Le pouvoir d’achat des Canadiens fait du surplace depuis 30 ans

Le professeur Jean-François Rouillard
Le professeur Jean-François Rouillard
Photo : UdeS - Michel Caron

Au retour des fêtes, les factures salées qui arrivent dans le courrier amènent bien des travailleurs à s’interroger sur leur pouvoir d’achat. Deux chercheurs démontrent que le plafonnement des salaires n’est pas une vue de l’esprit : le phénomène existe depuis trois décennies, et marque un renversement de tendance par rapport aux 80 premières années du 20e siècle. La baisse du rapport de force des syndicats et certains effets de la mondialisation seraient en cause, selon les professeurs Jean-François Rouillard, de la Faculté d’administration et l’historien Jacques Rouillard, de l’Université de Montréal. Cette collaboration père-fils originale fournit des résultats qui remettent en question certains modèles d’analyse économique.

Perspective historique

L’originalité de cette étude se trouve du côté de la perspective historique, explique Jean-François Rouillard. «On trouve des études sur des périodes plus courtes, mais le travail de comparaison depuis le début du 20e siècle n’avait pas été fait. Puisque le phénomène de stagnation des salaires semble se généraliser depuis 30 à 35 ans, on peut davantage parler d’une tendance et non d’un phénomène cyclique», dit-il.

Dans ces deux graphiques tirés de l’étude, on constate que l’écart entre la productivité et les salaires se creuse, à partir de la fin des années 1970. Cliquer pour agrandir.

Dans ces deux graphiques tirés de l’étude, on constate que l’écart entre la productivité et les salaires se creuse, à partir de la fin des années 1970. Cliquer pour agrandir.


Photo : fournie

Du début du 20e siècle jusqu’aux années 1970, les travailleurs salariés ont  bénéficié de la croissance économique au Canada alors que leurs salaires ont augmenté en moyenne au-delà de la croissance des prix, entrainant une  amélioration notable de leur pouvoir d’achat. Or, depuis un peu plus de 30 ans, les salariés voient leurs revenus stagner même si la productivité, elle, continue d’augmenter. «La croissance des salaires évolue à peu près au même rythme que la hausse des prix à la consommation. Avec comme résultat que les travailleurs salariés ne bénéficient guère d’une amélioration de leur pouvoir d’achat et qu’ils participent peu à la croissance de la richesse qu’ils contribuent à créer grâce à leur force de travail.»

Les données colligées et les tableaux qui en sont extraits montrent une corrélation  entre la croissance des salaires et les gains de productivité sur de longues périodes, mais à partir des années 1980, les lignes se détachent montrant un écart grandissant entre les deux valeurs. «Aujourd’hui, les gains en productivité profitent davantage aux détenteurs de capitaux via le versement de dividendes. Ca vaut pour le Canada, mais on voit les mêmes tendances dans beaucoup de pays industrialisés.» Nos travaux récents montrent d’ailleurs que l’évolution du pouvoir d’achat au 20e siècle est la même pour les travailleurs canadiens et québécois.

Cette stagnation des salaires constitue-t-elle à une perte pour les ménages? «Il faut être prudent avant de répondre à cette question, puisque de nos jours, les ménages tirent des revenus qui proviennent souvent du travail de deux personnes de deux sources. La perception du pouvoir d’achat serait sans doute différente si la majorité des ménages ne disposait que d’un seul revenu familial comme autrefois, et la stagnation des revenus serait plus évidente.»

Hypothèses explicatives

Selon l’étude, la stagnation des salaires et du pouvoir d’achat s’explique d’abord par l’érosion du rapport de force des travailleurs et un taux de syndicalisation qui a baissé en pourcentage, particulièrement depuis les années 1980. «Avec cette perte de rapport de force, les syndicats, lorsqu’ils négocient les salaires, espèrent obtenir le taux d’inflation, mais ne semblent plus en mesure d’obtenir des augmentations qui correspondent au taux de productivité. D’autres phénomènes, dont ceux liés à la mondialisation et la concurrence des pays émergeants, peut exercer une certaine pression à la baisse sur les salaires. », signale Pr Rouillard.  La transformation du monde du travail, du secteur manufacturier vers celui des services aurait aussi eu des répercussions sur les négociations salariales.

Modèles d’analyse à revoir?

Pour Jean-François Rouillard, les résultats de cette étude soulèvent des questions intéressantes pour la modélisation économique. Pour la période d’avant 1980, la croissance des revenus des salariés  en correspondance avec la hausse de la productivité se démontre par la théorie néo-classique de Robert Solow. Les théories de ce prix Nobel d’économie (1987) ont fait école et sont largement utilisées en macro-économie. «Ce modèle implique que la partie de la richesse qui revient aux travailleurs, est assez stable dans le temps. Mais il faut repenser à certains modèles de croissance économique qu’on utilise et qui ne semblent pas fournir la bonne structure pour expliquer les phénomènes actuels.»

À l’heure des discours d’austérité, l’étude veut apporter un éclairage neuf. «On voit souvent l’économie en termes d’efficience, mais il y a tout un pan de l’économie dont on entend moins parler et qui s’intéresse aux questions de redistribution de richesse et d’équité dans la société. Notre étude vise à éclairer ces enjeux», conclut Jean-François Rouillard.