québec, mais grâce à la collaboration de trois jeunes mathématiciens de l’UdeS avec le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal, nous disposons désormais de données fiables pour mieux faire face à la situation.

Depuis quelques années, la médiatisation de décès causés par les opioïdes, comme le fentanyl, fait craindre le pire dans certaines régions du Québec. Et avec raison : ces analgésiques prisés pour leur effet euphorisant se trouvent au cœur d’une crise de santé publique en Amérique du Nord, notamment au Canada.

Depuis 2016, sur le territoire canadien, les opioïdes contrefaits et distribués illicitement ont tué près de 13 000 personnes et entraîné des milliers d’autres dans la dépendance.

Les opioïdes sont très populaires sur le marché noir, en particulier en Ontario et en Colombie-Britannique, les deux provinces canadiennes les plus durement touchées par le fléau. Au Québec, bien que la situation soit préoccupante, il est difficile d’affirmer avec certitude s’il y a crise ou pas. Du moins, c’était le cas jusqu’à tout récemment.

Un cours de baccalauréat qui change la donne

Le Pr Félix Camirand Lemyre a supervisé le travail des trois futurs mathématiciens dans le cadre du cours Initiation à la recherche en statistique.
Le Pr Félix Camirand Lemyre a supervisé le travail des trois futurs mathématiciens dans le cadre du cours Initiation à la recherche en statistique.
Photo : Michel Caron

Ce portrait incomplet de la situation québécoise découlait d’un manque de données. Les seules statistiques dont nous disposions, fournies par l’Agence de la santé publique du Canada, compilaient, toutes drogues illicites confondues, l’ensemble des surdoses mortelles survenues dans la province pour une période donnée. Combien de décès sont directement imputables aux opioïdes? Quelles sont les régions les plus touchées? La réponse à ces questions, si vitale à la mise en place de mesures de santé et de sécurité adéquates, brillait par son absence.

Or il fallait creuser, car les enjeux sont majeurs. Afin de brosser un portrait juste de la situation québécoise, le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal a fait appel à l’expertise de trois jeunes mathématiciens de la Faculté des sciences pour réaliser une analyse géographique détaillée. C’est ainsi que François D’Amours, Guillaume Bernier-Breton et Maxime Bilodeau ont pris part à ce projet inédit dans le cadre du cours Initiation à la recherche en statistique.

De là est née une alliance multidisciplinaire réunissant de futurs mathématiciens de l’Université de Sherbrooke, de futurs chimistes de l’Université du Québec à Trois-Rivières ainsi que des toxicologues du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal.

Partant de l’hypothèse que le Québec est relativement épargné par le fléau des opioïdes, le groupe de recherche a analysé 472 cas de décès survenus de 2013 à 2018. Constat?

La recherche a révélé qu’au Québec, les surdoses mortelles causées par les opioïdes sont demeurées stables au cours des six dernières années, mais qu’une prévalence plus élevée se dessine près de la frontière ontarienne, un fait jusqu’alors inconnu.

Si la Belle Province est épargnée pour le moment, ce pourrait être lié à sa culture distincte de consommation et de prescription de drogues et de médicaments : il y a beaucoup moins d’ordonnances d'opioïdes au Québec que dans le reste du Canada.

Juste dose de mathématiques, de chimie et de toxicologie

Selon Brigitte Desharnais, toxicologue au Laboratoire de sciences judiciaires et médecine légale de Montréal et responsable du projet, l’analyse statistique du trio sherbrookois a permis de tirer des conclusions plus précises sur les tendances générales de consommation et sur les causes de décès :

Les chimistes et les toxicologues sont plutôt spécialisés dans l'analyse des milieux biologiques. Le travail d'analyse de données des statisticiens repose sur un savoir plus étendu. Regrouper les trois spécialités a permis d'obtenir un travail rigoureux pour l'ensemble du projet.

Brigitte Desharnais, toxicologue

Le professeur Félix Camirand Lemyre, qui a supervisé les étudiants, considère que cette collaboration a été bénéfique tant pour le milieu judiciaire que pour les trois mathématiciens :

De voir de jeunes mathématiciens s'initier à la recherche interdisciplinaire en statistique est d'autant plus satisfaisant que leur participation a permis de mettre en lumière une réalité géographique qui aura un impact sur des mesures de santé publique à venir.

Professeur Félix Camirand Lemyre

Les conclusions de cette recherche, qui fera l'objet d'une publication prochainement, orienteront les stratégies d’analyse du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal et guideront les coroners dans le cadre de leurs enquêtes. Elles serviront également de base pour l’élaboration de mesures de santé dans les zones québécoises les plus à risque, comme celles qui sont situées près de la frontière ontarienne.