Recherche sur les ressources infirmières dans les hôpitaux

La pénurie d’infirmières augmente le risque de mortalité des patients

«Combien d’heures peut-on travailler par jour tout en assurant la sécurité des patients?», s'interroge Pr Christian Rochefort.
«Combien d’heures peut-on travailler par jour tout en assurant la sécurité des patients?», s'interroge Pr Christian Rochefort.
Photo : Robert Dumont

Le réseau hospitalier du Québec fait face à des défis majeurs depuis de nombreuses années. Vieillissement de la population, admissions en hausse, pénurie d’infirmières, manque de ressources... Ce contexte difficile oblige souvent les gestionnaires de soins à se tourner vers des politiques de dotation en personnel infirmier qui sont loin d’être idéales, dont l’utilisation des heures supplémentaires ou de personnel moins qualifié. Or quel est l’impact de ces décisions sur le risque de décès des patients?

Le professeur Christian Rochefort de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke s’est intéressé à la question, en collaboration avec deux co-chercheurs de l’Université McGill. Il dirige une étude longitudinale visant à identifier des politiques de dotation en personnel infirmier qui minimisent les risques d’événements évitables pour les patients.  Dans le cadre du Congrès de l’Acfas 2016, il présente le premier volet de ses recherches, soit l’impact de trois politiques de dotation du personnel infirmier sur le risque de mortalité des patients.

Nos recherches démontrent que l’utilisation systématique des heures supplémentaires et de personnel moins qualifié augmente de manière significative et indépendante le risque de mortalité en milieu hospitalier, explique le professeur Rochefort.

«Par exemple, lorsqu’on augmente le pourcentage des heures travaillées par du personnel moins qualifié de 5 %, on accroît le risque de mortalité de 5 %. De plus, pour chaque augmentation de 5 % de la proportion d’heures supplémentaires travaillées, le risque de mortalité des patients s’accroît de 3 %. Et ce, après avoir tenu compte de la sévérité de la condition médicale et des caractéristiques des patients», précise-t-il.

Il s’agit d’une première étude longitudinale au Canada à fournir des informations spécifiques quant au risque associé à l’utilisation de certaines politiques de dotation sur la mortalité des patients. «Dans un deuxième volet de cette recherche, nous voulons déterminer si des seuils sécuritaires quant au nombre et au type d’effectifs requis pour répondre de manière sécuritaire aux besoins des patients peuvent être identifiés.»

Une vaste étude longitudinale

De 2010 à 2014, le professeur Rochefort a suivi une cohorte dynamique d’environ 125 000 patients admis dans un centre hospitalier universitaire québécois qui ont été exposés à plus de 6,5 millions de quarts de travail effectués par le personnel infirmier, toutes catégories confondues. L’exposition des patients à trois politiques de dotation en personnel infirmier a été mesurée sur chaque quart de travail: 1) le nombre total d’heures travaillées; 2) le pourcentage des heures travaillées en heures supplémentaires; et 3) le pourcentage d’heures travaillées par des infirmières diplômées (bachelières et collégiales).

«On a besoin de personnel de plus en plus qualifié, parce que les patients sont plus lourds; parce qu’ils combinent les pathologies», explique le professeur Rochefort.
«On a besoin de personnel de plus en plus qualifié, parce que les patients sont plus lourds; parce qu’ils combinent les pathologies», explique le professeur Rochefort.
Photo : fournie

«Ces trois politiques sont actuellement chaudement débattues et pertinentes dans le réseau de la santé, souligne le professeur Rochefort. Combien d’heures peut-on travailler par jour tout en assurant la sécurité des patients?  Combien d’infirmières diplômées, d’auxiliaires et de préposés avons-nous besoin?» Les gestionnaires veulent connaître l’impact de telles politiques afin de minimiser les risques de complications médicales évitables.

Des politiques de dernier recours

Depuis les 30 dernières années, le vieillissement de la population affecte largement le contexte hospitalier. À la suite du virage ambulatoire, les hôpitaux regroupent maintenant une concentration de cas très complexes qui nécessitent des soins spécialisés. «On a besoin de personnel de plus en plus qualifié, parce que les patients sont plus lourds; parce qu’ils combinent les pathologies. Pour prévenir les complications chez de tels patients, il faut du personnel bien formé et surtout vigilant; ce qui peut devenir difficile après de longues heures de travail.»

Selon le professeur Rochefort, le taux de roulement des infirmières est très important, parce que l’écart entre leur capacité de livrer et ce qu’on leur demande est très grand. «Les conditions de travail des infirmières impliquent très souvent de longues heures. On le voit dans les données de l’étude, ce n’est pas rare qu’une infirmière va dépasser les 12 heures de travail dans sa journée.» Des conditions qui engendrent des taux élevés de décrochage de la profession, d’où un cycle de pénurie latent qui se perpétue.

Quelles sont les pistes de solutions?  «Je pense que ça passe par un changement de culture. La valorisation du rôle de l’infirmière est importante afin d’attirer plus de personnes dans la profession. On doit aussi améliorer les conditions de travail afin de retenir les infirmières actuellement dans le réseau. Par exemple, certaines industries, dont l’aviation civile, ont légiféré sur le nombre maximal d’heures pouvant être travaillées dans une journée par les pilotes d’avion, et ce afin d’assurer la sécurité du public. Or, de telles politiques n’existent pas pour les infirmières.»

Cette étude longitudinale, subventionnée par les Instituts de recherche en santé du Canada, est menée en collaboration avec les professeurs David Buckeridge et Michal Abrahamowicz de l’Université McGill. Le professeur Christian Rochefort enseigne à l’École des sciences infirmières de l’Université de Sherbrooke, est chercheur régulier au Centre de recherche de l’Hôpital Charles LeMoyne et est chercheur boursier junior 1 du Fonds de recherche du Québec-Santé (FRQS).

Le professeur Rochefort présentera ses travaux le mardi 10 mai à 13 h lors du Colloque Pratique des soins infirmiers du Congrès de l'Acfas.