Un phénomène observé pour la première fois

Des mamans kangourou élèvent des petits qui ne sont pas les leurs

Mère kangourou avec un petit adopté.
Mère kangourou avec un petit adopté.
Photo : Wendy J. King

Dans un laboratoire, des tests d’ADN démontrent un résultat surprenant. Le petit être qu’elle a élevé depuis des mois n’est pas le sien. Encore plus surprenant, la mère biologique de ce rejeton élève, elle aussi, la progéniture de l’autre maman! Des bébés échangés après la naissance?

Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle série télé de bébés échangés par erreur, mais bien de la réalité des kangourous gris observés par une équipe de chercheurs canadiens et australiens, menée par le professeur Marco Festa-Bianchet, de l’Université de Sherbrooke. Une étude publiée aujourd’hui dans la revue PLOS ONE fait état de ce phénomène inusité observé pour la première fois chez des kangourous en liberté : l’adoption de petits qui ne sont pas les leurs par des femelles kangourou, parfois au détriment même de leur propre progéniture. Cette étude a été menée dans l’état de Victoria, en Australie, dans le parc national du promontoire de Wilson.

Pr Marco Festa-Bianchet
Pr Marco Festa-Bianchet
Photo : Université de Sherbrooke

Or, le phénomène de l’adoption est très rare dans le monde animal. « Habituellement, lors d’une adoption, il y a un lien de parenté entre les mères, ajoute le professeur Festa-Bianchet. Notre étude est la première à démontrer de telles adoptions : il y a très peu de cas recensés d’allaitement par une femelle sans lien de parenté avec le jeune adopté en milieu naturel dans la littérature scientifique. »

On a échangé nos petits! 

« Lors de nos recherches, nous avons recensé quatre cas d’adoption où les mères s’étaient échangées des petits. Nous ne nous attentions pas du tout à cela, commente Wendy King, chercheuse principale de l’étude. Le but de notre recherche était d’évaluer le succès reproducteur des kangourous et la dynamique de cette population. Nous n’avions pas d’indices que de telles erreurs de filiation pouvaient se retrouver dans cette population ».

Alors pourquoi ces nouvelles relations femelle-petit surviennent-elles? « Notre hypothèse est qu’un jeune kangourou qui se trouve à l’extérieur doit sans doute, lors d’une situation critique, retourner rapidement dans la poche d’une femelle autre que sa mère, ajoute Mme King, étudiante au doctorat à l’Université de Queensland. Étant donné la rapidité de la situation, ni le petit ni la mère ne remarquent l’erreur. Une fois le petit dans la poche, il prend l’odeur de sa nouvelle “mère” et elle ne le reconnait pas comme un étranger. » Dans sept autres cas, le nouvel arrivant a pris la place du bébé naturel qui meurt peu après, car à cet âge il ne peut pas survivre à l’extérieur de la poche. Par contre, la recherche démontre qu’après l’adoption, la mère adoptive se comporte de la même façon que toute autre mère, et ce, pendant les 6 à 8 mois d’allaitement restants. La survie des petits n’est ni favorisée ni défavorisée par le changement de mère, mais ce phénomène représente une erreur importante de la part de certaines mères.

Mesures d'un bébé kangourou
Mesures d'un bébé kangourou
Photo : Wendy J. King

Pour arriver à ces résultats, l’équipe a procédé à des tests d’ADN pour découvrir la filiation des kangourous et a mesuré certaines caractéristiques physiques pour évaluer l’état de santé des individus observés. En tout, 326 petits et 194 mères ont été étudiés. Seulement 3 % des petits ont changé de poche. Cette étude a été menée en partenariat avec les universités de Queensland et de Melbourne, ainsi qu’avec l’Université Bishop’s.

L’étude de cette population de kangourous se poursuivra jusqu’en 2023. Ce type d’étude à long terme sur une population d’animaux marqués est une spécialité des chercheurs en écologie de l’Université de Sherbrooke. Des études sur des espèces diverses sont menées, un peu partout sur la planète, dans le but de mieux comprendre l’évolution des populations animales et notre relation avec eux.