Le roulement du personnel en centre jeunesse

Des conséquences en demi-teintes sur les adolescentes

Chantale Tremblay a consacré son doctorat en éducation au roulement du personnel dans les Centres jeunesse
Chantale Tremblay a consacré son doctorat en éducation au roulement du personnel dans les Centres jeunesse

Photo : Michel Caron - UdeS

Le roulement du personnel dans certains centres jeunesse du Québec atteint des proportions importantes : jusqu'à 85 % dans certains secteurs des établissements. Quelles en sont les répercussions sur l’organisation, et surtout, sur les adolescentes qui bénéficient des services? Chantale Tremblay a mené la première étude québécoise sur la question. Sa thèse de doctorat en éducation, sous la direction des professeurs Jacques Joly de l’Université de Sherbrooke et Victor Haines de l’Université de Montréal, a conduit à la publication de deux articles scientifiques cette année.

À la lumière de ses travaux, le roulement du personnel ne semble pas avoir les conséquences directes attendues et les répercussions apparaissent en demi-teintes. Les résultats risquent néanmoins de susciter de nouvelles questions.

Une thèse en trois volets

Chantale Tremblay a mené ses recherches sur trois axes. Premièrement elle a posé un cadre conceptuel pour illustrer les composantes et les conséquences du roulement du personnel. Ensuite, elle décortiqué des données longitudinales sur le roulement du personnel d’un centre jeunesse et sur certaines variables organisationnelles associées à plus de 700 placements de jeunes filles, comme la durée des services, la durée des placements et le nombre de placement ultérieurs. Puis troisièmement, elle a mesuré le lien entre le roulement du personnel et la détresse psychologique et l’expression de la colère manifestée par des jeunes filles placées en centre jeunesse, ou ayant reçu des services de réadaptation. L’échantillon auquel la chercheuse avait accès provenait d’une direction d’un centre jeunesse de la région de Montréal, comprenant une quinzaine d’unités de réadaptation où avaient séjourné environ 500 jeunes filles de 12 à 17 ans, principalement pour des troubles de comportements. Dans certains cas, d’autres motifs de placement tels des abus sexuels ou de la négligence étaient également en cause.

Durée des services

Les services en centre jeunesse sont généralement dispensés sous forme de programmes d'intervention. Quand plus d'une personne intervient dans un même dossier, à cause du roulement du personnel, on peut se questionner sur le succès de ces programmes. «Au départ on posait diverses hypothèses, dit Chantale Tremblay. On pensait que plus il y avait de roulement, plus les adolescentes étaient susceptibles de voir leurs services se prolonger. On prévoyait aussi que les jeunes qui font l’objet d’un placement avaient plus de chances de devoir revenir en centre. Or, les effets sont limités : la durée des services augmente un peu, mais de manière marginalement significative. En ce qui concerne la durée des placements, c’est même le contraire, les filles repartaient plus vite chez elles, ce qui a infirmé notre hypothèse.»

La chercheuse estime que cela montre que les facteurs de réussite des interventions sont plus complexes que ce qui apparaît au départ :

«Autour des jeunes, beaucoup de facteurs en plus du roulement du personnel sont à prendre en considération dans leur évolution: au final, les caractéristiques familiales et le rôle de l’entourage ont peut-être une incidence beaucoup plus importante que le roulement du personnel.» Cet article est paru dans le plus récent numéro de la revue Human Service Organizations : Management, Leadership & Governance.

Conséquences sur les jeunes filles

Dans le dernier volet des travaux -- l’article est à paraître dans la prochaine publication de la Revue canadienne de service social --, Chantale Tremblay a voulu élucider les impacts du roulement du personnel sur la détresse psychologique et l’expression de la colère des adolescentes. «Afin d’avoir une juste mesure des impacts, une formule de pondération a dû être établie tenant compte du temps passé par chaque jeune fille dans une unité. À partir des échantillons fournis par la Pre Nadine Lanctôt, nous avons mesuré la détresse psychologique et l’expression de la colère à différents moments. Les questionnaires étaient administrés à 5 temps de mesure.»

Encore là, le roulement du personnel semble avoir eu des effets peu significatifs. Sur l’expression de la colère, si quelques différences significatives ont été notées, les répercussions semblent positives. «On s’est aperçu que les filles qui étaient confrontées à plus de roulement du personnel, avaient des scores plus négatifs au début des évaluations (et de l’intervention), mais à la fin de l’intervention, elles rejoignaient les autres. Autrement dit, elles voyaient leur condition s’améliorer autant que les autres. Ces résultats étonnants pourraient s’expliquer par le fait que les filles qui ont plus de difficultés au départ se retrouvent dans les unités qui ont plus de roulement du personnel.»

Des analyses à poursuivre

Chantale Tremblay ne se laisse pas déstabiliser par des résultats aussi nuancés même s’ils contredisent ses premières hypothèses. «C’est somme toute heureux comme dénouement! Cela ne veut pas dire qu’il faut prendre le roulement du personnel à la légère. Je crois au contraire qu’il faudrait mener d’autres études parce que ces questions sont complexes. Par exemple, on voit qu’en réadaptation, les jeunes filles ne sont pas prises en charge uniquement par une seule personne, mais sont souvent suivies par plusieurs intervenants. Le fait de côtoyer plusieurs personnes pourrait avoir des effets bénéfiques qu’il faudrait mieux comprendre. »

Le roulement du personnel demeure un enjeu sensible et très couteux pour les organisations, et la chercheuse a dû composer avec les réticences de certains centres jeunesse à permettre l’accès aux données. «Puisque les résultats de ma recherche sont moins catastrophiques que ce que certains pouvaient anticiper, on peut espérer que les organisations collaboreront davantage à pousser plus loin la recherche (et la réflexion) et à identifier des pistes de solution. Il ne faut pas avoir peur de creuser ces questions », conclut Chantale Tremblay.


Chantale Tremblay
Chantale Tremblay

Photo : Michel Caron - UdeS

Experte pour évaluer les programmes

Depuis qu’elle a terminé ses études doctorales, Chantale Tremblay poursuit sa carrière comme professionnelle à l’Université de Sherbrooke, au Secrétariat de l’évaluation périodique des programmes. «Essentiellement, ma thèse et mes activités d’enseignement à titre de chargée de cours étaient liées avec l’analyse et l’évaluation de l’efficacité de programmes dispensés dans des organismes de services sociaux. Le travail que je fais dans l’évaluation des programmes de formation n’est pas si loin de mon bagage académique», explique-t-elle.