Le paradoxe du muscle

Les professeurs Martin Brochu et Isabelle Dionne bousculent un paradigme dans leur domaine de recherche.
Les professeurs Martin Brochu et Isabelle Dionne bousculent un paradigme dans leur domaine de recherche.

Photo : Michel Caron

Le premier réflexe des professeurs Martin Brochu et Isabelle Dionne a été de croire à un problème; de ne pas trop y porter attention. Ce n’est pas tous les jours qu’on obtient des résultats de recherche à l’encontre d’une idée reçue dans son domaine.

Selon leur étude, publiée en 2001, les femmes ménopausées et obèses qui captaient mal le glucose – donc résistantes à l’insuline – étaient beaucoup plus musculaires que les autres. «À notre grande surprise, les femmes résistantes à l’insuline avaient quatre à cinq kilos de plus de masse maigre», raconte le professeur Brochu, qui s’intéresse à l’impact de l’obésité sur le profil de santé. Lui et sa collègue cherchaient en fait à déterminer pourquoi certaines personnes obèses ne présentent pas ou très peu de problèmes métaboliques associés à l’obésité, comme l’hypertension, la résistance à l’insuline ou l’hypercholestérolémie.

Ces résultats ont laissé les deux chercheurs pantois. «Quand on ouvre un livre de référence dans notre domaine, c’est toujours écrit que plus on a de muscles, plus on devrait capter de glucose. Parce que le muscle aime le glucose. Mais il n’y a jamais vraiment de références à ce sujet. Les chercheurs l’ont tenu pour acquis», explique Martin Brochu. Même s’ils n’étaient pas en mesure de les expliquer, Martin Brochu et Isabelle Dionne savaient que leurs résultats étaient bons.

Ainsi, mettre uniquement le gras sur le banc des accusés ne serait pas tout à fait exact. Il aurait un complice : le muscle… «Pour mieux comprendre l’obésité, il faudrait regarder l’interaction entre la graisse et les muscles», disent les professeurs Brochu et Dionne.

«Depuis 2007-2008, on commence à trouver que ça revient souvent dans la littérature. D’autres groupes de chercheurs à travers le monde arrivent aux mêmes conclusions. Nous ne sommes plus les seuls à fouiller le sujet, mais nous sommes les premiers à avoir agité la sonnette d’alarme», souligne le professeur Brochu.

Bousculer un paradigme

«Comme chercheurs, jamais nous n’aurions imaginé défendre une idée révolutionnaire. Ça nous motive à continuer de l’avant», confie Martin Brochu.

Mais bousculer un paradigme ne se fait jamais sans heurts. Convertir les autres chercheurs reste une tâche difficile. «Soyons honnêtes : le monde de la recherche est quand même assez conservateur», admet-il.

Comment convaincre ses pairs que la perte de masse musculaire pourrait améliorer la santé des femmes obèses? À l’heure actuelle, il est plutôt recommandé d’éviter de perdre de la masse musculaire quand on veut perdre du poids. Fait intéressant cependant, des résultats récents publiés par Martin Brochu et son équipe dans la revue Menopause démontrent que la perte de masse musculaire à la suite d'un programme de perte de poids serait associée à des améliorations de la sensibilité à l’insuline chez les femmes ménopausées et obèses.

«On pourrait peut-être appeler ça le paradoxe de la masse musculaire : il n’est peut-être pas aussi bénéfique qu’on pensait d’avoir une grosse masse musculaire dans certains contextes. On commence à s’intéresser davantage à la qualité musculaire. Si la masse n’a pas d’impact, l’important est ce qui se passe dans le muscle», souligne Martin Brochu. Selon ces résultats, les femmes obèses pourraient bénéficier davantage de travailler leur force et leur endurance musculaire de façon à ne pas prendre de masse.

Durant les prochaines années, Martin Brochu et Isabelle Dionne continueront leurs recherches pour mieux comprendre le fonctionnement du muscle. «On commence à avoir plusieurs morceaux du casse-tête. Il faut trouver les autres pour assembler le tout», résume le professeur Brochu.