Praticiens et chercheurs en itinérance

Récits à deux voix

Le projet du professeur Roch Hurtubise entraînera des retombées concrètes dans la vie des personnes itinérantes.
Le projet du professeur Roch Hurtubise entraînera des retombées concrètes dans la vie des personnes itinérantes.
Photo : Michel Caron

«Lorsqu’il est irrité, Jean Guy laisse des messages inquiétants sur le répondeur du bureau. Il prend une voix très grave et tient des propos délirants à caractère religieux, avec des menaces sous-entendues. Chaque fois, ces messages imposent d’évaluer les risques qu’il représente pour lui-même ou pour les autres.»

C’est ce genre d’exemple concret que le professeur à l’École de travail social Roch Hurtubise et son équipe sont allés chercher dans le cadre de leur projet «Il était une fois… des récits de pratique en itinérance». Avec sept équipes d’intervenants à Sherbrooke, à Montréal, à Laval et à Gatineau, les chercheurs ont écrit des récits d’interventions pour documenter le phénomène de l’itinérance et faire avancer les pratiques sur le terrain.

Cinquante récits ont émergé de cette collaboration entre intervenants et chercheurs. «Il y a deux voix dans les récits : l'une plus proche de ce que l’intervenant dirait, l’autre plus narrative qui met en contexte et apporte des éléments d’analyse», mentionne Roch Hurtubise en spécifiant que tous les textes passaient par plusieurs étapes de validation auprès des intervenants. L’analyse de ces récits a ensuite donné naissance à une série de principes d’intervention. Par exemple, pour mieux cheminer «aux côtés» d’une personne itinérante, on suggère, entre autres, de travailler avec le réseau de la personne ou de nourrir des attentes à la fois réalistes et ambitieuses.

Tous les récits et les éléments d’analyse qui en découlent sont intégrés au site Web du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations (CREMIS) sous le dossier «Savoir d’interventions en itinérance». Le site du projet a d’ailleurs mérité le prix Mission universitaire 2014 de l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux.

Le professeur Roch Hurtubise
Le professeur Roch Hurtubise

Photo : Michel Caron

Un consensus d’experts

Les intervenants comme les chercheurs ont beaucoup bénéficié de cette collaboration. «Les intervenants ont eu une réaction très positive face au projet. Ils étaient prêts à réfléchir à leurs pratiques et voyaient le projet comme une occasion de donner une plus grande légitimité à leur travail», souligne le professeur. L’enthousiasme était réciproque chez les chercheurs : «C’est passionnant de travailler avec les intervenants de ces équipes. Les intervenants ont de l’audace, du courage, et sont porteurs d’innovation. Cette approche nous amène à nous redéfinir dans nos pratiques de recherche. Puisque nous sommes dans l’exploration de pratiques en émergence, ça nécessite beaucoup d’écoute et d’humilité», a constaté le professeur.

L’approche adoptée par Roch Hurtubise et son équipe s’est éloignée d’une tendance actuelle en recherche qui vise à développer des pratiques à partir des données probantes (evidence based practice). «Nous sommes partis du jugement des personnes qui interviennent au quotidien. Il s’agit de la méthode des consensus d’experts. Si un certain nombre d’intervenants estime que telle ou telle pratique est la meilleure, elle est valide jusqu’à preuve du contraire. Voilà la philosophie derrière le projet», explique le professeur Hurtubise. En résumé, les consensus d’experts partent des pratiques réelles des praticiens pour faire émerger un consensus chez ces mêmes praticiens.

«L’approche des données probantes reste importante et nécessaire, on ne cherche pas à la remplacer. Les deux façons de travailler sont complémentaires, tient à souligner le professeur. Le consensus d’experts est particulièrement utile dans les situations où il n’y a pas toujours une masse critique de cas problématiques.» Pour l’itinérance, le consensus d’experts est idéal parce que bien des situations sont exceptionnelles.

Au bout du compte, ce projet entraînera des retombées directes dans la vie des personnes itinérantes : «Si les intervenants sont mieux outillés pour agir, ils seront plus efficaces et les personnes itinérantes ne pourront que s’en trouver mieux», souligne le professeur Hurtubise, qui poursuit actuellement son travail en France avec d’autres équipes d’intervenants en itinérance.