Coupe du monde de la FIFA

«Le sport, c'est politique!»

«L’organisation de la Coupe du monde a révélé un problème clair de gouvernance politique, une gestion discutable, et une corruption galopante», indique le politicologue David Morin.
«L’organisation de la Coupe du monde a révélé un problème clair de gouvernance politique, une gestion discutable, et une corruption galopante», indique le politicologue David Morin.

Photo : Maxime Picard

Le temps d’un match de la Coupe du monde de la FIFA au Brésil, David Morin met en veilleuse son rôle de professeur à l’École de politique appliquée. «Quand je regarde le match, j’oublie un peu le reste, le temps est suspendu», avoue-t-il non sans une pointe de remords. Mais entre deux parties de ballon rond, son statut de partisan ne l’empêche pas de poser un regard avisé sur les enjeux politiques du mondial au Brésil.

Pour le professeur David Morin, il est impossible d’évacuer la dimension politique de la compétition sportive : «Le sport, c’est politique! Les jeux du cirque à Rome, les Jeux olympiques à Munich en 1972 ou à Sotchi en 2014, la Coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud sont aussi et avant tout une affaire politique… Le fait de choisir un pays pour accueillir la coupe du monde, d’investir 11 milliards de dollars pour l’organiser, de se rendre ou non à une cérémonie d’ouverture ou de serrer la main d’un chef d’État sont, contrairement à ce que dit Marcel Aubut, des choix politiques.» Impossible donc d’ignorer les graves enjeux sociaux, économiques et politiques qui se profilent derrière la vitrine «festive et rassembleuse» de la Coupe du monde brésilienne.

Confronté à l’inflation et à la corruption, le Brésil vit une situation socioéconomique extrêmement difficile. Il est aussi considéré comme l’un des pays les plus «dangereux» au monde. Pourtant, le règne du président Lula da Silva a fait naître beaucoup d’espoir au début des années 2000 et permis des améliorations notables. C’est à cette époque que le Brésil a posé sa candidature pour la Coupe du monde 2014. Aujourd’hui, la frustration est à la hauteur des attentes déçues des Brésiliens, explique le professeur Morin.

Est-ce moral de dépenser 11 milliards de dollars pour du futebol, avec des retombées économiques incertaines, alors que tant de Brésiliens n’ont pas accès à l’éducation ou aux soins de santé? Pour les principaux intéressés, la réponse est claire. Selon un sondage de l’institut Pew mené en juin, 61 % des Brésiliens – pourtant fous de soccer – pensent qu’organiser la Coupe du monde dans leur pays est une «mauvaise chose». «La Seleção, l’équipe nationale, reste malgré tout une fierté pour une partie des Brésiliens, et l’accueil de la Coupe du monde, un outil pour le Brésil dans sa quête de légitimité régionale et internationale», souligne David Morin.

En outre, les préparatifs de la Coupe du monde ont jeté de l’huile sur un feu déjà ardent. «Dans sa volonté de "pacifier" les favelas, le gouvernement y a brutalement expulsé des familles, instauré une police permanente et exécuté des criminels», rappelle le professeur.

Le miroir des maux brésiliens?

Véritable catalyseur des frustrations d’une partie de la société brésilienne, la Coupe du monde symbolise aussi tout ce qui ne tourne pas rond au Brésil depuis plusieurs années. «L’organisation de la Coupe du monde a révélé un problème clair de gouvernance politique, une gestion discutable, et une corruption galopante. Beaucoup de contrats ont été attribués dans des conditions nébuleuses avec des dépassements de coûts astronomiques. C’est exactement ce que les Brésiliens reprochent à leur gouvernement depuis plusieurs années», explique David Morin.

Même la FIFA est montrée du doigt pour son manque de transparence et ses décisions discutables. Des soupçons de corruption touchent plusieurs membres de la Fédération dans l’attribution de la Coupe du monde au Qatar, qui sera le pays organisateur en 2022.

L’occasion d’en parler

Alors que les caméras du monde entier sont braquées sur le Brésil, l’occasion est justifiée pour les manifestants de montrer leur désaccord envers la corruption et les inégalités sociales, rappelle David Morin. «Et que l’on ne s’y trompe pas, même un mondial réussi ne réglera pas les tensions sociales au Brésil. Si le Brésil gagne, il y aura peut-être une courte lune de miel. Mais si le Brésil perd, alors personne n’ose imaginer ce qui va se passer…», dit-il. Les épaules des joueurs de la Seleção sont-elles assez fortes pour soutenir toute cette pression?