Le paradoxe en conservation de la biologie

Quand un scientifique soulève des incohérences dans sa discipline

Mark Vellend
Mark Vellend
Photo : Michel Caron

Un reportage du biologiste Mark Vellend publié dans le magazine American Scientist remporte le prix du « meilleur article de fond » décerné annuellement par l’Association américaine des médias et de l’édition. Pourtant, le constat qu’il partage dans son texte fait l’objet d’une vive controverse au sein de la communauté scientifique internationale.

La biodiversité mondiale subit un déclin, personne n’en doute. Mais à d’autres échelles, plus petites, le nombre d’espèces animales et végétales n’est pas nécessairement menacé. Au contraire : dans de nombreux endroits, la diversité des espèces végétales a même augmenté. Le chercheur Mark Vellend et son équipe ont lancé ce pavé dans la mare en 2013, par le biais d’une étude publiée dans le journal de l’Académie nationale des sciences des États-Unis. Le papier a créé une onde de choc qui, encore aujourd’hui, secoue le milieu de la recherche en écologie.

Un caillou dans les bottes des écologistes

Chez une grande portion des écologistes et chercheurs du domaine, cette observation heurte : la chute de la biodiversité, à quelque échelle que ce soit, est un principe fondamental en biologie de la conservation. Ce principe a été solidifié par un lot considérable d'études expérimentales, qui tendent à démontrer que les fonctions des écosystèmes diminuent quand la diversité végétale s’affaiblit. Largement acceptée, cette « vision commune » a été intégrée dans le discours populaire en biologie de la conservation.

Or, ce n’est pas tout à fait exact, clament Mark Vellend et ses collaborateurs. Pas si on observe le phénomène à des échelles restreintes. Selon eux, la diversité végétale à des niveaux local et régional n'a pas diminuée. Certes, dans les paysages exploités par l’agriculture ou la foresterie, les habitats sauvages sont fragmentés et la santé de certains écosystèmes peut être affectée. Mais à l’échelle régionale, il n'y a pas de perte nette de diversité : si certaines espèces indigènes ont quitté le navire, d’autres, avec le temps, font leur apparition et finissent par s’y installer.

Trille rouge, qui fait partie de la flore du Québec.
Trille rouge, qui fait partie de la flore du Québec.
Photo : Mark Vellend

« Le Québec, par exemple, compte trois espèces végétales indigènes disparues depuis l’arrivée des Européens, signale Mark Vellend. En revanche, 900 espèces ont été introduites et naturalisées sur ce même territoire. Les espèces végétales non indigènes représentent 25% de la flore du Québec. On peut discuter de la valeur accordée à ces espèces introduites, mais il n’en demeure pas moins que c’est un gain net au niveau de la biodiversité végétale québécoise. »

La valeur instrumentale de la biodiversité

Au départ, l’article scientifique du groupe de Vellend avait été soumis au renommé journal Nature, le nec plus ultra en matière de publications scientifiques. Comme c’est le cas pour chaque papier soumis à une revue scientifique, l’article a fait l’objet d’une analyse par la publication. Celle-ci, tout en avouant avoir eu beaucoup de mal à trancher, finit par rejeter la proposition.

Malheureusement, bien que les auteurs prennent soin de préciser qu'ils discutent des changements de la biodiversité à l'échelle locale et d'expliquer pourquoi cela est pertinent pour la communauté scientifique, nous croyons que si ce papier devait être publié dans Nature, les médias rapporteraient sans aucun doute ces résultats en disant que la diversité biologique n’est pas en déclin. Je ne pense pas que cette conclusion serait justifiée; il est donc souhaitable de ne pas ouvrir la voie à une telle conclusion pour le public.
-équipe du journal Nature

Le même malaise a refait surface lorsque le chercheur de la Faculté des sciences a présenté son article scientifique lors d’une conférence internationale sur l’écologie. Plusieurs confrères ont alors exprimé les mêmes objections que l’équipe de Nature.

Je constate que certains aspects et concepts relatifs à la biodiversité sont mal compris, dit Vellend. Nous devons d'abord examiner comment la science et les valeurs humaines se sont entrelacées dans le développement des concepts mêmes de la biodiversité et des espèces non indigènes.  Le magazine American Scientist m’a demandé de faire ce texte et je n’ai pas hésité. Je trouve important de communiquer les résultats de nos travaux, souvent « incompréhensibles » pour le grand public (rire). Il faut vulgariser les recherches que nous faisons, d’autant plus que les contribuables soutiennent financièrement notre travail.

Le texte qui en résulte relève plusieurs incohérences issues du monde de la recherche en écologie. Habile communicateur, Mark Vellend met surtout en lumière le déni d’influence des valeurs éthiques et morales qui infusent la pratique de certains scientifiques de sa discipline.

Extraits de l'article The Biodiversity Conservation Paradox, paru dans American Scientist :

La biodiversité est bonne. Cette déclaration de valeur a été désignée comme l'un des postulats du domaine naissant de la biologie de la conservation dans les années 1980, et dans les années 1990, mes camarades d'écologie et moi-même l'avons accepté sans discernement. Mais l'impulsion pour préserver la nature sauvage a des origines beaucoup plus profondes. […] Si quelqu'un soulignait des exceptions ou apportait des nuances, il ne le faisait pas assez fort pour atteindre la classe, ni la génération montante des écologistes et biologistes en conservation.

Je pense que la crédibilité scientifique peut être sauvegardée en préservant, autant que possible, les valeurs morales et éthiques hors de la quantification de la biodiversité, ou du moins en définissant clairement des conclusions incorporant des valeurs. J'ai moi-même été coupable de ne pas souligner clairement des décisions motivées par des valeurs dans l'étude de la biodiversité. Dans ma thèse de doctorat, je me suis concentré sur l'influence de l'histoire de l'agriculture sur les plantes forestières dans l'État de New York et j'ai décrit les changements de la «biodiversité», en excluant délibérément les espèces caractéristiques des champs ouverts. Pour un lecteur occasionnel (c'est-à-dire la plupart des lecteurs), j'ai ainsi assuré l'apparition d'un déclin global de la biodiversité, alors que la biodiversité végétale globale peut avoir montré une réponse totalement différente.

Comme les sceptiques professionnels que nous sommes censés être en tant que scientifiques, je pense que l'écologie et la biologie de la conservation peuvent grandement bénéficier si nous appliquons systématiquement un raisonnement critique,  une pensée qui dit "oui, mais ...", et cela non seulement avec les résultats qui vont à l'encontre de nos valeurs personnelles, mais aussi avec ceux qui sont alignés avec elles. J'ai certainement commencé à le faire moi-même.