Recherche sur l’inclusion de perspectives autochtones dans les cours d’histoire du Québec et du Canada

La doctorante Aude Maltais-Landry reçoit une prestigieuse bourse d’études supérieures du Canada Vanier

Aude Maltais-Landry
Aude Maltais-Landry
Photo : Gracieuseté Maéva Thibeault

La doctorante Aude Maltais-Landry, de la Faculté d’éducation, a reçu en novembre la très prestigieuse bourse d’études supérieures du Canada Vanier pour ses recherches sur l’inclusion de perspectives autochtones dans les cours d’histoire du Québec et du Canada.

Après sa maîtrise à l’Université Concordia, cette ancienne journaliste poursuit désormais ses travaux à l’Université de Sherbrooke sous la direction de la professeure Sabrina Moisan, du Département de pédagogie, d’où elle jette les bases d’une approche novatrice et audacieuse. Inscrite dans le champ de la didactique de l’histoire, sa démarche s’appuie sur la théorie de la décolonisation de la recherche (définie par Linda Tuhiwai Smith), selon laquelle les connaissances accumulées sur les peuples autochtones à travers le monde sont au cœur même de l’oppression et de la marginalisation dont ils sont victimes.

Ses travaux se fondent également sur la « Critical race Theory » et le champ de la décolonisation du curriculum, pour suggérer qu’il ne suffit pas de poser des actions ponctuelles pour modifier durablement les inégalités sociales qui touchent les Autochtones : il faut déconstruire et réinventer les curriculums scolaires. Cette posture, qui sera approfondie tout au long de son projet, l’incite d’abord à écouter les divers acteurs sans imposer un cadre d’analyse préétabli, dans une perspective de relation à long terme et de dialogue avec les participants.

Mme Maltais-Landry est la première étudiante de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke à obtenir cette bourse extrêmement convoitée à travers les universités canadiennes. Nous lui avons posé cinq questions sur la source de ses intérêts et les défis que soulèvent ses travaux.

Votre trajectoire professionnelle vous a d’abord menée vers le journalisme. Comment cette forme de recherche vous a-t-elle fait bifurquer vers la recherche universitaire?

A. M.-L. : En 2004, j’ai fait un séjour de six mois en solo en ex-URSS, avec une bourse de l’ACDI et l’objectif de documenter les réalités du monde postsoviétique. Or, ma position de journaliste « commanditée » m’a rapidement placée dans une situation inconfortable, car je refusais de m’en tenir à des articles faisant l’éloge de l’aide internationale canadienne. J’ai donc été confrontée à deux limites importantes du journalisme : le temps et l’indépendance d’action. Ces deux facteurs sont devenus cruciaux dans ma posture de recherche au doctorat.

Il y a tout un univers entre l’ex-URSS et les enjeux touchant les Autochtones. D’où cet intérêt et cet engagement vous sont-ils venus?

A. M.-L. : J’ai vécu d’autres voyages déterminants, dont un au Mexique où j’ai tourné un documentaire sur la réalité migratoire d’un village, avec deux collègues. À ce moment, sur le terrain, mon statut de privilégiée venue d’un pays riche du Nord a commencé à me paraître dissonant. Je m’étais déjà questionnée sur le fait que l’aide internationale prend souvent la forme d’un impérialisme contemporain, mais là, c’était ma présence même dans ces pays qui me dérangeait. Il me semblait de plus en plus éthique et urgent de questionner la situation colonialiste à l’intérieur de mon propre pays, et c’est ainsi que je me suis intéressée aux réalités des Autochtones du Québec.

Je suis blanche, francophone, issue d’une famille de la classe moyenne supérieure, et j’appartiens donc à la frange privilégiée de la société dans laquelle je vis. Cette précision est cruciale parce qu’elle est au cœur de ma recherche, autant dans ce qui la motive que dans les défis qui y sont liés.

Comment avez-vous vécu vos premiers contacts avec l’univers autochtone?

A. M.-L. : Mes premières expériences ont eu lieu dans le cadre du Recensement et de l’Enquête sur les peuples autochtones de Statistique Canada, en 2006, où j’ai agi à titre d’intervieweuse dans des communautés cries, atikamekws, innues et inuites du Québec et du Nunavik. Ignorante des réalités autochtones, j’ai vécu au fil de ces séjours un grand choc culturel dont je suis revenue ébranlée. J’ai ensuite travaillé plusieurs étés au Wapikoni mobile, un projet de création vidéo pour les jeunes des communautés autochtones. Ces expériences et ces rencontres m’ont graduellement montré la complexité des réalités autochtones.

Durant ma maîtrise à Concordia, je me suis découvert une grande passion pour la recherche; j’ai donc réalisé un projet d’histoire orale avec une communauté innue de la Côte-Nord – un de mes principaux accomplissements à ce jour.

Comment décrivez-vous la problématique de la recherche que vous avez entreprise au doctorat?

A. M.-L. : L’enseignement de l’histoire est un thème qui ne cesse de faire couler de l’encre au Québec, et la question de l’histoire autochtone reste problématique parmi les thèmes abordés dans le programme. On y parle surtout des questions entourant les premiers contacts, les débuts de la colonisation. Or, les sujets cruciaux que sont le processus d’assimilation entrepris par le gouvernement canadien au 19e siècle, la Loi sur les Indiens ou la création des réserves – éléments essentiels pour comprendre la complexité de la situation des peuples autochtones aujourd’hui – sont peu abordés. Le nouveau programme d’histoire du Québec et du Canada vient d’ajouter les pensionnats autochtones aux contenus obligatoires, mais il faudra voir comment les enseignants réussissent à traiter ces sujets en classe. De manière générale, les éléments d’histoire autochtone continuent d’être des « ajouts » à une trame narrative largement eurocentriste.

Partant du postulat que le cours d’histoire nationale peut avoir un impact réel sur les connaissances et le récit historique des jeunes, l’inclusion de perspectives autochtones au curriculum scolaire s’inscrit dans un débat social, dont l’actualité est réitérée par les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Ça rend le tout très actuel et très motivant.

Vous travaillez donc désormais en didactique de l’histoire, sujet de prédilection de la Pre Moisan.

A. M.-L. : En effet. J’ai choisi Sherbrooke avant tout pour la spécialisation de la professeure Moisan et pour la possibilité de travailler sur son projet de recherche sur la pluralité historique financé par le CRSH. La spécialisation de la Faculté en didactique des disciplines et la présence du Centre de recherche sur l’enseignement et l’apprentissage des sciences (CREAS), qui offre des possibilités de soutien et de formation, ont aussi influencé ma décision de venir ici.

Je privilégie une éthique de recherche qui met la collaboration entre la communauté et l’université au cœur de tout projet (High 2014), dans un esprit d’« autorité partagée » (Frisch 1990). Cela correspond parfaitement aux valeurs de la Faculté et de la Pre Moisan.

La Faculté d’éducation félicite chaleureusement Aude Maltais-Landry pour l’obtention de cette Bourse d’études supérieures du Canada Vanier.


Les bourses d’études supérieures du Canada Vanier

Conçu et piloté par le gouvernement canadien, le très prestigieux Programme de bourses d’études supérieures du Canada Vanier a pour objectif d’attirer au pays les meilleurs étudiants et étudiantes de doctorat au monde. Ses bourses annuelles de 50 000$ valables durant trois ans permettent au Canada et à ses universités de se positionner parmi les centres mondiaux d’excellence en recherche et en enseignement supérieur.